Chroniques du dimanche, tome 1

Chronique 1 · Chapitre 60 sur 76

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Chroniques du dimanche, tome 1

Les rangs

Le 1 er septembre 2002

 

Les rangs

 

C' est la première journée d’école. Je suis en quatrième année.

Mademoiselle Gohier vient de terminer son petit laïus de bienvenue. Tout le monde l’a écoutée sagement. Ça ne durera pas. Demain, on sera

des petits monstres. Mais aujourd’hui, on est encore des anges. Elle va maintenant former les rangs. Car on doit aller dans la grande salle pour le discours du directeur. C’est important les rangs.

Toute l’année, on va se déplacer ainsi. Pour aller au gymnase, à la cafétéria, à la piscine, ou au parc. Lors de chacune de nos sorties, on va marcher comme des petits soldats innocents.

Le principe est assez simple : les plus petits en avant, les plus grands en arrière, les filles à droite, les gars à gauche. Sauf que dans ma classe, il y a quelque chose de spécial. Moi. À cause de mon problème aux jambes, la personne à mes côtés doit me donner la main. Ça m’aide.

Pour monter les escaliers. Pour marcher dehors l’hiver. Pour être sûr de ne pas tomber. C’est pas mal gênant d’avoir besoin de quelqu’un, mais il n’y a pas que des désavantages. En première année, j’ai marché toute l’année avec la belle Gabrielle aux longs cheveux blonds. En deuxième année, c’était Louise au beau sourire. Et en troisième, c’était Pascale aux yeux bruns craquants.

Mademoiselle Gohier nous demande de nous lever : « Avant de vous mettre en rang par ordre de grandeur, j’ai une petite faveur à vous demander. Vous savez que Stéphane a un peu de difficulté à marcher, alors la personne à côté de lui doit lui donner la main, qui voudrait donner la main à Stéphane ? »

Je suis étonné. C’est la première fois qu’une maîtresse fait ça. Avant, on formait les rangs normalement, et la fille qui se retrouvait à ma droite se devait de me donner la main. Comme j’étais toujours le plus petit de ma classe, c’est toujours la plus petite qui m’accompagnait. J’étais chanceux, les plus petites sont souvent les plus belles.

Mais cette année, mademoiselle Gohier a dû se dire que les élèves n’étaient plus des bébés. On ne peut plus les obliger. À 8 ans, on est des grands. Il faut leur donner le choix. Certaines de mes consœurs seraient peut-être mal à l’aise de marcher toute l’année, main dans la main, avec un garçon. Même s’il a de beaux yeux ronds.

J’angoisse. Tout d’un coup qu’aucune fille ne veut me donner la main. Qu’est-ce que je vais faire ? Changer de classe ? Décrocher ? Heureusement, mon angoisse ne dure pas longtemps. Car tous les enfants ont levé la main d’un même élan. Même les garçons ! Je ne sais pas si c’est moi, ou si c’est le fait d’être en avant, peu importe, l’important c’est que je ne tomberai pas.

Mademoiselle Gohier se retourne vers moi : « Stéphane, qui choisis-tu ? » Oh ! boy ! C’est moi, qui choisis ! Wow ! J’ai toutes les filles de la classe, le bras levé devant moi, et c’est moi qui vais décider laquelle sera tout près de moi, toute l’année ! Je rêve.

C’est trop beau. Je me sens comme un sultan devant son harem ! Je regarde tout le monde rapidement. Et j’aperçois la belle Johanne Latour. La main tendue. Ça fait trois ans que j’espère qu’elle soit dans ma classe. Et cette année, ça y est, elle y est. Je ne vais pas laisser passer ma chance. Elle est deux fois plus grande que moi, mais c’est pas grave, je m’étirerai le bras, c’est tout. Je baisse les yeux. Et je dis, pas fort, du bout des lèvres, tout ému à la pensée de la belle année que je vais vivre : « Johanne Latour ». Mon cœur bat très fort. Juste son nom me fait de l’effet. Imaginez sa main !

Mademoiselle Gohier dit alors : « Charles Lanthier, parfait ! Charles, viens en avant, tu donneras la main à Stéphane, les autres, mettez-vous en arrière par ordre de grandeur croissant, les filles à droite, les garçons, à gauche ». Han ? Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? Comment ça, Charles Lanthier ? ? ? La maîtresse m’a mal compris. J’ai dû trop bafouiller. Trop troublé par la beauté de Johanne Latour.

Et Mademoiselle Gohier a entendu Lanthier au lieu de Latour. C’est effrayant ! C’est un cauchemar. Non seulement je passe à côté de la plus belle fille de l’école, mais en plus je vais donner la main à un gars. UN GARS ! Wouache ! C’est impossible ! Il faut que je dise à Madame Gohier qu’elle s’est trompée. Vite ! Je viens pour ouvrir la bouche, Charles Lanthier est déjà à côté de moi. Le sourire aux lèvres. Tout gentil. Il me tend la main. En disant : « Ça me fait plaisir de t’aider ». Je reste la bouche ouverte. Je me retourne. Je vois la belle Johanne, dans le rang, une vingtaine de têtes plus loin. Je suis défait.

Mademoiselle Gohier lève le ton : « Silence tout le monde, on s’en va dans la grande salle, avancez ! » Je mets ma main dans la main de Charles. C’est encore pire que je pensais. Il a la main moite. Et nous sortons de la classe. On croise les autres élèves. Qui nous regardent, étonnés. Deux gars qui marchent ensemble, main dans la main, ça surprend. Surtout en 1969 ! Le soir, je n’en dors pas. Je ne suis pas pour passer l’année à tenir la main d’un gars. C’est pas que j’aie peur de devenir comme ça, depuis que j’ai vu Jinny dans son costume, je sais très bien quelle est mon orientation sexuelle, mais de quoi j’ai l’air ?

Tous mes amis se paient ma tête. Et toutes les filles n’en reviennent pas que j’aie choisi un gars au lieu d’elles. J’ai beau leur dire que c’est mademoiselle Gohier qui a mal compris, elles ne me croient pas. Elles disent que j’avais juste à lui dire. Elles ne comprennent pas. Elles ne comprennent pas que lorsque j’ai vu Charles Lanthier, tout heureux que je l’aie choisi pour m’aider, ça devenait impossible de le refuser. De lui dire, c’est pas toi que je veux, c’est la grande brune.

Ils sont si peu nombreux les gens heureux d’aider les autres, je m’en serais voulu toute ma vie d’en avoir repoussé un. On ne rejette pas une bonne âme. Même pour Johanne Latour. J’ai donc passé l’année à marcher à côté d’un gars. Et c’est ce qui pouvait m’arriver de mieux. Car lorsque j’étais avec une fille, je lui donnais la main tout le temps, de la classe jusqu’à la piscine. À chaque instant. Tandis qu’avec Charles, je lui donnais le moins souvent possible.

Seulement quand je ne pouvais faire autrement. Devant un escalier trop à pic, ou une plaque de glace. Sinon, je me débrouillais. Ainsi, à la fin de ma quatrième année, je marchais mieux que jamais. Et j’étais beaucoup plus autonome. Tellement qu’en cinquième année, je n’ai plus eu besoin de l’aide de ma compagne ou de mon compagnon de rang. Je volais de mes propres ailes.

Des années plus tard, j’ai remarché, main dans la main, avec quelqu’un. Mais ce n’était plus à cause de mes jambes. C’était à cause de mon cœur. Et du sien. Non, ce n’était pas Johanne Latour. Mais c’était aussi bien !

 

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