Chroniques du dimanche, tome 1

Chronique 1 · Chapitre 25 sur 76

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Chroniques du dimanche, tome 1

Grand-maman Nini

Le 14 mai 2000

 

Grand-maman Nini

 

D imanche dernier, je suis chez ma mère. Je suis venu souper. Ma mère est contente. Moi aussi. On ne se voit pas assez souvent. Je suis tellement occupé. Juste au moment où on se met à table, le téléphone sonne. Dring ! Dring ! La sonnerie donne un coup de plus. C’est un interurbain. Ça doit être Campbellton, Nouveau-Brunswick. Là où habite mon frère. Ma mère répond. Avec joie...

« Allô ?

— Allô Nini, comment ça va ? »

C’est la petite voix douce de Geneviève, la plus jeune de mon frère. Tous les dimanches, ses sœurs et elle appellent Nini. Oui, Nini, c’est ma mère. Quand elle était petite, la plus vieille de mon frère, Marjolaine, n’était pas capable de dire grand-maman Léonie. Elle disait juste Nini. Ses sœurs ont fait comme elle. Et nous aussi. Depuis ce temps, tout le monde appelle ma mère Nini.

Geneviève raconte sa semaine à sa grand-mère. Son école, sa nouvelle poupée, ses dessins. Puis elle lui passe sa grande sœur Gabrielle. Gabrielle aussi raconte sa semaine à sa grand-mère. Son école, son spectacle de fin d’année, sa belle robe. Puis elle lui passe sa grande sœur Valérie. Qui raconte aussi sa semaine à sa grand-mère. Son école, son permis de conduire, son camp d’été...

Ça va faire une heure qu’on est à table. J’ai fini de manger mon steak. Ma mère ne m’a pas encore dit un mot. Ses petites-filles l’accaparent totalement. Je ne m’en offusque pas. Au contraire. Je trouve ça beau. Très beau. Entre les filles de mon frère et leur grand-maman, c’est le grand amour. Ça doit venir de là le grand dans grand-maman. Grand comme dans grand amour.

Il y a 18 ans, la vie pour ma mère était bonne et tranquille. Très tranquille. Sa famille était élevée. Son plus vieux, Bertrand, avait 28 ans, ma sœur Dominique avait 24 ans, et son bébé, moi-même, en avait 21. On n’était plus des enfants. On vivait notre vie. Et ma mère pouvait enfin vivre la sienne. Faire son taï chi. Aller à l’aquaforme. Voyager. Visiter les musées. Elle était heureuse, ma mère. Mais peut-être pas autant qu’au temps où nous étions petits. Au temps où elle prenait soin de nous. Qu’elle nous voyait sourire, rire et rêver. Qu’elle nous donnait la main et nous embrassait les petits pieds. Bien sûr, ce n’était pas toujours drôle. Mais c’était toujours important. Ce n’était pas un passe-temps. C’était le bon temps. Mais il fallait bien qu’on devienne grands. C’est comme ça. Il fallait bien qu’on ait 20 ans. Et qu’elle ne les ait plus. Ma mère ne s’en plaignait pas. Ma mère ne se plaint jamais.

Et puis un jour, Marie-Andrée, la femme de mon frère, a mis au monde Marjolaine. Et ma mère a eu 20 ans. Pour la seconde fois. Elle a pris soin de Marjolaine, comme elle prenait soin de nous. Elle l’a vue sourire, rire et rêver. Elle lui a donné la main et lui a embrassé les petits pieds. Et elle a fait la même chose avec ses trois sœurs. Pour leur plus grand bonheur. Et le sien.

Être grand-mère ou grand-père, c’est un miracle. C’est la seule chance qu’on a dans la vie de revenir en arrière, de recommencer le voyage, de rajeunir. D’aimer un enfant autant qu’on a aimé le sien. D’en être complètement gaga. D’en avoir tous les bons côtés. Et quand ça devient moins drôle, on le redonne à ses parents ! C’est le monde idéal. Être grand-mère ou grand-père, c’est un cadeau de Dieu. Ma mère croyait que la vie lui avait donné le bonheur trois fois. C’est tout. Et voilà qu’elle le lui donne une quatrième fois. Et une cinquième fois ! Et une sixième fois ! Et une septième fois !

Depuis 18 ans, plusieurs fois dans l’année, ma mère garde les quatre filles de mon frère. Mais ce sont surtout les filles de mon frère qui gardent ma mère... jeune ! Car même si les petites filles sont maintenant presque des grandes filles, elles aiment toujours autant être avec leur grand-mère. C’est leur amie Nini. Pour la vie. Même que si Marjolaine, la plus vieille, ne parle pas, en ce moment, au téléphone avec sa grand-mère, c’est parce qu’elle est assise à côté d’elle ! Elle est venue étudier à Montréal. Pour aller à Brébeuf. Mais, surtout, pour être proche de sa Nini.

L’amour, entre une grand-mère et ses petits-enfants, est un amour parfait. Sans problème. Sans conflit.

Finalement, ma mère a raccroché le téléphone. Et elle a passé le restant de la soirée à me raconter ce que ses petites-filles lui avaient dit ! Les yeux tout heureux. Tous les dimanches, les filles de mon frère appellent ma mère. Et tous les dimanches pour ma mère, c’est la fête des grands-mères !

Aujourd’hui, c’est la fête des Mères officielle. Mais je n’irai pas souper chez ma mère. Pas parce que je suis un fils ingrat. Parce que ma mère est au Nouveau-Brunswick. Elle a fait 11 heures de train pour aller voir le spectacle de Gabrielle. Sa classe présente Notre-Dame de Paris. Et c’est Gabrielle qui joue Esméralda. Nini n’aurait jamais manqué ça !

Ça va donc être à moi d’appeler ma mère à Campbellton. Pour lui souhaiter bonne fête des Mères. J’espère que mes nièces vont accepter de me prêter Nini quelques secondes !

Bonne fête à toutes les mamans et à toutes les grandsmamans ! Avec tout l’amour que vous nous avez donné, ça prend au moins deux générations pour vous le rendre. Gros becs.

 

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