Chroniques du dimanche, tome 1

Chronique 1 · Chapitre 69 sur 76

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Chroniques du dimanche, tome 1

Dans les bras de papa

Le 15 juin 2003

 

Dans les bras de papa

 

M arjo, la petite à mon frère, n’arrête pas de pleurer. Elle hurle. Ça fait à peine un mois qu’elle est sur la Terre, il y a de quoi ! Mon père la sort de son parc et la prend dans ses bras. Le bébé bien installé sur son épaule, il parcourt la maison. De la cuisine jusqu’au salon. Il se promène dans chacune des pièces. En berçant Marjo. Pour lui faire passer son chagrin. Inlassablement. Papa marche. Sans dire un mot. Sans chanter. Parfois quand l’enfant se lamente trop fort, il murmure : « T ûtte... tûtte ! » En ralentissant le pas. Marjo se calme. Après une heure de ce tendre marathon, papa remet le bébé à sa mère. Qui retourne la coucher dans sa chambre.

Mais 15 minutes plus tard, Marjolaine se réveille. Et se remet à pleurer. Sans que l’on sache pourquoi. Mon père revient la voir. Il la reprend dans ses bras. Et refait son trajet sans fin. Il s’arrête devant chaque objet à la hauteur du bébé perché sur son épaule. Il lui montre les tableaux. Les assiettes. Les photos encadrées. Tout ce qui attire le regard de Marjo. Puis, dans la salle de bains, il s’arrête longtemps devant le miroir. Papa montre Marjo à Marjo. Qui ne semble pas trop comprendre ce qu’elle voit devant elle. Une jumelle ? Un clone ? En tout cas, cette vision est apaisante. Elle cesse de pleurer. Et commence à fermer les yeux. Papa poursuit sa visite du propriétaire. Ma chambre, la chambre de ma sœur, la cuisine, la salle à manger, le corridor, la chambre des parents, le salon. Ça fait deux heures qu’il tourne en rond. Et je ne l’ai jamais vu aussi heureux d’aller nulle part. Je n’en reviens pas !

Habituellement, le samedi après-midi, mon père était allongé sur son sofa vert. En train de regarder L’Heure des quilles à la télé. En ronflant avant le premier abat. Mais depuis que Bertrand et Marie-Andrée ont eu un enfant, il ne dort plus le jour. Il passe son temps à essayer d’endormir bébé. Et ça fonctionne. C’est lui qui a le tour. C’est toujours dans les bras de grand-papa que Marjo cesse de pleurer. Que Marjo rejoint Morphée.

Étant le plus jeune chez moi, je n’avais jamais vu mon père avec un nouveau-né. Je n’avais jamais vu mon père pouponner. C’est touchant. J’ai toujours vu mon père dans son coin. Seul sur son île. Mais là, il s’est trouvé une amie dans la maison. Quelqu’un qui a besoin de lui. Tout le temps. Le patriarche et la nouvelle recrue sont inséparables. Aussitôt que mon frère franchit le seuil de la porte avec sa fille, il s’empare d’elle. Et passe la journée à la bercer. Inséparables.

Jusqu’au jour où Marjo court partout. Jusqu’au jour où Marjo parle sans s’arrêter. Jusqu’au jour où Marjo n’est plus un bébé. Elle a 3, 4 ans. Plus l’âge de passer ses journées collée sur grand-papa. Elle a l’âge de jouer. De s’énerver, de se tirailler. Alors mon père retourne s’étendre sur son sofa vert. Et il laisse aux autres membres de la famille le soin de s’occuper de la tornade. Sa relation privilégiée avec sa petite-fille est terminée. Jouer au hockey dans la cave, dessiner des tigres et des pingouins, chanter le thème de Passe-Partout à tue-tête, ce n’est pas pour lui. Lui, c’était l’époque où seule sa présence était nécessaire. Où seul le silence rendait bien. Rendait heureux. Quand il faut plus d’action, il n’est plus volontaire. C’est au tour de grand-maman, de ma tante et de mon oncle de se faire aller. De faire les fous. Mon père ne sait pas comment être comme ça.

Heureusement, mon frère et ma belle-sœur sont très prolifiques. Ils ont eu quatre rejetons. Ou plutôt quatre rejetonnes ! Quand une de ses petites-filles se détachait de lui, mon père pouvait recommencer ses marches paisibles avec la nouvelle arrivée. Ainsi, tour à tour, Valérie, Gabrielle et Geneviève ont, comme leur sœur aînée, séché leurs premières larmes dans les bras de leur grand-papa. Et redonné la joie à un vieil homme discret.

Je n’avais jamais vu mon père aussi heureux qu’avec un bébé près de lui. C’est drôle, lui qui était si sévère, si impassible, retrouvait le sourire, aussitôt qu’un petit bout lui jouait avec les oreilles ou le nez. Mais mon frère a eu beau faire sa part pour peupler le pays, vint un jour où ses quatre filles n’ont plus eu l’âge de passer leurs journées à se faire endormir par grand-père. Mon père a donc perdu ses complices. Et retrouvé son petit coin. En retrait. Sans personne pour partager son silence. Jusqu’au soir où il s’est éteint.

En ce jour de la fête des Pères, je me souviens de tous les beaux moments que j’ai passés avec mon papa, mais malheureusement je sais que les plus beaux, les plus chauds, les plus spéciaux, je ne m’en rappelle plus. Car ce que mon père a fait avec ses petites-filles, il l’avait fait 20 ans plus tôt avec moi. J’ai passé les premières années de ma vie dans les bras de mon papa. Collé contre lui à me faire consoler. J’ai parcouru la maison des milliers de fois, en me faisant frotter le dos par lui, pour que je cesse d’avoir peur. J’ai découvert les tableaux, les assiettes, les photos encadrées, et ma bouille dans le miroir, perché sur son épaule. J’ai apprivoisé la vie dans le doux silence de mon père. Mais je ne m’en souviens pas. Je me rappelle plutôt d’un homme en retrait. Qui ne me collait pas souvent. Pas un seul flash, pas une seule image de tous ces instants où l’on était si proches, si bien, dans ses bras. Rien que je puisse rejouer dans ma tête.

Pourtant, de ces années-là, il reste en moi quelque chose d’encore plus fort que des souvenirs. Il reste un sentiment. Une émotion. À jamais ancrée dans ma personne. Une rassurante tranquillité que possèdent les gens qui se savent aimés. Dès le début du grand drame de la vie. Papa et maman ont mis ça en moi. Chacun à leur façon. Merci.

Où que tu sois, papa, je te prends dans mes bras...

Bonne fête des Pères à tous les papas !

 

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