Chroniques du dimanche, tome 1
Le rire de Camille
Le 15 août 1999
Le rire de Camille
M ardi midi, j’arrive chez André-Philippe. On va regarder ensemble les textes du spectacle de Las Vegas. Il fait beau. On s’installe dans le jardin. Entre les balançoires et le carré de sable. Et on commence à répéter. Soudain, je vois une petite tête blonde foncer vers nous. C’est Camille, la fille d’André-Philippe. Quatre ans et demi d’entrain et d’énergie. Elle me regarde droit dans les yeux.
« J’ai quelque chose à te montrer ! »
Elle prend sa petite main et baisse sa lèvre inférieure, dévoilant un joli espace entre deux de ses petites dents. Elle vient de perdre sa première dent de lait ! Celle du milieu ! Elle est toute fière !
« Wow ! T’as perdu une dent ! Est-ce que la fée des dents t’a laissé quelque chose sous ton oreiller ? »
Elle fait signe que oui. Puis elle s’assoit à côté de moi. Et on se met à jaser. Camille et moi, on aime ça jaser ensemble. De n’importe quoi.
« Où habites-tu Camille ?
— À l’Île-des-Sœurs.
— Et ton petit frère Jules, il habite où ?
— À l’Île-des-Sœurs.
Ben non, si toi, tu habites à l’Île-des-Sœurs, ton petit frère habite à l’Île-des-Frères ! »
Camille me regarde, décontenancée. Un doute s’installe en elle. Après avoir pensé à son affaire durant quelques secondes, elle réplique :
« Non, Jules ne peut pas habiter à l’Île-des-Frères parce qu’il habite avec moi, à l’Île-des-Sœurs !
— Ça ne se peut pas. Toi, tu es sa sœur, tu habites à l’Île-des-Sœurs, lui, c’est ton frère, il habite à l’Île-des-Frères, c’est la loi. »
Camille est très très décontenancée. La pensée qu’elle et son petit frère n’habiteraient pas au même endroit semble l’angoisser. Elle se tourne vers son papa :
« Papa, c’est pas vrai, hein, que Jules habite à l’Île-des-Frères ?
— Ben non, tu sais bien que Stéphane fait toujours des farces ! »
Un grand sourire illumine le visage de Camille. Pour deux raisons.
Premièrement, son petit frère habite à la même place qu’elle. Ça la rassure. Deuxièmement, Camille aime les farces. Elle se tourne vers moi.
« Jules n’habite pas à l’Île-des-Frères ! »
Je ne réponds pas. Camille est contrariée. Elle veut que je réponde. Elle veut que je tienne mon bout. Elle a compris le jeu. Elle s’essaie à nouveau :
« Stéphane, tu dis n’importe quoi ! Jules n’habite pas à l’Île-des-Frères ! Lalala !
— Oui, toi, tu es une sœur, t’habites à l’Île-des-Sœurs, lui c’est un frère, il habite à l’Île-des-Frères, ton papa c’est un père, il habite à l’Île-des-Pères et ta maman, c’est une mère, elle habite à l’Île-des-Mères... »
Et c’est reparti. Chaque fois que Camille me dit que j’ai tort, je la chatouille. Et vice-versa. La belle enfant ne veut surtout pas que je lui donne raison. Elle veut que je continue à la contrarier. Elle veut que je continue à la chatouiller. Je n’ai jamais eu autant de plaisir à m’obstiner avec quelqu’un. Notre conversation n’a aucune importance. Notre conversation ne veut strictement rien dire. Ce qui compte c’est le bonheur qu’on a à se parler. À jouer. Et à s’entendre rire. Le rire de Camille est tellement beau. Tellement pur. Et surtout, elle a tellement de plaisir à le laisser partir. À le faire retentir. Ce rire rendrait heureux n’importe qui. Et le n’importe qui, aujourd’hui, c’est moi, le chanceux.
Soudain, après 15 minutes de débat existentiel, je pointe le ciel : « Camille, as-tu vu la grosse abeille ? » Camille lève les yeux. J’en profite pour lui faire une pichenette dans le cou : « Oh, elle t’a piquée ! » Camille se tourne vers moi. Elle rigole. Mais elle a l’œil malin. Elle me dit : « Regarde Stéphane, l’abeille est rendue là. » Je lève les yeux au ciel. Camille me fait, à son tour, une pichenette dans le cou. Je crie : « Ayoye ! L’abeille m’a piqué ! » Camille se tord de rire. Puis elle recommence le manège. Cinq fois. Dix fois. Vingt fois. J’ai le cou tout rouge à force de recevoir des pichenettes.
André-Philippe intervient : « Camille, ça suffit. Il faut que papa et Stéphane travaillent. » Camille me fait une autre pichenette dans le cou. « Camille, papa a dit ça suffit. Va voir maman dans la maison ! » Camille obéit. La tête entre les deux jambes. Mais le plus déçu des deux, c’est moi. J’aurais joué avec Camille toute la journée ! Toute la semaine ! Il n’y a pas de plus grand bonheur que de jouer avec des enfants. Parce qu’avec eux, le jeu est vrai.
André-Philippe et moi, répétons durant une heure. Puis, je dois m’en aller. Sans dire bonjour à ma petite copine. Elle fait dodo.
En quittant l’Île-des-Sœurs, le blues me prend. Je me sens tout drôle. Presque triste. J’envie André-Philippe d’avoir sa Camille, d’avoir son Jules. Maudit chanceux ! J’ai 38 ans et je n’ai pas encore de rayons de soleil dans ma vie. Ce n’est pas ma faute. C’est le destin. Je n’ai pas vécu d’amour assez grand, assez long, pour qu’il mette au monde un enfant. J’espère toujours. Mais ça commence à presser. Si je veux pouvoir voir ma plus vieille ou mon plus vieux recevoir son diplôme universitaire, il va falloir qu’il naisse bientôt !
Parfois, j’ai peur que ça n’arrive pas. J’ai peur de vivre toute ma vie, en passant à côté de ce qu’il y a de plus beau dans la vie. Donner la vie. Donner l’amour. À un petit cul.
Sans un môme, je sais que ma vie ne sera pas complète. Qu’il me manquera toujours quelque chose. L’essentiel. Souvent, j’arrive à oublier ça. À travers le travail, les voyages, le fun.
Mais il y a des jours où cette absence prend plus de place. Des jours comme aujourd’hui. Je ne peux rien y faire. Le miracle se produira un jour. Ou il ne se produira pas. C’est ainsi.
Dring ! Mon cellulaire sonne :
« Stéphane ! Jules, il habite à l’Île-des-Sœurs !
— Non, Camille, je te l’ai dit, c’est ton frère, il habite à l’Île-des-Frères. »
Camille se met à rire. Je vais mieux.
OceanofPDF.com