Chroniques du dimanche, tome 1
L’exercice de hockey
Le 5 octobre 2003
L’exercice de hockey
Lundi matin, grosse journée pour mon ami André. C’est aujourd’hui, à 17 h, la première séance d’entraînement de hockey de son gars, Jules. Le beau Jules, 5 ans, bâti comme une armoire à glace, déjà plus grand que Saku Koivu, la fierté de son papa. Le Gretzky des années 2020, c’est sûr. Tout l’été, le père et le fils se sont parlé de ce moment-là : « Tu vas voir, tu vas jouer dans une vraie équipe, avec des petits gars comme toi, dans un bel aréna, comme Mario Lemieux, ça va être cool. »
Samedi dernier, ils sont allés ensemble au magasin de sports, et ils ont mis la main sur tout l’équipement : le casque, les jambières, les épaulettes, les gants, les bas, les patins, la coquille, et surtout le hockey. Jules les a tous essayés, pour être sûr de choisir celui avec lequel il va marquer plein de buts. Papa n’a pas voulu qu’il le prenne trop courbé, pour qu’il puisse avoir un bon lancer du revers. Papa connaît ça, le hockey.
Jules est sorti du magasin tout habillé, pour « casser son stock », comme on dit en latin. André lui tenait la main, le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Il n’avait jamais été aussi heureux après avoir dépensé autant d’argent dans un magasin. Un équipement de hockey, ce n’est pas une dépense, c’est un besoin essentiel.
André laisse son gars à l’école : « Oublie pas, papa va venir te chercher à 16 h 30, pis on va aller ensemble à la pratique. » Jules lui donne un gros bec : « À tantôt, papa. »
La journée est longue. Trop longue. André passe son temps à regarder sa montre. Il ne veut pas être en retard. Peu importe toutes les affaires à régler, un père qui ne va pas à la première séance d’entraînement de hockey de son gars, ce n’est pas un père.
16 h 30. André est là, devant l’école. Jules arrive en courant. Il saute dans l’auto. Destination Les 4 glaces. Sur la route, André a un flash : « L’appareil photo, j’ai oublié l’appareil photo ! » Pas question que ce moment charnière de la vie de Jules ne soit pas immortalisé. Il arrête dans une pharmacie et achète trois appareils jetables.
À 17 h précises, le père et le fils arrivent. Avant de descendre, André, la voix pleine d’émotion, parle à son gars : « Jules, tu peux pas savoir comment papa est content d’être avec toi. Y a rien qui m’aurait fait manquer ça. Je sais comment t’aimes le hockey, je sais comment tu vas tripper, et je voulais être là. Oublie pas: amuse-toi, l’important, c’est pas de compter des buts ou de gagner. L’important, c’est que tu t’amuses... » Jules est perplexe : « Oui, mais quand le Canadien perd, tu dis que c’est des pas bons... » André sourit :
« Eux autres, c’est pas pareil...
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils sont grands...
— Tu dis toujours qu’ils sont trop petits !
— Oui, c’est des grands mais petits... Euh... Pis on continuera ça une autre fois, on est en retard... »
André et Jules descendent de l’auto. Le père tient la grosse poche de hockey d’une main et son fils de l’autre. Ils se dirigent vers l’aréna. Vive le Canada !
Ils entrent dans le vestiaire. Il y a déjà plein de petits gars en train de revêtir leur attirail. Les pères sont là pour attacher les patins. Il faut se dépêcher. L’exercice commence dans cinq minutes. André dépose la poche devant le casier de Jules. Il sort l’appareil photo. Jules lui fait signe : « Papa, viens à la toilette avec moi. » André le suit. Ils entrent ensemble dans les douches : « Tiens, vas-y, c’est juste là ». Jules regarde par terre :
« Je veux pas faire pipi...
— Mais qu’est-ce que tu veux, un numéro deux ?
— Non, je veux rentrer chez nous...
— Mais pourquoi ?
— Moi, je veux jouer au hockey avec toi.
— On va continuer à jouer au hockey ensemble, mais tu peux aussi jouer avec d’autres petits gars...
— Ça ne me tente pas. »
André a compris. Il n’insiste pas. Ils sortent du vestiaire. Ils vont se chercher des hot-dogs et des frites et ils regardent l’exercice dans les estrades. André est un peu débiné. Mais il ne le montre pas à Jules. Si ça ne le tente pas, ça ne le tente pas. Il ne va pas forcer son gars à s’amuser. Des plans pour le dégoûter du hockey.
Après une demi-heure, Jules dit : « J’ai le goût de faire du rollerblades ». Ils rentrent à la maison. Et papa et fiston font du patin à roulettes ensemble.
L’appareil photo n’a pas servi. Le premier exercice de hockey de Jules, ce sera pour une autre fois. Avant de se coucher, Jules dit à son père :
« Je m’excuse pour cet après-midi. Je ne t’ai pas fait trop de peine ?
— Ben non voyons. C’est pas grave. Je t’aime. »
Ils se donnent un gros bec. André ferme la lumière. Et Jules s’endort en paix.
Sans savoir à quel point il est chanceux d’avoir un papa comme ça. Un papa qui ne le forcera jamais à faire quelque chose qu’il n’a pas envie de faire. Un papa qui l’écoute. Un papa qui ne vit pas à travers lui, mais qui le laisse vivre sa vie.
Dans deux semaines, un mois, un an, Jules aura peut-être le goût de se joindre à une ligue organisée de hockey, mais là, c’était trop tôt. Quelque chose ne lui a pas plu. Peut-être parce qu’il ne connaissait personne. Peut-être parce que c’était trop sérieux. Peut-être simplement parce qu’il ne filait pas.
Les enfants ont autant le droit de choisir leur destin que nous. Et c’est quand on les force que souvent on les blesse. Jules n’a rien fait de mal. Il a juste écouté son cœur. Sans avoir peur de déplaire. Comme on devrait le faire plus souvent.
André est revenu dans la chambre pendant que Jules dormait, et il a pris une photo. Il avait de quoi être fier.
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