Chroniques du dimanche, tome 1

Chronique 1 · Chapitre 10 sur 76

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Chroniques du dimanche, tome 1

Le congé de Pascale

Le 4 octobre 1998

 

Le congé de Pascale

 

M ardi, 17 h 30. Pascale, ma charmante assistante, est en train de ranger son bureau et de ramasser ses affaires. Habituellement, elle travaille au moins jusqu’à 18 h. Mais aujourd’hui, elle est pressée. Elle doit, à tout prix, partir plus tôt. Elle me dit un petit au revoir par l’interphone. Et me rappelle que demain, elle va devoir s’absenter. Je lui souhaite un bon congé. Et la voilà partie. Souvent, après le travail, elle va rejoindre ses copines dans un restaurant du boulevard Saint-Laurent. Elle jase, rigole, s’amuse et rentre très tard. Comme toutes les filles de son âge. Comme toutes les filles de 22 ans. Mais pas ce soir. Ce soir, elle se dépêche de rentrer chez elle. Où toute sa famille l’attend. Elle arrive en coup de vent. Ils ont déjà commencé à manger. Elle s’assoit à la table et bouffe à toute vitesse.

18 h 30. Son téléphone sonne. C’est moi ! Je cherche une cassette dans la vidéothèque et je ne la trouve pas. Sans Pascale, je ne trouve rien. Elle sait où est chaque chose. Ça sonne et ça resonne. Pascale ne répond pas. Elle a baissé la sonnerie de son téléphone. Et éteint la télé.

Le soleil vient de se coucher.

Pascale n’est plus de ce monde. Pascale est dans un autre monde.

Jusqu’à demain soir, elle ne peut ni manger ni boire. Ni travailler. Ni répondre au téléphone. Ni regarder la télé. Ni se déplacer en voiture. Elle ne doit rien faire. À part une chose. Demander pardon à Yahvé. C’est Yom Kippour. La grande fête juive. Le jour du grand pardon.

Pascale a quand même gardé une lumière allumée dans le salon. Pour pouvoir lire un peu. Normalement, elle ne devrait lire que des prières. Mais pour l’instant, elle lit Paris Match ! C’est long, 24 heures. Elle aura bien le temps de prier. Vers 21 h 30, elle embrasse sa maman et va se coucher. Il n’y a rien d’autre à faire ! Heureusement, elle est pas mal fatiguée. Le travail, les études, les amis, ça épuise même une jeunesse.

Mercredi matin. Pascale se réveille. Normalement, elle irait se faire un café. Avec des toasts. Mais pas ce matin. Quand on jeûne, on ne peut pas déjeuner. C’est logique. Alors, elle reste dans son lit. Et attend. Attend que la journée passe. Et tant qu’à attendre, elle se met à penser. À penser à sa vie. À ce qu’elle fait de sa vie. À ce qu’elle fait aux autres. De pas toujours gentil. Elle se met à vivre son Yom Kippour. Naturellement. Sans effort. Elle demande pardon. Après une demi-heure, elle a fini. Quand on est une jeune fille avec un beau grand cœur comme le sien, on n’a pas fait encore assez de péchés pour meubler toute une journée, quand même !

Allez hop, elle se lève. Et décide d’aller prendre une marche. Jusque chez son copain Claude. Il n’est pas là. Il est à la synagogue. Elle va l’attendre. Elle joue avec sa petite sœur. Une heure, deux heures, trois heures. Le temps passe. Claude est toujours à la synagogue. C’est vrai que les gars, ça a beaucoup plus de péchés à se faire pardonner !

16 h. Elle commence à se sentir faible. Ça va faire presque une journée qu’elle n’a pas bu, ni mangé. Elle retourne donc chez elle. Lentement. En prenant son temps. Ça ne lui arrive pas souvent. D’habitude, elle court tout le temps ! Arrivée à la maison, elle aide sa mère à préparer le souper.

Le soleil vient de se coucher.

Pascale revient doucement dans notre monde.

Toute sa famille est réunie autour de la table. On se souhaite la bonne année. Pascale demande pardon à ses parents. Parce qu’elle n’est pas toujours un cadeau. Ses parents la pardonnent. Ils savent qu’elle est le plus beau des cadeaux.

Elle regarde l’heure. Elle est en retard pour son cours de communication. La vie normale est de retour. Elle arrive en catastrophe dans sa classe. Son prof la chicane un peu. Pascale hausse les épaules. Ce n’est pas sa faute. C’est la faute à Yahvé ! Durant la pause, elle prend ses messages sur sa boîte vocale. Et me rappelle. Finalement. Un Yom Kippour plus tard. Elle me raconte sa journée. Puis termine en disant :

« Je m’excuse de ne pas t’avoir rappelé avant, mais je ne pouvais pas, tu comprends. Est-ce que c’était important ? »

Je souris. J’essayais de trouver une petite cassette pendant qu’elle essayait de trouver le grand pardon. Non, ce n’était vraiment pas important. Je lui dis de ne pas s’en faire. Tout est OK. Et on se dit bye bye. Et à demain. Demain, les choses futiles redeviendront importantes.

Je raccroche. En l’enviant un peu de faire partie d’une collectivité qui a encore le sens du sacré. Pascale n’a que 22 ans. Mais elle est riche de son passé. De ses valeurs spirituelles qu’elle respecte encore. Parmi toutes les étoiles qui brillent dans ses yeux, il y a celle de sa foi. Ça doit faire du bien.

La semaine prochaine, c’est à mon tour de célébrer une fête. L’action de Grâces. Je vais manger. Je vais boire. Je vais regarder le baseball à la télé. Je vais monter dans le Nord. Je vais tout faire ce que je fais d’habitude. Sauf travailler. Pas une seconde pour entrer en moi. Pas une seconde pour réfléchir. À ce que je fais de ma vie. À ce que je fais aux autres. Et puis, après il y aura la grande fête de Noël, puis la grande fête de Pâques. Et je vais encore manger. Pis boire. Pis regarder Le Martien de Noël et Ben Hur à la télé. Pis acheter des cadeaux. Pis d’autres cadeaux. Sans encore prendre une seconde pour m’arrêter. Pour demander pardon. Pour dire merci. À quelqu’un. Ou à personne. Pas une seconde pour savoir si je crois. Et à quoi.

C’est impossible d’avoir une vie intérieure durant nos fêtes à nous. On est trop sollicité. Il y a trop d’annonces. Trop de musique. Trop de parties. Pourtant ça ne me nuirait pas de passer une journée à me recueillir. La télé éteinte. Le téléphone coupé. Passer une journée à savoir si je suis l’homme que je voudrais être. Et demander pardon à la vie, pour toutes les fois où je ne le suis pas.

C’est décidé. Même si je suis un catholique, adorateur de la Sainte-Flanelle, l’année prochaine, je vais prendre, moi aussi, le congé de Pascale.

 

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