Chroniques du dimanche, tome 1
La place de mon père
Le 17 juin 2001
La place de mon père
J'ai toujours su où était mon père. Il était assis au bout du divan vert. Dans le salon. C’était sa place. Il arrivait du bureau. Vers 6 heures. Il enlevait son veston. Mais gardait sa cravate. Il déposait son paquet de cigarettes sur la table. Et s’assoyait sur le divan vert. Pour regarder les nouvelles. Puis il se levait. Pour aller souper. Il faisait la vaisselle. Et retournait passer la soirée sur le divan vert. Autour de 8 heures, il enlevait ses souliers. Et s’allongeait sur le dos. C’était pas long, après ça, qu’il se mettait à ronfler ! Et ma mère commençait à lui dire : « Bertrand, va te coucher ! » Au about d’une couple d’heures, il finissait par l’écouter. Il se levait et disparaissait dans sa chambre. Bonsoir la famille.
Papa n’aimait pas sortir. Aller au restaurant. Au cinéma. Voyager. Il aimait être chez lui. Dans sa maison. Dans son salon. Quand on était petits, parfois, le samedi, il nous emmenait chez nos cousins à Anjou. On partait vers midi. On revenait vers 4 heures. Aussitôt qu’il remettait les pieds dans la demeure, mon père disait : « On est-tu bien chez nous ! » L’air soulagé. Ça venait du fond du cœur ! Puis il s’allongeait sur son divan vert. Pour la soirée.
Nous, on ne le comprenait pas. On le trouvait plate.On lui disait de faire quelque chose. De bouger un peu. De vivre. Il fallait le forcer pour aller une semaine en vacances à Kennebunk durant l’été. Toutes nos activités, nos sorties, nos jeux, on les faisait avec ma mère. Mon père allait nous reconduire. Et allait nous chercher. Entre-temps, il retournait s’asseoir sur le divan vert.
Puis, un jour, je suis arrivé chez mes parents, et mon père n’était plus dans le salon. Il était dans mon ancienne chambre. Au fond de la maison. À cause de son emphysème, il s’était installé là. Dans mon ancien lit. Devant une petite télé. C’est là qu’il passait ses journées. C’est là qu’on allait lui dire bonjour. Lui demander : « Comment ça va ? » Il répondait : « Pas si pire ».
C’est encore là que j’irai le voir aujourd’hui. En ce dimanche de la fête des Pères. Je vais sûrement lui parler. Mais il ne me répondra pas. Ses cendres sont dans une urne. Sur une bibliothèque de mon ancienne chambre. Pourtant ça fait plus d’un an qu’il est parti. Le 20 janvier 2000. Ma mère avait dit qu’on enterrerait ses cendres au printemps. Le printemps est passé. Puis l’été, l’automne et l’hiver. Et mon père est toujours dans la maison.
Je n’ai pas demandé à ma mère pourquoi l’enterrement des cendres n’avait pas encore eu lieu. Ma sœur m’a dit que ma mère n’était pas pressée. Que souvent, elle allait dans la chambre se recueillir. Et parler à papa.
C’est fou. Pendant des années, on a achalé papa pour qu’il sorte de la maison. Pour qu’il vienne avec nous. Chez ma tante. Chez Gibby’s. Au spectacle d’Yvon Deschamps. Voir Star Wars. À Paris. N’importe quoi. C’était toujours non.
« Allez-y, je vais vous attendre ici. »
Y’avait juste le récital de ballet de ma sœur pour le faire sortir. Et les shows d’André-Philippe Gagnon. Mais ça, c’était à cause de son gars. Pour tout le reste, il ne voulait rien savoir. Au point où ça nous choquait. Et maintenant qu’il est parti, plus loin que nous ne sommes jamais allés, c’est nous qui le retenons. En gardant ses cendres au fond de la maison.
C’est comme si nous réalisions, enfin, la chance qu’on avait qu’il soit toujours là.
Peu importe ce que je faisais, où j’allais. Que j’aie 5 ans, 10 ans, 20 ans, 30 ans, je savais que mon père était chez nous. Et qu’il m’y attendait. Tout le temps. Même si je vivais ailleurs. Même si je n’y allais plus souvent. Mon père était là. Pour moi.
Il y a des gens qui sont des bateaux. Il y en a d’autres qui sont des ancres. Mon père était une ancre. Bien accroché dans sa maison. Il n’avait pas besoin d’aller plus loin. Toute sa vie était là. Sa femme, sa fille et ses deux garçons. Des fois, je me dis que c’est lui qui avait peut-être raison. On passe sa vie à courir la planète. À vouloir tout voir. Tout essayer. Sans jamais trouver rien de comparable à la douceur d’un foyer. D’un chez soi.
Je ne sais pas quand ma mère décidera d’enterrer ses cendres. Mais je sais que ça ne changera rien. Que mon père restera toujours dans cette maison. Qu’à chaque fois que j’irai, je le verrai sur le divan vert. Ou dans la chambre du fond. Aussi silencieux qu’avant. Aussi présent. Dans mon cœur.
J’ai toujours su où était mon père. Maintenant, je sais seulement qu’une partie de lui est encore ici. Dans sa maison. Dans moi. Mais l’autre partie. Où est-elle ? Je ne sais pas. Je sais juste, que s’il y a un ciel, il doit être assis à côté de la porte. À nous attendre. Et lorsque j’irai le rejoindre, il m’accueillera en me disant ce qu’il me disait quand j’entrais tard : « Oussé que t’étais ? »
Pour une fois, je ne lui répondrai pas : « Laisse-moi tranquille ! » Comme je lui répondais quand j’étais ado. Pour une fois, je lui répondrai : « Oussé que t’étais toi-même ! » En me jetant dans ses bras. Et en le serrant très fort.
Pour tous ceux et celles qui ont encore la chance de pouvoir serrer et embrasser leur père aujourd’hui. Dans la vraie vie. Dépêchez-vous à aller le faire. Vous ne savez pas la chance que vous avez qu’il soit là. Toujours là.
Et souhaitez-lui bonne fête de ma part !
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