Chroniques du dimanche, tome 1

Chronique 1 · Chapitre 35 sur 76

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Chroniques du dimanche, tome 1

Arrêtez de sacrer !

Le 8 avril 2001

 

Arrêtez de sacrer !

 

« T abarnak ! »

Une auto vient de m’éclabousser. C’est sorti tout seul. Ça m’arrive

parfois. Quand la colère me prend par surprise. Un petit juron revole.

On dirait que ça me fait du bien. Mais en même temps, j’ai un peu honte. J’suis pas fier. J’sais que c’est pas beau. Quand j’entends quelqu’un d’autre lâcher un sacre, je trouve ça laid. Très laid. Sacrer, c’est comme couper quelqu’un avec sa voiture. Quand, c’est nous autres qui le fait, c’est parfait. Quand c’est les autres, c’est dégueulasse ! À part Michel Chartrand et Régis Lévesque qui savent sacrer de façon poétique, le sacre est foncièrement agressant. Écorchant. Et en plus, il est complètement dépassé.

Non, mais c’est vrai, qu’est-ce qu’on a l’air, nous les Québécois, avec nos « tabarnak ! », « ostie ! », « callisse ! » ? On a l’air d’une gang de colons. Quand nos cousins français nous entendent jurer, ils se mettent à rire. Ce qui n’est vraiment pas l’effet recherché. Quand tu sacres, c’est pour faire peur à ton interlocuteur. Pas pour le faire marrer. Mais c’est plus fort qu’eux. Plus on dit de sacraments, de crisses, de calvaires, plus les Français rigolent. Ils n’en reviennent pas qu’on utilise encore de vieux termes religieux pour manifester notre insatisfaction. Et ils ont raison ! C’est vrai. C’est quoi le rapport ? Il fut un temps où la religion était toute puissante au Québec, alors dans ce temps-là, le blasphème était signe de révolte. Mais aujourd’hui ? Plus personne ne va à la messe. La majorité des gens qui disent tabarnak n’ont jamais vu de leur vie un tabernacle. Ils ne savent même pas c’est quoi. En continuant d’utiliser ces termes, on a l’air d’anachronismes. Comme si on sortait tout droit du film Les Visiteurs.

À l’heure de la mondialisation, il serait peut-être temps qu’on choisisse d’autres expressions pour traduire notre trop plein d’émotions. Nos cousins, eux, se servent du mot « putain ». Putain ci ! Putain ça ! Ici, avec la force du Conseil du statut de la femme, on est mieux d’oublier ça. Imaginez Claudel Toussaint, qui en conférence de presse, lance un : « Putain mesdames, allez-vous me lâcher ! » Il n’est pas mieux que mort !

Nos voisins américains utilisent abondamment le mot fuck. Chez nous, le mot fuck n’a pas le même impact. Il nous fait penser à Brigitte Bardot ou à Beau Dommage. Rien pour nous faire dresser le poil. La plupart des peuples puisent dans le langage sexuel les termes de leur frustration : putain, con, motherfucker. Mais au Québec, ça ne marche pas. Que voulez-vous, on n’est pas frustré sexuellement. Peut-être est-ce grâce à Louise-Andrée Saulnier ou à Anne-Marie Losique, mais le cul ne nous scandalise pas. Si tantôt, après avoir été éclaboussé, j’avais hurlé le mot « pénétration », j’aurais pas eu un gros effet. Le gars dans sa bagnole n’aurait pas compris que je n’étais pas content. Au contraire. Il aurait cru que j’ai aimé ça. Pourtant, c’est ce que les Américains disent lorsqu’ils hurlent un gros fuck. Et on comprend qu’ils sont fâchés !

Puisqu’il est plus que temps qu’on laisse la religion tranquille, et que le sexe ne nous choque pas, il va donc falloir innover. Se trouver de nouveaux jurons. Nos aïeux avaient choisi les saints objets de l’église parce que la religion dominait leurs vies. Qu’est-ce qui domine nos vies aujourd’hui ? L’argent. Le e cash ! Et quelle est l’église du XXI siècle ? La Bourse. Donc, c’est simple. La prochaine fois que vous allez vous frapper sur le doigt avec votre marteau, criez «NASDAQ !»

Quand vous allez vous tourner un pied en marchant dans un nid-de-poule, lâchez un gros « Dow Jones ! »

Quand vous allez retrouver sous l’essuie-glace de votre voiture une contravention, échappez un bon « Krach ! »

Quand vous voulez insulter quelqu’un, dites-lui : « Mon indice TSE, toé ! T’es juste un ti-fonds mutuel ! »

Quand votre comptable va vous apprendre combien vous allez payer d’impôt, cette année, lâchez une série de « Nortel de Bre-X de CINAR de Quebecor de Microsoft ! » Ça va vous faire du bien !

La Semaine sainte débute aujourd’hui, alors faites un effort, essayez de ne pas sacrer jusqu’à Pâques. Laissez de côté les hosties, les calices et les tabernacles. Et s’il faut vraiment que vous laissiez échapper votre colère, défoulezvous sur le monde financier.

Sploutche ! Bon, une autre auto vient de m’éclabousser :

« Ta... xation ! »

 

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