Chroniques du dimanche, tome 1
Un froid entre amis
Le 18 janvier 1998
Un froid entre amis
L’ automne 1982. Je m’en vais de reculons à mon cours de droit fiscal. Dans le corridor, un grand roux frisé fait du recrutement pour le journal de la faculté Le Pigeon dissident. Il me demande si ça m’intéresse. Je dis oui. N’importe quoi pour sécher un cours de droit fiscal ! On s’en va prendre un café dans le local du journal. Et notre amitié commence. Il s’appelle Stéphane Tremblay. Il vient de Chicoutimi. Et comme moi, il se demande ce qu’il fait en droit. Il me raconte son rêve : la musique. Je lui raconte le mien : l’écriture. On est faits pour s’entendre. Deux poètes dans un monde d’affaires. Parmi tous ces futurs juges Bienvenue, j’ai enfin trouvé un autre rêveur avec qui jaser, rire et niaiser. Je ne le perdrai pas.
Durant toutes nos études en droit, pas une journée sans se voir, sans se parler, sans se sourire. Le Barreau terminé, Stéphane s’en va faire son stage dans un très respectable bureau d’avocats. Moi, je m’en vais faire le fou dans le très irrespectueux magazine Croc. La vie nous sépare. Mais nous, on lui résiste avec l’entêtement de mille Stéphane Dion. On s’arrange pour ne pas se perdre de vue. Pas une semaine sans jouer au hockey-balle dans la cave, sans aller souper entre boys, sans refaire le monde au téléphone. Puis un jour, nos rêves deviennent réalité. Je lui lis en primeur les textes du spectacle d’André-Philippe pour savoir ce qu’il en pense. Il me fait entendre en primeur les chansons de son groupe Villeray pour savoir ce que j’en pense. On s’encourage. On se critique. On trippe. Deux vrais amis.
Mais le temps finit par faire son œuvre. Ça devient de plus en plus difficile de faire coïncider nos horaires. Il est en répétition. Je suis en tournage. Il est occupé de son bord. Je suis occupé du mien. Plusieurs semaines sans jouer au hockey-balle, sans aller souper entre boys, sans refaire le monde au téléphone. On se dit que c’est pas grave. Qu’on a toujours sa place dans le cœur de l’autre. Que des amis comme nous, ça n’a pas besoin de se voir souvent pour rester proches. On a tort. Les absents ont toujours tort.
Entre-temps, on se fait de nouveaux amis. On leur donne les heures réservées aux anciens. On annule un rendez-vous. On oublie un anniversaire. Et un jour, sans savoir pourquoi, ce n’est plus pareil quand on se voit. On dirait qu’il y a comme un froid entre nous. Pas de jalousie. Pas de conflit. Juste un petit froid. Tout petit. Mais le froid n’a pas besoin d’être grand pour causer des dégâts. Un seul degré change la pluie en verglas.
En 1997, 15 ans après notre première rencontre, Stéphane et moi, on a dû se voir une ou deux fois seulement. Pas plus. C’est arrivé, comme ça, pour rien, sans même qu’on s’en rende compte...
J’ai perdu de vue mon chum. À cause du temps. À cause du froid.
L’hiver 1998. Mon pays ce n’est pas un pays. C’est le Titanic se fracassant sur un iceberg de verglas. L’électricité vient tout juste de réapparaître dans notre demeure. Alléluia ! On n’en a manqué que quelques heures. Je le sais, c’est pas juste ! À la télé, on regarde Bernard Derome faire la nomenclature des villes faisant partie du triangle noir : Iberville... Saint-Jean-sur-Richelieu... Chambly...
Chambly ! Mon vieux chum Stéphane ! Sa blonde Line ! Leur petite Marie ! Et les deux adorables enfants de sa blonde, Kevin et Sarah ! Mon Dieu ! Je me jette sur le téléphone :
« Allô Steph, c’est Steph... T’en a pas ? Moi j’en ai. Viens-t’en avec ta petite famille, on a de la place en masse. Ben non, vous dérangerez pas. Titi a hâte de vous voir. Moi aussi... »
Deux heures plus tard, un grand roux frisé sonne à ma porte. Dans ses bras, il y a un petit ange tout emmitouflé. C’est sa petite fille de cinq mois, Marie. Elle est belle. C’est la première fois que je la vois. Dans mon cœur, je me sens tout drôle. Je suis content d’accueillir mon Steph et tous ses amours. Si il y a quelqu’un qui était toujours là pour moi, c’est bien lui. Mais j’ai honte. Depuis le mois de juillet, à tous les samedis, je me dis qu’il faudrait bien aller à Chambly pour voir le premier rejeton de mon vieux chum, mais j’avais toujours quelque chose à faire, un enregistrement, une réunion, un texte à finir, un autre ami à aller visiter. Il a fallu la grande noirceur pour que je la voie enfin. Sa petite merveille. Je ne me trouve pas brillant. Mais je vais tout faire pour me reprendre.
Kevin et Sarah jouent au Nintendo au sous-sol. Line donne le sein à Marie dans le salon pendant que Stéphane fait jouer une toune de Villeray pour l’aider à l’endormir. Elle est belle la famille à mon chum. Je suis fier de lui. Fier d’être son ami. Heureux qu’il ait choisi de refaire son chez-lui chez moi. Titi fait du thé. Je mets une bûche dans le foyer. Tout est beau. Tout est chaud. On a vaincu le froid entre amis. Celui en dehors et celui en dedans.
Mardi après-midi, nos réfugiés lèvent les voiles. Le père de Stéphane lui a envoyé une génératrice de Chicoutimi. Les Bleuets sont du monde équipé ! Je fais tout pour les convaincre de rester quand même. Mais Stéphane et Line tiennent à retourner à Chambly. Pour protéger leur maison. Pour aider leurs voisins.
Ils viennent juste de partir et je m’ennuie déjà d’eux. Surtout du grand roux frisé. On ne s’est revus que quelques jours. Mais ce fut assez long pour que je réalise à quel point je l’aime. Pour qu’il ne se passe plus une semaine sans que je prenne de ses nouvelles, catastrophe ou pas. Pour que je ne laisse plus jamais le verglas du temps s’accumuler sur les liens de notre amitié.
J’ai retrouvé mon chum. Et c’est grâce au temps. Grâce au froid.
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