Bain de lune (Sabine Wespieser, 11 septembre)
Chapitre 14
14
À MESURE QUE S’ÉPANOUISSAIT OLMÈNE, le vent sournois et rageur de la rumeur enflait tout autour d’Anse Bleue. Il enfla tant et si bien qu’il finit par traverser en sifflant les deux fenêtres de la case d’Orvil et d’Ermancia, et par en ouvrir toute grande l’unique porte. Et, un après-midi qu’il ramenait les bêtes à l’enclos, Orvil dut se rendre à l’évidence en regardant sa fille se tenir le bas du dos, grimaçant de douleur : si rien ne venait contrarier le cours des choses, Olmène allait bientôt être mère.
Ce fut donc sans surprise aucune qu’Orvil reçut un matin la visite de Tertulien Mésidor. Un matin où Olmène et Ermancia étaient parties au marché de Baudelet. Après le salut d’usage – « Honneur » – et la réponse convenue d’Orvil – « Respect » –, Tertulien ôta son chapeau et le posa sur sa poitrine en se penchant en avant. Orvil se leva dans l’impassibilité toute feinte d’un traqueur à l’affût et lui indiqua la chaise à côté de lui, celle sur laquelle s’asseyaient Ermancia ou Olmène pour écosser les pois France, enlever la paille du riz ou empiler les kasavs une fois cuites à point. Puis Orvil se dirigea vers le calebassier tout au fond du lakou.
Tertulien Mésidor chercha longtemps ses mots, guettant le meilleur moment pour les sortir sans qu’ils ne le livrent pieds et mains liés à Orvil. Celui-ci restait muré dans son silence, avec la certitude que le premier qui parlerait trahirait sa faiblesse. Il n’entendait pas être celui-là. Surtout pas. Les secondes s’écoulèrent, lentes, lourdes, se traînant avec prudence, jusqu’à ce qu’un Tertulien crispé lâchât, d’une voix qui simulait sans conviction l’assurance du conquérant : « Orvil, nous devons nous parler. » Tertulien ne s’est jamais souvenu quand et comment ces mots avaient franchi ses lèvres. Se frayant de force un passage.
Savourant sa première victoire sans qu’aucune expression du visage ne vînt le trahir, Orvil, pour toute réponse, lui offrit du café, attrapa la bouteille de trempé qu’il porta à ses lèvres, et proposa à Tertulien de l’accompagner sous le vieux mapou* en pointant l’index en direction du ciel. Le soleil était raide comme la mort et allait bientôt rendre toute conversation impossible. « Allons à l’ombre », ajouta Orvil. Une manière pour lui de faire monter les enchères. De glisser tranquille et serein au fil des secondes comme sur une mer étale. Il en avait vu, des choses, dans sa vie d’homme. Ce qu’il en avait vu ! Le vent sec du malheur, la mort des naufragés, une inoubliable récolte de haricots rouges l’année de ses vingt ans, la main forte des dieux, l’usure des jardins, les hanches douces si douces des femmes. Et tant, tant d’autres choses !
Vers midi, nous, sur l’habitation, observions déjà du coin de l’œil Orvil et Tertulien assis sous le mapou, l’un une bouteille de trempé à la main, l’autre une tasse de café. Deux hommes adossés à un arbre vénérable, qui s’abritaient du soleil et apprivoisaient le temps. Les vrais mots ne furent pas échangés. Ceux de la conversation secrète dont ils avaient les clés et le sens. Une autre s’était superposée à elle. Alors, comme pour l’enfouir plus loin encore et faire de grands trous dans le silence qui les enveloppait à l’ombre de cet arbre, Orvil et Tertulien évoquèrent les difficultés avec le bétail, le café qui jamais ne s’était remis des derniers ouragans dévastateurs, la maladie de la volaille, et la terre si amaigrie qu’elle commençait à montrer ses zo genoux. À croire que leurs problèmes étaient du même ordre et qu’ils étaient du même monde.
Pourtant l’un, Tertulien, croyait qu’à court terme tout avait de l’importance et qu’à long terme rien n’en avait, et accumulait des biens, des biens, encore des biens, par des moyens – vols, meurtres et mensonges – qui, très vite, allaient être relégués dans l’oubli. L’autre, Orvil, était convaincu que, malgré la puissance et l’argent des Mésidor, les Invisibles et les dieux les tenaient, lui et tous ceux qui nous ressemblent, hors de la prise de Tertulien et des siens.
Tertulien jouait avec Orvil. Il lui parlait comme à un enfant. Orvil jouait à l’enfant et affectait la soumission. L’un et l’autre en étaient conscients. Parce que, malgré son rire jovial ce matin-là, Tertulien n’était pas bon. Comme nous, Orvil savait que, derrière ce rire, se dissimulait un homme qui savait acheter à bas prix et revendre cher et qui, pour une fois, était contraint de lui parler comme à un homme à qui il n’avait rien à offrir en échange. Du moins, pas tout de suite. Ce n’était pas qu’Orvil fût bon pour autant. Orvil était seulement l’un des nôtres, un chrétien-vivant d’Anse Bleue, un village perdu entre tuf, soleil, mer et pluie, et il tenait Tertulien, un seigneur des lieux, par quelque chose qui valait son pesant d’or, sa fille de seize ans.
Alors, malgré les mondes qui les séparaient, malgré les souvenirs qui avaient plombé les premières minutes de leur rencontre, un étrange marché fut conclu. Olmène, maîtresse des sources et des lunes, et dont le sourire fendait le jour en deux comme un soleil, venait de retourner l’ordre de l’univers.
Au début de l’après-midi, Orvil et Tertulien burent au goulot de la même bouteille de trempé. À petites gorgées. Claquant la langue, les yeux mi-clos. Posant chacun son tour la bouteille au sol. Se la passant par moments.
Nous étions en septembre. Ensemble ils regardèrent le jour se défaire. Plus court que la veille en cette saison. Plus long que ceux à venir.
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