Chroniques du dimanche, tome 1
Chroniques du dimanche Tome1
Le 15 juin 1997
Le silence de mon père
D ans quelques minutes, je vais appeler mon père. Ça va sonner. Il va répondre :
« Oui allô ! ?
— Bonne fête des Pères, Papa !
— Merci beaucoup...
— Est-ce que tu vas bien ?
— Pas trop mal, toi ?
— Moi ça va bien. Rien de neuf ?
— Non juste du vieux. Toi ?
Moi toujours pareil...
« … »
Et là, il va y avoir un silence. Comme si on n’avait plus rien à se dire. Mais c’est pas ça. C’est juste notre façon de se parler. Car entre mon père et moi, il y a toujours eu un silence. Pas de chicane. Pas de gros mots. Pas d’éclats. Juste un silence.
Un silence qui vient de loin...
Un silence qui en dit long...
« ... »
Dans le silence de mon père, il y a toute la réserve d’un homme...
Orphelin à 16 ans avec ses 13 frères et sœurs, il a appris très jeune le sens des responsabilités. Et il a pris la vie au sérieux. Trop. Beaucoup trop. En taisant ses audaces. En taisant ses blessures. En les criant silencieusement.
« ... »
Dans le silence de mon père, il y a toute la pudeur de l’amour paternel...
Mon père a fait pour moi tout ce qu’un bon père fait pour son enfant. Il a travaillé fort pour bien me nourrir, bien me loger, bien m’habiller. Il s’est sacrifié pour me payer de bonnes études. Il m’a conduit partout. Il est venu me chercher. Toujours là. Agissant. Sans dire un mot. Petit parleur, grand faiseur. Mon père m’a montré qu’il m’aimait. Sans jamais vraiment me le dire. C’est mieux que l’inverse. Mais cela a bâti un mur entre lui et moi. Le mur du silence. Et ça fait que moi aussi, j’ai de la misère à lui dire toutes les belles choses que j’aimerais lui dire. Alors j’écris. J’écris sur le mur. J’écris des silences.
« ... »
Dans le silence de mon père, il y a tous les vieux souvenirs d’un pôpa et de son gars. Des souvenirs de films muets...
Quand j’étais petit, on regardait le hockey ensemble. Sans dire un mot. Papa sur le divan vert. Moi sur le divan bleu. Quand le Canadien comptait, j’étais seul à crier. Papa ne réagissait pas. Papa ne parlait pas. Le match continuait. En silence. Dans le salon, il n’y avait que la voix de Lecavalier. Et puis au début de la troisième période, enfin, je l’entendais... Je l’entendais ronfler ! Mon père n’a jamais été un grand fan de hockey !
Par contre, moi si j’aime autant le hockey, c’est peut-être à cause des ronflements de mon père. J’avais appris à les traduire. Ces ronrons voulaient dire que mon père était bien avec moi. Comme ceux d’un chat. Un enfant qui sent que son père est bien avec lui n’a pas besoin d’en savoir plus. Il comprend l’essentiel. Le reste, ce n’est que du bruit.
« ... »
Dans le silence de mon père, il y a l’héritage qu’un père laisse à son fils...
Mon père m’a légué la force du silence. Une paisible forteresse. Et je l’en remercie. Souvent, quand je suis au milieu de gens qui parlent pour ne rien dire, je m’y réfugie. Et j’y suis bien. Et je pense à mon papa...
« ... »
Dans le si...
« Veux-tu parler à ta mère ? » Comme d’habitude, mon père brisera son silence avec cette question. Un silence qui aura duré deux secondes. Ou peut-être 73 ans. Ça dépend si on le mesure avec une montre ou avec un cœur.
Et papa me passera maman. Et là, il n’y aura plus de silence ! Ma mère parle plus que Michel Barrette et Janette Bertrand ensemble ! C’est elle qui m’a légué le plaisir de la parole. Le bonheur des mots tout simples.
« T’es gentil d’avoir appelé ton père. Tu ne travailles pas trop, j’espère ? Sais-tu qui j’ai rencontré hier ? »
Assis à côté d’elle, mon père l’écoutera.
Dans quelques minutes, je vais appeler mon père. Ça va sonner. Il va répondre :
« Oui allô ! ?
— Bonne fête des Pères, Papa !
« ... »
Et là, tout de suite, il y aura un énorme silence. Plus tôt que prévu. Et plus long aussi. À cause de cette chronique. Mon père, après avoir lu ça, ne saura pas quoi dire. Et moi non plus. Ce n’est pas grave. Ça fait longtemps que lui et moi, on sait que le silence ça veut dire je t’aime. Bonne fête à tous les papas !
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