Chroniques du dimanche, tome 1
La beauté d’un parc
Le 4 mai 2003
La beauté d’un parc
J'habite en face d’un parc. C’est l’un de mes plus grands bonheurs. L’hiver, c’est comme une peinture. Comme un décor de film québécois. L’automne, il est beau et triste comme une chanson de Cabrel. Mais c’est au printemps, c’est l’été que le parc est à son mieux. Il s’anime et resplendit pour n’importe qui.
Il n’y a rien de plus beau qu’un parc. Pas d’autre endroit comme ça. Quand on est dans un parc, on est à Paris, Londres, New York ou Rio. On est là où on a envie d’être. Dans sa tête. Parmi les arbres et les oiseaux. Quand on est dans un parc, on est toujours en voyage. On est toujours ailleurs. On n’est plus dans son pays. On n’est plus dans son époque.
Chaque fois que je le vois, je me rappelle quand j’étais petit : ma mère préparait le panier en osier, elle y mettait un thermos de jus, des sandwiches à la confiture, des biscuits, des pommes, des poires, des pêches, des oranges, du raisin, des fraises et une nappe rouge et blanche. Je prenais mon ballon sous le bras et l’on partait main dans la main vers le parc du quartier. Ce n’était qu’à un quart d’heure de marche. Mais je ne suis jamais allé aussi loin.
Ma mère étendait la nappe près d’un arbre et on commençait le pique-nique. Et c’était toujours un festin. Une demi-heure avant, j’aurais mangé le même sandwich à la confiture, la même pomme, la même orange dans la cuisine chez moi, cela aurait été d’un banal ! Sans aucun intérêt. Mais là, c’était l’aventure. Je mangeais dehors. Loin de la table et du réfrigérateur. C’était le seul sandwich à la confiture que nous avions, la seule pomme, la seule orange. Ils étaient rares. Ils étaient précieux. Je les mangeais comme si je n’en avais pas mangé depuis des mois. Comme si j’étais Robinson Crusoé. Et que ce parc était mon île. Et que j’y vivais depuis des années. C’était bon.
Ma mère prenait son livre, et moi je tapais sur mon ballon, et j’allais là où le ballon allait. On n’a jamais inventé de meilleur jeu. Des fois, le ballon me menait vers la fontaine ou vers les rosiers. Des fois, le ballon dévalait la petite pente, et je m’enfargeais en voulant le rattraper. Je tombais sur le gazon. Ça ne faisait pas mal. Le gazon est bon. Le gazon ne blesse pas.
J’espérais toujours que ce soit la plus belle fille de l’école qui me ramène mon ballon. Elle m’aurait aidé à me relever. Puis on serait partis marcher. Comme dans les films. Il y aurait eu une belle chanson. Et on aurait ri. Et on aurait couru. Au ralenti. Et on se serait mariés. Et on aurait pris nos photos de mariage dans ce parc. Moi en habit. Elle en robe blanche. À côté de la fontaine. Mais ce n’était jamais la plus belle fille de l’école qui me ramenait mon ballon. C’était toujours un vieux monsieur gentil. Il me disait de faire attention. Et je retournais vers maman. En chantant la chanson du film de mon rêve.
Je me remettais de ma chute en buvant un jus de raisin. Avec des biscuits au gingembre. Le grand air donne faim. Puis, dans le sac en toile, j’allais chercher une BD. Et je lisais Achille Talon, le dos appuyé contre un arbre. Peinard. Soudain, ma mère poussait un cri. Il y avait une abeille autour de nos fruits. Elle sautait partout en me disant de ne pas bouger. J’avais un peu peur, mais ma mère me faisait tellement rire que j’en oubliais l’abeille.
Maman voulant s’éloigner de l’insecte, elle m’invitait à jouer au frisbee. Ah ! le frisbee ! Il n’y a que dans un parc ou sur une plage qu’on peut y jouer. Je le sais, j’ai essayé dans la maison et dans la ruelle. Trois verres, un vase et deux vitres n’existent plus. Le frisbee, c’est vraiment les vacances. On se l’envoyait sans relâche. Toujours plus haut, toujours plus loin. Et chaque fois que je l’attrapais, maman criait bravo. Parfois un chien l’interceptait et partait au galop dans le parc. C’est encore le vieux monsieur gentil qui me le ramenait. La plus belle fille de l’école devait préférer la piscine au parc.
Quand le parc se remplissait d’ombre, ma mère disait qu’il fallait rentrer. J’étais pas d’accord. Je disais : « Pas tout de suite, j’ai pas fini... » Pas fini quoi ? Je ne faisais rien. Justement, je n’avais pas fini de ne rien faire. C’est important. Quand on ne fait rien, il faut toujours finir de ne pas le faire. Ma mère me laissait encore 10 minutes. Je donnais mes derniers coups de pied sur le ballon. Puis on rentrait à la maison.
J’avais l’impression d’être parti depuis deux semaines. La maison semblait toute nouvelle. Plus vieux, je suis allé loin. En Europe, en Asie, en Australie. Mais je ne suis jamais allé aussi loin que les après-midi dans le parc avec maman quand j’avais 7 ans.
Aujourd’hui encore, quand je traverse la rue et que je marche dans le parc, j’ai l’impression d’être à des centaines de milles de chez moi. Il y a des enfants qui jouent. Des mères qui lisent, des pères qui jouent au frisbee. Des filles qui se font bronzer. Des chiens qui dorment. De gentils vieux messieurs qui attendent de ramasser le ballon. Et des ados, cachés dans un coin, qui fument du Harmonium. Plein de gens qui ne font rien. Et qui le font bien. Ils ont tous l’air de touristes. Et ils le sont. Il ne sont pas chez eux. Ils sont chez personne. Ils sont chez le parc. C’est ce qu’il y a de génial avec un parc. C’est à tout le monde et à personne. C’est pour ça que c’est beau. Si paisible. Un territoire sans chef, sans régent. Un terrain libre. Bien sûr, c’est à la Ville. Mais la Ville n’y va pas souvent. Elle est trop occupée. Elle est prise dans le trafic. Elle essaie de virer à droite.
Je suis dans mon bureau. En train d’écrire cette chronique. Je ne vois qu’un petit bout du parc. Mais je l’entends beaucoup. J’entends son silence et ses cris de joie. Et j’entends le vent dans les arbres. Je suis bien. Je sais que tout à côté, il y a le plus bel endroit du monde. Il y a le parc.
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