Chroniques du dimanche, tome 1
La voix de Jacques Doucet
Le 26 mai 2002
La voix de Jacques Doucet
Il y en a pour qui l’été, c’est une chanson de Carlos Jobim, le chant des oiseaux ou le murmure des ruisseaux. L’été pour moi, c’est la voix de Jacques Doucet.
Je l’écoutais dans la ruelle. Tout petit. Pendant que je lançais la balle sur le mur de la voisine. « Joe Morgan frappe une flèche ! » et je plonge pour attraper la balle en m’éraflant les genoux.
Je l’écoutais dans l’auto de mon père. Pendant que ma mère faisait les courses au marché Atwater. Mon père trouvait un stationnement à l’ombre. Et on restait dans la voiture pour entendre Chris Speir réussir un double jeu.
Je l’écoutais au bord du quai. Au lac des Français. En lançant des roches dans l’eau. Le soleil se couchait dans les arbres. Et Pete Rose fonçait, tête première, dans le receveur.
Je l’écoutais dans mon lit. En dessous des couvertures. Les soirs où les Expos jouaient sur la côte Ouest. Le volume pas trop fort. Pour pas que ma mère le sache. Et je m’endormais pendant que Woody Fryman effectuait ses tirs de réchauffement.
Je l’écoutais, écrasé sur la galerie. Dans la ville humide. Les journées où il fait trop chaud pour faire quelque chose. Avec un verre de limonade. En lisant Astérix et Tintin. Puis l’Actualité et le Nouvel Obs ont remplacé les bandes dessinées. Et le Coke, la limonade. Mais la voix de Jacques Doucet était toujours là. Les après-midi de farniente.
Je l’écoute encore. Par petits bouts. En prenant ma douche avant de sortir. En attendant ma blonde, dans l’auto, devant un magasin. En lisant un livre, un dimanche de pluie. Et je l’aime toujours autant.
Jamais agressive. Jamais déplaisante. Jamais stressante. Toujours heureuse. Tranquille. Intelligente. Rassurante. Reposante. Comme le baseball. Comme l’été.
C’est elle qui projette le film de la partie dans notre tête. Tout est là. Le lanceur qui enlève sa casquette pour s’éponger le front. Le frappeur qui se retire de la cage pour s’étirer les bras. L’avant-champ qui se resserre craignant un coup retenu. Les joueurs de champ extérieur qui collent la ligne de démarcation. Et les spectateurs qui tapent des mains. La voix de Jacques Doucet nous fait tout voir. La voix de Jacques Doucet n’oublie rien.
On sent qu’elle aime ça. On sent sa passion. Et sa sagesse. Elle a tout le temps devant elle. « Les Expos perdent 6 à 1. Mais on est juste en troisième. Ils ont en masse le temps de faire une remontée... » Elle est tout en espoir.
Le baseball est un sport en dehors du temps. Un match peut durer deux heures, trois heures, cinq heures. Tant que le dernier retrait n’est pas effectué, il faut jouer. Même si c’est 100 à zéro. Le baseball, c’est Charlie Brown, seul sur son monticule. Tous ses coéquipiers sont rentrés chez eux, manger. Mais lui continue de lancer. Et de se faire frapper. Pour l’éternité ! Pour décrire ce sport, ça prend une voix qui coule. Une voix dont on se lasse pas. Une voix qui sait que rien n’est jamais gagné. Que rien n’est jamais perdu. Une voix qui connaît ça.
Pour décrire un match de baseball, il ne faut pas un ouragan. Il faut une brise. Une brise douce. Une brise Doucet.
La voix de Jacques Doucet est une voix en dehors du temps. Elle n’a pas changé. De Mack Jones à Vladimir Guerrero, de Coco Laboy à José Vidro. Elle n’a pas vieilli d’une année. Elle est raccord avec mon enfance. Quand je l’écoute, j’ai l’âge d’un petit cul qui passe sa journée avec son gant de baseball à la main. Même au souper !
À cause de la voix de Jacques Doucet, j’ai toujours préféré écouter le baseball à la radio. C’était peut-être ça le problème des Expos !
Car le temps va finir par nous rattraper. Fin septembre ce sera la fin des Expos. Et la voix de l’annonceur deviendra un silence.
Je ne m’ennuierai pas des joueurs millionnaires, des propriétaires et de Youppi. Mais je m’ennuierai longtemps de la voix de Jacques Doucet. L’été ne sera plus jamais le même. Sans elle. Sans lui.
Merci, Monsieur Doucet.
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