Chroniques du dimanche, tome 1

Chronique 1 · Chapitre 72 sur 76

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Chroniques du dimanche, tome 1

Papa et les chats

Le 24 août 2003

 

Papa et les chats

 

Il est midi, le 21 juillet 1969. Tout le monde dort dans la maison. C’est qu’on a passé la nuit debout à regarder l’Homme marcher sur la Lune. Et on s’est couché la tête pleine de rêves. Le téléphone sonne. Une fois, deux fois, dix fois. Ma mère répond. C’est ma tante Louise, de Ville d’Anjou. Elle a une grande nouvelle à annoncer : hier, sa chatte a eu des petits. Huit petits. Et elle voudrait bien que ma mère lui en place quelques-uns.

Maman nous apprend ça au déjeuner. Nos yeux s’allument. Mon frère, ma sœur et moi lâchons le même cri du cœur : « On en veut un ! On en veut un ! » On décolle de joie. On est sur la Lune. Entre deux bouchées de Corn Flakes, mon père nous ramène sur Terre : « Y aura pas de chat ici. Ça laisse des poils partout. Ça défait tout le mobilier ».

« Mais papa...

— Oubliez ça. »

Ma mère intervient : « Bertrand, ça serait peut-être une bonne idée...

— Ça fait. »

Quand mon père disait « Ça fait », valait mieux que ça fasse. Parce qu’un mot de plus, et ça n’aurait pas fait. Alors on se taisait. Maman s’est donc mise à la recherche de foyers d’accueil pour les chatons.

Une semaine plus tard, elle avait trouvé deux preneuses : cousine Huguette et tante Irène. Les chanceuses. Il y a juste un petit problème : ma tante Louise et toute sa famille partent dans le Sud cet après-midi, cousine Huguette a un mariage en ce beau samedi, et tante Irène ne revient du Nord que dimanche. Il faut donc aller chercher les chats à Ville d’Anjou, et leurs nouvelles maîtresses viendront les récupérer chez nous demain. Mon père est contrarié. Nous, on est emballés : « On va les voir ! On va les voir ! »

Mon père grogne :

« Faut vraiment que les chats passent une journée dans la maison ?

— On n’a pas le choix, Bertrand, c’est pour rendre service... »

On embarque tous dans l’Impala de papa, direction Ville d’Anjou. Nos petites cousines Johanne et Danièle nous accueillent avec les petits chatons dans les mains. Ils sont tellement petits ! Ils sont tellement beaux ! Il en reste seulement trois: un tout noir, un caramel et un tigré gris et noir. Il nous faut choisir les deux que nous ramènerons. Pas évident, ils sont si mignons ! Ma sœur a la solution :

« On prend les trois, et on en garde un pour nous. Dis oui, papa ! Dis oui !

— Non. »

Il n’y a rien à faire. On prend le caramel. Parce qu’il est caramel. Et le tigré gris et noir. Parce qu’il n’arrête pas de nous regarder. Je devrais dire qu’elle n’arrête pas de nous regarder, car le gris et noir est une femelle. Mon oncle André nous l’a montré. Mais je n’ai rien vu.

On rentre à la maison. Mon frère, ma sœur et moi, on n’a jamais été aussi excités. On n’en a que pour quelques heures à avoir des chats chez nous, on va en profiter comme si c’était toute une vie. On ne les lâche pas d’une patte. On leur lance la balle. On les fait courir après une ficelle. On les épuise tellement qu’après trois heures, ils ne font que dormir. On leur a fait chacun un panier, avec une petite couverture et un petit oreiller. Et on les regarde dormir toute la veillée. Maman nous oblige à aller nous coucher. Mais durant la nuit, avec une petite lampe de poche, on continue à les regarder.

Et au matin, on se lève tôt. Pour leur courir après. Cousine Huguette et tante Irène sont censées passer vers 15 h. Il ne nous reste pas grand temps. Pendant qu’on s’extasie sur les minous, mon père reste à l’écart, allongé sur son sofa. Ma sœur s’est bien risquée à s’approcher en lui tendant le petit caramel pour le faire craquer. Il a juste dit : « J’aime pas les chats. » Ma sœur est repartie.

Plus le temps passe, plus notre joie se transforme en peine. En fin de compte, ce n’était pas une si bonne idée d’héberger les chatons pour la nuit. Ça va être encore pire quand ils vont partir. C’est tellement beau de les voir mettre de la vie dans notre demeure.

Ça sonne. Pas déjà ? La cousine de ma mère est en avance. Elle est venue avec sa fille Sylvie. Elles se pâment toutes les deux devant le caramel. Elles le prennent et partent avec lui. Ma sœur sanglote un peu. Heureusement, il nous reste la chatte tigrée gris et noir. Pour une heure. On veut la serrer fort dans nos bras. Pour qu’elle se souvienne de nous. Mais on ne la trouve pas. Où s’est-elle cachée ? On fouille partout. La chambre de Dodo, celle de Bert et moi, dans le bain, en dessous des calorifères, dans la cave. Elle n’est nulle part. On angoisse. Serait-elle sortie en même temps qu’Huguette et Sylvie ? On regarde sous la galerie. Chez le voisin. Rien. Il va falloir prendre l’auto et explorer le quartier.

On s’en va réveiller papa. Et qu’est-ce qu’on voit ? La chatte couchée sur son cœur ! C’est le seul endroit où on n’avait pas regardé. On ne dit pas un mot. Et on s’en va tous se coucher autour de papa, mon frère, ma sœur et moi. Papa n’a jamais été aussi peu seul dans son coin. La chatte ronronne. Mon père ronfle. On est bien. Soudain, mon père ronfle si fort que ça le réveille lui-même. Il nous voit :

« Qu’est-ce que vous faites là ?

— On cherchait la chatte, et elle était couchée avec toi, alors on s’est couchés avec vous.

— Ben oui, elle est là...

— Papa, est-ce qu’on pourrait la garder, juste un mois ? À l’essai ? Tout d’un coup qu’elle laisse pas ses poils partout, tout d’un coup qu’elle défait pas tout le mobilier, tout d’un coup qu’elle est juste fine comme là.

— OK, mais après un mois, si ça fait pas, on la donne à quelqu’un ! »

On embrasse papa très fort. On est heureux comme on ne le sera pas souvent durant notre vie. Ma tante Irène a hérité du tout noir au retour des vacances de ma tante Louise. Et nous, on a gardé la tigrée, qu’on a appelée Fétiche. Durant son mois d’essai, Fétiche a laissé ses poils partout et a fait ses griffes sur le mobilier. Mais il était trop tard. Mon père n’aimait pas les chats, mais il aimait encore moins nous faire de la peine.

Il a boudé Fétiche pendant un bon bout de temps. Ne voulait pas la prendre. Nous disait de nous en occuper. L’appelait « votre chat ». Mais au fil des ans, elle a réussi à le conquérir. Ils étaient faits pour s’entendre. Ils avaient le même caractère : solitaires, grognons, mais tendres au fond.

Vingt-trois ans plus tard, quand Fétiche nous a quittés, c’est sûrement mon père qui a eu le plus de peine. C’est sûrement mon père qui a le plus pleuré. Seul. Dans son coin.

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