Chroniques du dimanche, tome 1
L’obsession des chiffres ronds
Le 9 janvier 2000
L’obsession des chiffres ronds
B on ben, c’est fait. Ça y est. On y est. Ça faisait au moins trois ans qu’on en parlait sans arrêt. On comptait les jours sur la tour Eiffel, le pont Jacques-Cartier et à la une de La Presse. On avait hâte. On n’en pouvait plus. On se mourait. Puis le grand soir est arrivé. La planète s’est virée à l’envers. Le monde a capoté. Les pétards ont pété. Céline a chanté. Le peuple s’est soûlé. La Terre a joui. Et tout ça, pourquoi ? Parce que 2000 est un chiffre rond. Oui. Juste pour ça. C’est tout. Rien d’autre. L’être humain a dépensé des milliards de dollars pour célébrer un chiffre rond. L’être humain est obsédé par les chiffres ronds. L’être humain vénère les chiffres ronds.
Les historiens ont eu beau lui dire que le nouveau millénaire n’arriverait qu’en 2001, l’être humain s’en est foutu. L’être humain ne voulait rien savoir. 2001, voyons donc ! Comment voulez-vous énerver le monde avec un chiffre comme 2001. Aïe, ça va être l’an 2001 ! Wow ! Watatow ! On s’en balance. Ça ne punche pas ! Pourquoi ? Parce que 2001, ce n’est pas un chiffre rond. C’est un chiffre plate. Comme 2002 et 2003. L’être humain n’est excité que par les années rondes. L’an 1000. 1900. 2000. Pourtant les années les plus marquantes de l’histoire sont rarement rondes. La guerre de 14. Le krach de 29. La guerre de 39. Mais on s’en moque. Pour nous envoyer en l’air, ça nous prend une ronde !
Même quand vient le temps de se rappeler les événements importants, il faut à tout prix que ces événements aient eu lieu il y a un nombre rond d’années. Sinon, on les oublie. Les 500 ans de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, le 350 e anniversaire de Montréal, les 30 ans de vie artistique de Michel Louvain. Peu importe si cette année-là, Pavarotti célèbre ses 37 ans de vie artistique, c’est Michel Louvain qu’on va fêter. C’est ainsi. C’est pas la voix qui compte. C’est le chiffre rond. 30, oui. 37, non.
Cet automne, tous les médias ont abondamment parlé du massacre de Polytechnique. Soi-disant parce que c’était important de ne pas oublier. Parce qu’il fallait une réflexion profonde sur le sujet. Mais c’était pas vraiment à cause de ça. C’était parce que ça faisait 10 ans. Un chiffre rond. C’est tout. L’année prochaine, ça va faire 11 ans et plus personne ne va en parler. Soudainement, ce ne sera plus important de ne pas oublier. De mener une réflexion profonde sur le sujet. On en reparlera quand ça fera 20 ans. Là, ça va être important. Pas avant. 11 ans, 12 ans, 17 ans, c’est pas vendeur.
On parle encore des 50 buts de Maurice Richard. On ne parle jamais des 56 buts de Guy Lafleur. Pour frapper l’imaginaire, il faut que le chiffre soit rond. Turner Stevenson l’a bien compris. Il espère compter dix buts cette saison. Pas 11. Pas 12. Dix. Parce que c’est un beau chiffre rond.
Et il en est ainsi avec notre propre vie. L’homme angoisse lorsqu’il célèbre ses 50 ans, mais lorsqu’il célèbre ses 57 ans, ça ne lui fait rien. Pourtant, c’est ben plus dangereux d’avoir 57 ans que d’avoir 50 ans. La fin est plus proche. Mais l’homme ne le réalise pas. Pour lui faire prendre conscience de son vieillissement, il faut que le chiffre soit rond. Les années entre 40 et 50, entre 50 et 60, entre 60 et 70, ne comptent pas. Elles sont insignifiantes. Pourtant, c’est souvent durant l’une de ces années-là qu’on lève les pattes. Mais elles ne nous stressent pas parce qu’elles ne sont pas rondes. Donc pas importantes.
L’être humain est tellement obsédé par les chiffres ronds qu’il a de la misère à s’en départir. Pourquoi pensez-vous que dans les magasins, les prix ne sont jamais ronds ? C’est parce qu’ils savent que ça fait moins mal à l’homme d’acheter une scie qui coûte 59,99 $, que d’en acheter une qui coûte 60 $. Soixante dollars, c’est beaucoup trop. Cinquante-neuf dollars et quatre-vingt-dix-neuf cents, c’est raisonnable.
L’homme haït sacrifier un beau billet de banque tout rond. Il va sortir tout son petit change, donner plein de 25 sous et de vieux deux pliés plutôt que de casser un vingt ou un cinquante. Combien de fois mon ami Éric m’a demandé de lui passer un petit 5 $ parce qu’il ne voulait pas casser son billet de 100 $ ! C’est pas parce qu’il est gratteux. Non. C’est juste parce qu’il aime les chiffres ronds. Il les collectionne.
Offrez 100 000 $ à un humain, il va dire oui tout de suite. Offrez-lui 107 000 $, il va vouloir avoir 110 000 $. C’est comme ça. On se sent riche quand le chiffre est rond. Le bonheur est dans le chiffre rond.
Mais pourquoi sommes-nous si obsédés par les chiffres ronds ? Parce qu’ils sont ronds. Tout simplement. L’homme préfère les ronds. En toute chose. Une pomme, on trouve ça beau parce que c’est rond. Un concombre, on ne trouve pas ça beau, parce que ce n’est pas rond. Tout le monde veut coucher avec Laetitia Casta. Elle est ronde. Beaucoup moins de personnes veulent coucher avec Monsieur Pointu. Il est pointu. C’est comme ça. On aime ça rond.
Les chiffres ronds sont comme les seins de Sophie Marceau. Ils sont plus frappants. Plus mémorables. Plus excitants.
L’an 2000 est sûrement l’année la plus ronde que nous allons connaître. Trois zéros qui se suivent, c’est rare. Profitons-en. Parce qu’à part ça, ça va ressembler beaucoup à 1999, 1998 et 1997. Ça va être le bordel dans les urgences. Stéphane Dion va dire des niaiseries. Céline Dion va être sur la couverture de 7 jours. Le Canadien va perdre. Et le... Oh ! Excusez, je dois terminer ma chronique immédiatement. Parce que dans un mot, je vais être rendu exactement à 1000 mots. Voilà.
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