Chroniques du dimanche, tome 1
En regardant le voisin pelleter
Le 20 février 2000
En regardant le voisin pelleter
J e suis dans la cuisine. Je regarde dehors. Le voisin est en train de pelleter ses marches. Il porte un chapeau. Un vieux chapeau de monsieur. Comme celui que Toe Blake portait, derrière le banc du Canadien. Ça me fait penser à papa. Papa aussi pelletait les marches de la maison avec son chapeau de monsieur sur la tête. Je souris. Tristement. C’est la dixième fois que je pense à papa depuis ce matin. Et il n’est même pas encore 8 h. Je n’ai jamais autant pensé à mon père que depuis sa mort. Ça fait un mois aujourd’hui.
C’est fou, un cerveau. Quand mon père était vivant, je pensais à lui de temps en temps. Mais des fois, ça m’arrivait de passer quelques jours sans penser à lui du tout. Des semaines à y penser à peine. De toute façon, il était toujours là. En moi. Dans le fond de ma tête. Mais pas souvent en avant. J’avais d’autres préoccupations. Pour accaparer mes pensées. Les filles. Les amis. Le boulot. Ma vie. Maintenant qu’il n’est plus là, je n’arrête pas de penser à lui. Et ça se fait tout seul. Sans que je le veuille. Presque malgré moi. Je me mets de la crème à raser sur le visage. Je pense à papa. Aux matins où je le regardais se raser, quand j’étais petit, et que j’avais hâte d’être comme lui. J’entends une chanson de Leonard Cohen à la radio. Je pense à papa. Je passe devant l’Hôtel-Dieu en auto. Je pense à papa. Je vois quelqu’un fumer une cigarette. Je pense à papa. J’oublie de m’essuyer les pieds en rentrant chez moi et je fais des taches sur mon plancher. Je pense à papa.Je m’assois dans mon fauteuil pour lire le journal. Je pense à papa. Je mange un chocolat aux cerises. Je pense à papa. J’entends ma blonde ronfler la nuit. Je pense à papa. Je regarde le voisin pelleter avec son chapeau sur la tête. Je pense à papa.
On dirait que mon cerveau s’en veut de ne pas avoir pensé à lui plus souvent avant, alors il n’arrête pas de me faire flasher son souvenir dans ma tête. Toutes ces images que j’avais gardées dans le fond, maintenant elles sont projetées en avant. Et moi je les regarde défiler. Sans m’en lasser. Si c’était une peine d’amour et que je n’arrêtais pas de penser à la fille qui m’a quitté, j’essaierais de me changer les idées. De me mettre autre chose dans la tête. De zapper. De fuir ces pensées. Tandis que là, chaque fois que je pense à papa, je ne veux surtout pas me l’enlever de la tête. Je veux le garder présent. Pour toujours. Même si ça fait mal.
L’être humain est ainsi fait. Ça prend la mort pour qu’il comprenne la vie. La valeur d’une vie et celle d’un homme. On est comme ça en solo. On est comme ça collectivement. Durant les dernières années de la vie de René Lévesque, on ne pensait pas souvent à lui. On l’appelait Ti-Poil. On s’en foutait un peu. Et puis il est mort. Et là, on n’a pas arrêté d’y penser. On a fait des émissions spéciales, des hommages. On a nommé un boulevard à sa mémoire. Il n’y en avait que pour lui. C’est pareil dans mon petit monde à moi en ce moment. Il n’y en a que pour papa. Papa est à la une de tous les journaux. En manchette de tous les bulletins d’information. C’est plus gros que la mort de la princesse Diana. Plus gros que la mort d’Elvis. C’est la mort de mon papa. Et ma mémoire compense pour toutes les fois où je l’ai oublié quand il était vivant.
Mais je pense à lui égoïstement. Parce que pour lui, il est trop tard. C’est pour ça que ça me fait si mal.
Le pire, c’est que je sais déjà que je penserai beaucoup moins souvent à lui dans quelque temps. Dans quelques jours. Dans quelques mois. Les problèmes du quotidien reprendront, bientôt, les premières positions au palmarès de mes soucis. On est comme ça. Il me semble que j’y pense moins souvent que la semaine dernière. Que certains petits tracas ont pris beaucoup de place dans ma tête.
Mais peu importe ce qui m’arrivera, il ne se passera plus une journée sans que je pense à lui. Au moins une fois. Ça, c’est sûr. Parce que sa mort m’a marqué pour toujours.
Et j’en ai honte. Parce que je sais que mon papa, de son vivant, pensait à moi tous les jours. Il n’avait pas besoin que je meurs pour avoir ce réflexe. Cet élan du cœur. Les enfants comprennent toujours trop tard. Et cet amour de tous les instants que je n’ai pas su lui donner, je le donnerai à mon enfant, si jamais j’en ai un, un de ces jours. Mais mon enfant ne me le redonnera pas. Il le donnera au sien. Et c’est à ce moment-là que je comprendrai papa. Et c’est à ce moment-là que je me pardonnerai.
Le voisin a fini de pelleter. Moi, je ne fais que commencer. Les souvenirs se ramassent à la pelle. Les souvenirs, et les regrets aussi.
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