Chroniques du dimanche, tome 1

Chronique 1 · Chapitre 43 sur 76

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Chroniques du dimanche, tome 1

Les héros sont des fleurs coupées

Le 2 septembre 2001

 

Les héros sont des fleurs coupées

 

O n en avait trouvé un. Et on aime tellement ça en trouver un. Un vrai. Un beau. Un héros. Pas plus tard que la semaine dernière. Le commandant Robert Piché d’Air Transat venait de sauver la vie à 304 personnes en réussissant un atterrissage en catastrophe. Comme dans les films. Wow ! Quel homme ! Il n’était même pas encore sorti de son Airbus qu’il était déjà un gladiateur maximus. Un exemple ! Un ange ! Superman ! Ça n’a même pas duré une semaine. Jeudi, on commençait déjà à sous-entendre que c’était peut-être à cause d’une de ses décisions,si l’avion avait été mis en danger. Et vendredi, on ressortait de son passé qu’il avait déjà été arrêté pour trafic de drogue. Bye bye héros ! Merci beaucoup, thank you. Au suivant !

Avoir un job de héros, c’est comme avoir un job chez Nortel. On sait qu’on va finir par la perdre. Et assez vite merci. Rappelez-vous l’hiver dernier, Patrick Roy. Il venait de battre le record de Terry Sawchuk. Il était le plus grand gardien au monde. Dans les lignes ouvertes de sport, on affirmait même qu’il était le plus grand être humain de la planète. Puis le lendemain, on apprenait qu’après son record, il avait arraché une porte chez lui. Et que son épouse avait appelé le 911. Oups ! Un à héros. Un à zéro. On prend un autre appel...

Et le plus bref de tous les héros. Ben Johnson. Vous vous souvenez ? Le matin, après sa victoire au 100 mètres à Séoul, Ben Johnson était l’homme le plus rapide au monde. Les Canadiens disaient qu’il était avant tout un Canadien, les Jamaïcains disaient qu’il était avant tout un Jamaïcain, les Noirs disaient qu’il était avant tout un Noir. Le soir, après les résultats de son test d’urine, Ben Johnson n’était ni Canadien, ni Jamaïcain, ni Noir, il n’était plus rien. De Big Ben à Mini Ben, en moins de 12 heures.

Les héros ne durent pas. Et vous savez pourquoi ? C’est parce que les héros sont des fleurs coupées.

On se promène sur le chemin de la vie. On passe nos journées à voir des roches, de la garnotte, des mauvaises herbes et des nids-de-poule. Et soudain, on voit une fleur. Une belle fleur. Toute rouge. En plein milieu du champ. Elle nous éblouit. On est tout content. On aime tellement ça en voir une. Elle est tellement belle. On veut l’emporter chez nous. Pour qu’elle nous inspire. Alors on la coupe. Et on la met dans un vase. Bien en évidence. En plein milieu du salon. Et on la regarde. Passionnément. Mais après quelques jours, la fleur se met à faner. Jusqu’à temps qu’on se demande ce qu’on a bien pu y trouver. Alors on la jette. Et on reste sans fleur. Sans couleur. Jusqu’au moment, où on en trouve une autre. Par bonheur.

Les héros ne durent pas. Et c’est très bien ainsi. Sinon, ce ne serait pas des héros. Ce serait des robots. Des fleurs en plastique. Si les héros sont des héros, c’est parce que ce sont des humains. Comme vous et moi. Et qu’ils ont réussi à se dépasser, le temps d’une chanson, d’un vol d’avion, d’une fleuraison. Mais avant ou après, ils sont des hommes, elles sont des femmes. Tout simplement.

Le mieux, ce serait, bien sûr, de laisser les fleurs dans les champs. Elles dureraient plus longtemps. Laisser les héros là où ils sont. On ne les croiserait que le temps de leur exploit. Et après, on les laisserait en paix. On ne serait pas là, le jour où ils perdent leurs couronnes. Mais c’est plus fort que nous. On a besoin d’eux. Pour embellir nos vies. On les traîne partout. On ne veut plus les quitter des yeux. On les encense. On les honore. On leur fait des fêtes. Mais c’est beaucoup plus pour nous que pour eux. Alors quand ils redeviennent ordinaires, ou qu’on apprend qu’ils l’ont déjà été, il ne faut jamais oublier qu’à l’instant où ils étaient à leur sommet, on s’est servi d’eux pour se grandir nous-mêmes un peu. Et ça, c’est une dette qu’on a envers eux. Peu importe, ce qui est arrivé après ou ce qui est arrivé avant. Mais on ne pense pas à ça. Quand on s’en débarrasse. Brutalement.

Les seuls héros qui durent sont les héros qui meurent : James Dean, Marilyn Monroe, John Kennedy, Jim Morrison. Parce que ce sont des fleurs séchées. Et qu’on les garde précieusement entre les pages de nos livres. Entre les pages de notre mémoire. Mais pour eux, c’est trop tard.

Au fond, les héros les plus chanceux sont les héros qu’on ne voit pas. Qu’on ne connaît pas. Tous ces gens qui travaillent dans les hôpitaux, tous ces gens qui aident les autres, tous ces gens qui font de leur mieux. Des fois, ils doivent se sentir un peu seuls. Pas valorisés. Mais qu’ils ne s’en fassent pas trop. C’est mieux ainsi. Car les héros sont des fleurs qui ont besoin d’ombre. Pour fleurir plus longtemps.

À tous les héros qu’on ne connaît pas, lâchez pas !

 

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