Chroniques du dimanche, tome 1

Chronique 1 · Chapitre 76 sur 76

Pages du PDF

Chroniques du dimanche, tome 1

Le miracle

Le 19 octobre 2003

 

Le miracle

 

S téphane, t’as du courrier ! »

Wow ! À 8 ans, recevoir du courrier, c’est encore plus excitant que de

recevoir un cadeau à Noël. Ma mère me remet la lettre, et je vais

m’étendre sur mon lit pour la lire. Je l’ouvre. Il y a une médaille du Précieux-Sang à l’intérieur. Ça vient de la tante de mon père, sœur Yvonne, qui est cloîtrée au couvent du Précieux-Sang à Trois-Rivières.

Il y a un mois, nous sommes allés la voir. C’était bizarre. On lui a parlé à travers un grillage, comme à une prisonnière. Elle n’a pas le droit d’avoir de contacts avec l’extérieur. Elle passe ses journées à prier Dieu. Maman nous a dit que c’était admirable. Moi, j’admire surtout Dieu, qui doit passer ses journées à l’écouter. Surtout qu’elle n’est pas la seule. Il y a une cinquantaine de religieuses qui le prient toute la journée. Et ça, c’est juste à Trois-Rivières. Imaginez toutes les prières en provenance de partout dans le monde. Dieu est infiniment patient. Cela dit, tante Yvonne m’avait impressionné. C’était presque une extraterrestre. Pas de télé, pas de radio, pas de journaux, rien. Toute une vie à se recueillir. Moi, quand ma mère me demande d’aller réfléchir dans ma chambre pendant une heure, après 15 minutes, je grimpe aux murs. Elle, ça faisait 50 ans qu’elle réfléchissait dans sa chambre. Faut dire qu’il y a tellement de problèmes dans le monde, la guerre, la famine, la pauvreté, en 50 ans, elle n’a même pas dû avoir le temps de prier pour le centième d’entre eux.

Je dépose la médaille, et je commence la lecture de sa lettre. Elle écrit qu’elle est très contente de notre visite. Que ça lui a fait plaisir de nous voir. Surtout moi, parce que la dernière fois qu’elle m’avait vue, je n’étais qu’un petit bébé de quelque mois. Et elle ajoute :

« Je vais prier Dieu pour qu’un miracle s’accomplisse et qu’il guérisse le handicap que tu as aux jambes. Je sais que ta vie ne doit pas être facile mais, avec la foi, tout est possible. Garde la médaille du Précieux-Sang précieusement. Il faut croire aux miracles. Toutes les sœurs du couvent vont prier avec moi. Prie toi aussi, très fort, et le miracle se produira. »

Je fige. Je ne m’attendais pas à ça. C’est sûr que je marche croche, et ça me décourage parfois, mais je ne pensais pas que c’était si grave que ça. Pour qu’une sœur cloîtrée prie pour moi, ça doit l’être beaucoup. Je déprime. Je reste couché sur mon lit. Un miracle. Je n’avais jamais pensé demander à Dieu un miracle pour qu’il me guérisse. Je n’aurais jamais osé le déranger pour ça. Mais si sœur Yvonne prenait la peine d’intercéder pour moi, je devrais m’y mettre moi aussi. Aide-toi et le ciel t’aidera. Mais que doit-on faire pour être miraculé ? Je ne le sais pas. Je regarde le crucifix sur le mur de ma chambre. Je le fixe intensément, les mains jointes, et je dis :

« Bon Dieu, je t’en prie, fais un miracle, fais en sorte que je marche comme tout le monde. S’il te plaît. » J’ajoute un Notre Père et je fais mon signe de croix. Puis j’attends. Pas d’éclair. Pas de foudre. Pas de fumée céleste dans ma chambre. Personne n’apparaît. Peut-être que Dieu agit maintenant sans effets spéciaux. Qu’il fait ses miracles sobrement. Par en dedans. Je suis peut-être déjà guéri.

Je me lève. Et je marche. Du mieux que je peux. J’ai l’impression de marcher plus droit. Je m’en vais voir dans le miroir de la salle à manger, le cœur plein d’espoir. Je traverse la salle à manger deux, trois fois, pour être bien certain. Non, le miracle n’a pas eu lieu, je sautille toujours autant. Je retourne dans ma chambre, débiné. J’ai dû mal procéder. Je n’ai pas mis assez de foi. Faut mettre plus de foi. Je me recouche sur mon lit. Je fixe à nouveau le crucifix, mais plus intensément. La médaille du Précieux-Sang serrée sur mon cœur, je parle à Dieu, plus solennellement :

« Dieu, je t’en prie, accomplis un miracle et guéris mes jambes pour que je marche droit. S’il te plaît. S’il te plaît. » Et je récite trois Notre Père. Et je fais trois signes de croix. Puis j’attends avant de me lever. Une bonne demi-heure. On ne sait jamais, Dieu est peut-être occupé ailleurs. Toujours pas d’éclair ni de foudre. Mais il me semble avoir senti comme une chaleur en moi. Ça doit être la foi. Je me lève lentement. Cette fois, on dirait vraiment que je marche mieux. Vraiment. Je m’en vais devant le miroir de la salle à manger. Ben non ! Ma jambe droite rentre toujours par en dedans. Je refais trois autres demandes de miracle avant de démissionner. Je pleure. J’aurais bien aimé, comme ça, en un claquement de doigts, marcher comme tout le monde. Ne plus être regardé, montré du doigt, et ne plus avoir besoin que quelqu’un prie pour moi. Je prends mon gant et ma balle et je m’en vais jouer dehors, me changer les idées.

Durant un mois, j’attends que le miracle se produise en me disant que peut-être que moi, je n’ai pas le tour, mais que les sœurs y arriveront. Après tout, tout un couvent prie pour moi.

Chaque matin en me levant, j’espère que le miracle s’est opéré durant la nuit. Le jour, Dieu est occupé avec les gros problèmes ; la nuit, il a plus de temps pour régler les petits ennuis. Je mets un pied hors du lit et, rendu dans la salle à manger, je me rends compte que rien n’a changé. Et je commence ma journée, déçu. Pourtant, avant, je me levais toujours heureux, en courant, tout croche, mais heureux.

Je me rends compte que l’espoir, c’est bien beau, mais que l’acceptation de ce qu’on est, c’est encore mieux. Je décide donc d’écrire à sœur Yvonne :

« Chère sœur,

Merci pour votre lettre et la médaille du Précieux-Sang. Je suis vraiment touché que toute votre communauté prie pour mes jambes. Mais vous savez, elles vont très bien. C’est vrai que je ne peux pas faire tout ce que je veux et que j’ai souvent besoin d’aide, mais c’est pas si pire que ça. Dieu a déjà fait pour moi plusieurs miracles ; j’ai des parents merveilleux qui m’aiment beaucoup, mon grand frère et ma grande sœur sont très gentils, à l’école, je suis le premier de ma classe, bref je crois que Dieu m’a assez gâté. Je vous demande donc de prier tout simplement pour que cela continue, et demandez des miracles pour des enfants qui en ont plus besoin que moi. Il y en a tellement.

Merci encore. J’espère que nous irons vous voir bientôt.

Stéphane. »

Voilà. Aussitôt que j’ai eu terminé d’écrire cette lettre, je me suis senti mieux. J’ai cessé d’attendre un miracle. Et j’ai foncé. Et je n’ai plus pleuré sur mon sort.

C’était peut-être ça, le miracle qui devait se produire en moi.

Merci, sœur Yvonne.

OceanofPDF.com

Vous avez terminé Chroniques du dimanche, tome 1

Chronique 1

Des livres comme celui-ci

Après le livre

Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.