Chroniques du dimanche, tome 1

Chronique 1 · Chapitre 6 sur 76

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Chroniques du dimanche, tome 1

Mes oncles et Maurice Richard

Le 15 mars 1998

 

Mes oncles et Maurice Richard

 

Le 4 novembre 1967. J’ai 6 ans. C’est la fête de mon père. Mes oncles, mes tantes, mes cousins et mes cousines sont à la maison. On est 26 ! Ma mère a préparé deux tables. Une pour les grands dans la salle à manger. Et une autre pour les petits dans la cuisine. Le souper est prêt. Je monte de la cave avec mes cousins Martin et François. On court à toute vitesse vers la cuisine. Mon oncle Jacques m’intercepte :

« Pis Stéphane, es-tu toujours maniaque du hockey ?

— Oui mon oncle !

— C’est qui tes joueurs préférés ?

— Jean Béliveau, Bobby Hull, Bobby Orr...

— Sont pas pires, mon p’tit gars, mais y’arrivent pas à la cheville de Maurice Richard ! Sais-tu c’est qui, Maurice Richard ?

— Oui, c’est lui qui portait le numéro 9 !

— T’es bon ! T’es bon ! »

Mon oncle Jacques me passe la main dans les cheveux. Impressionné. Mon oncle Yvan me chatouille dans le cou en disant :

« Maurice Richard, mon filleul, c’est ben plus qu’un numéro, c’est le plus grand joueur de tous les temps. Léonie (c’est ma mère), apporterais-tu le couvert du petit ici, il va manger avec nous. On va parler de Maurice Richard. Entre hommes ! »

Je trippe. Pendant que mes cousins et cousines se chicanent dans la cuisine, moi, je suis assis avec les grands. Entre mon oncle Jacques et mon oncle Yvan. Et je les écoute, à tour de rôle, me raconter Maurice Richard :

« Maurice Richard, il patinait tellement vite, mon p’tit gars, qu’on l’appelait le Rocket, la fusée. Et quand il décollait, ses yeux crachaient le feu !

— Une fois Stéphane, le Rocket y’avait passé la journée à déménager des gros meubles. Pis y’était tellement épuisé rendu au soir qu’il a demandé à son coach de ne pas le faire jouer. Mais son coach l’a fait jouer pareil. Et Maurice a compté cinq buts ! Pas deux, pas trois, pas quatre... cinq buts ! Pis Michel Normandin lui a donné les trois étoiles à lui tout seul !

— Ben non Jacques, c’est pas Normandin qui lui a donné les trois étoiles, c’est Lecavalier !

— Voyons Yvan, oussé que tu t’en vas avec ton Lecavalier, c’est Normandin... »

Je me permets d’interrompre mes deux oncles :

« C’est ni l’un ni l’autre, c’est Charlie Mayer !

— Ben oui, t’as raison ! Comment ça se fait que tu sais ça toi, le p’tit bout ?

— Je l’ai lu dans un de mes livres ! »

Mes oncles capotent. Ils me déballent tous leurs trésors. La fois où Maurice s’est échappé en traînant deux joueurs sur ses épaules. La fois où Maurice a donné une volée à Ted Lindsay. La fois où Maurice a provoqué une émeute.

Mes cousins et mes cousines sont depuis longtemps retournés jouer dans la cave. Les adultes sont rendus au digestif. Je suis toujours avec eux. J’ai même le droit de boire un deuxième verre de Coke. Gracieuseté de mes oncles Jacques et Yvan. Qui remontent de plus en plus loin dans leurs souvenirs. Ils sont rendus à la première fois où Dick Irvin a réuni Elmer Lach, Toe Blake et le Rocket. La fameuse Punch Line. Ils parlent et le film se déroule dans ma tête. C’est comme si j’y étais.

En l’espace d’une soirée, j’ai vécu plus d’une centaine de matchs de hockey. Les plus beaux que j’ai jamais vus.

De tous les exploits racontés, c’est ce commentaire de mon oncle Jacques qui m’a le plus impressionné :

« Maurice Richard, mon p’tit Stéphane, il n’a pas seulement compté dans les filets adverses, il a compté dans nos cœurs. »

La fête est finie. La visite est partie. Mon père et ma mère font la vaisselle. Je suis couché dans ma chambre. Mais je ne dors pas. Je suis dans mes livres de hockey. En train de lire tout ce qui concerne Maurice Richard. En train de tout apprendre par cœur. Pour pouvoir en mettre plein la vue à mes oncles au prochain souper de famille. Pour pouvoir être encore assis avec les grands. Entre mon oncle Jacques et mon oncle Yvan. Et recevoir leur amour.

Les années et les gens passent. Mon oncle Jacques est parti de l’autre côté de la vie. Mon oncle Yvan aussi. Presque 30 ans plus tard, je suis au match inaugural du nouveau Centre Molson. Michel Lacroix présente le Rocket à la foule. Je me lève d’un bond. Et j’applaudis de toutes mes forces. Comme si je l’avais déjà vu jouer. Les souvenirs de mes oncles sont devenus les miens. D’ailleurs, je suis sûr qu’en ce moment, mon oncle Jacques et mon oncle Yvan me regardent du haut du ciel. Et ils me crient : « Envoye le neveu, applaudis ! Maurice Richard, c’est le plus grand ! Tu le sais, on te l’a assez dit ! » Alors j’applaudis. J’arrête pas. J’applaudis Maurice Richard. Et mes deux oncles en même temps...

Le Rocket vit présentement des moments difficiles. Je voulais juste lui dire que pour tous les p’tits jeunes qui n’ont pas eu la chance de le voir jouer, il est plus qu’un joueur de hockey. Il est notre oncle. Et on l’aime.

 

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