Chroniques du dimanche, tome 1

Chronique 1 · Chapitre 62 sur 76

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Chroniques du dimanche, tome 1

Le petit contre le grand

Le 13 octobre 2002

 

Le petit contre le grand

 

M on frère et moi, on est en train de chanter le « Ô Canada ». C’est sérieux. Nous sommes le premier dimanche d’octobre, et c’est le début d’une nouvelle saison de hockey dans la cave familiale. On joue l’un contre l’autre. J’ai 7 ans. Je mesure un peu plus de quatre pieds. Je suis le Canadien. Mon frère Bertrand a 14 ans. Il mesure presque six pieds. Il est Boston. La saison va être longue !

Mise au jeu ! Mon frère siffle. C’est parti ! Je m’empare de la balle. Et je dis : « Béliveau s’empare de la rondelle ». J’envoie la balle contre le mur et je la reprends en disant : « Béliveau passe à Cournoyer. » Mon frère me tasse contre le mur en criant : « Cashman plaque Cournoyer ! » Puis il drible avec la balle, tout en continuant de décrire l’action : « Cashman pousse le disque vers Esposito. Qui arrive en zone adverse... » J’essaie de lui soutirer la balle avec mon bâton, tout en disant : « Harper bloque Esposito... » Mais mon frère me déjoue et envoie la balle devant : « Esposito se débarrasse d’Harper et remet la rondelle à Orr. » Je me garroche devant le filet. Mon frère crie : « Orr lance... ». La balle m’atteint en plein sur le nez. Je dis : « Ayoye, Vachon fait l’arrêt ! » Mais mon frère prend son retour : « Bucyk lance... et compte ! ». C’est 1 à 0 pour Boston.

On fait la reprise. On refait exactement la même séquence de jeu mais au ralenti. Sauf que mon frère ne parvient pas à lancer la balle directement sur mon nez, comme tantôt. Cette fois, je la reçois dans l’œil ! Une chance que dans notre temps, on ne présente pas la reprise sous trois angles différents !

Je me replace au centre pour la mise au jeu. Je suis tout rouge. J’ai chaud. L’œil poqué, le nez enflé. C’est fatigant d’être à la fois le joueur de centre, les deux ailiers, les deux défenseurs, le gardien, le commentateur et le magnétoscope ! Tout ça, avec pour seul salaire, une palette de Kit Kat après le match.

Mon frère remporte la mise au jeu : « Sanderson tricote avec la rondelle ». Je parviens à lui arracher la balle. « Mais là Richard lui enlève le disque. » Et je lance vers le but, sans perdre de temps. « Et compte ! » Un à un. Je saute de joie ! C’est toujours gratifiant de marquer un but contre quelqu’un qui te dépasse par presque deux pieds ! Mais Boston n’a pas dit son dernier mot. Bertrand enfile quatre buts sans riposte. Je parviens tant bien que mal à en compter un autre. Le match se termine 5 à 2 pour lui.

J’ai perdu. Mais je suis content. Je ne suis pas fou. Je sais bien que je ne peux pas battre un gars de 14 ans. Et je voudrais surtout pas que mon frère me laisse gagner. Ça serait pire que de perdre. Et Bertrand le sait. Il en échappe une ou deux durant la saison. Juste pour que je ne sois pas trop découragé. À chaque fois que cela se produit, je lui dis, froissé : « Pourquoi tu as fait ça ? Tu m’a laissé gagner ? » Il me jure que non. Qu’il était fatigué. Ça se peut parce qu’il commence à sortir avec les filles. Alors je le crois. Et je suis fier de moi.

Mais les gros matchs importants, les matchs de la Coupe Stanley, c’est toujours mon frère qui les remporte. Et c’est bien ainsi. C’est lui le plus fort. Moi je fais de mon mieux. Je donne tout ce que je peux. En espérant un miracle. Pendant 10 ans, il n’y a pas eu de miracle. Bertrand a remporté toutes les Coupes Stanley de la cave des Laporte. Parfois, je sentais bien qu’il voulait me laisser en gagner une. Qu’il relâchait son jeu, pour qu’enfin je boive du Coke dans la Coupe. Mais je l’engueulais : « Bert, fais pas ça ! J’aurais pas de fun à gagner comme ça ! » Il m’écoutait. Et m’écrasait !

C’est ça le sport. Jouer pour gagner. Sinon, le jeu ne tient plus. Une victoire donnée par l’adversaire, ce n’est pas une victoire. Ça ne vaut rien. Si moi, j’avais su que mon frère allait me laisser gagner, pourquoi je me serais forcé ? En sachant qu’il ne le ferait jamais, j’avais un défi à relever. Et le défi est plus important que le résultat. Car c’est lui qui donne un sens à l’affrontement.

C’est ce que les gens de la F1 sont en train d’oublier. Schumacher est le Bertrand de la F1. C’est le grand frère trop fort pour les autres. Pis ! ? Placez pas quatre poches de sable dans son char pour le ralentir. Que vaudrait la victoire des autres ? Il y a un principe sacré dans le sport : tout le monde doit donner tout ce qu’il peut. Sinon, ce n’est plus du jeu. Ce principe, que Ferrari l’applique. On aurait au moins une lutte entre Schumacher et Barrichello. Et que les autres écuries se forcent. Un jour, ce sera leur tour.

Moi, j’avais 17 ans. Mon frère en avait 24. Il n’y avait plus que quelques pouces de différence entre nous. Bien sûr, mon frère était plus large, plus fort. Et surtout, il n’avait pas ma démarche compliquée. Comme il étudiait en médecine, on n’avait plus le temps de jouer toute une saison, on jouait juste, au printemps, le match de la Coupe Stanley.

Je m’étais pratiqué tout l’hiver. Comme un fou. En me disant que la seule façon de compenser l’avantage physique de mon frère, c’était le visou. D’être plus précis que lui. D’être un poteu. Lui était un gros Eric Lindros. Je serais un précis Mike Bossy. J’ai lancé des milliers de balles dans le filet. Sept jours par semaine. Sans relâche. Et j’ai fini par devenir vraiment habile pour enfiler l’aiguille. Tellement, qu’un samedi de mai 1978, j’ai pris mon frère par surprise. Et j’ai gagné ma première Coupe Stanley. 9 à 8, en supplémentaire. Ça m’avait pris 10 ans, mais j’avais réussi. Qu’il était bon le Coke bu dans notre vieille coupe en plastique. Mon bonheur était grand, parce qu’il était vrai.

Alors Williams, Mercedes, Renault, BAR et les autres, au lieu de songer à toutes sortes de niaiseries pour arranger votre sport, faites vos devoirs, travaillez fort. Et le jour où vous gagnerez, ce sera une vraie victoire.

L’important n’est pas de gagner, c’est de gagner pour vrai.

 

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