Chroniques du dimanche, tome 1

Chronique 1 · Chapitre 71 sur 76

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Chroniques du dimanche, tome 1

Le petit prince du Rest Area

Le 29 juin 2003

 

Le petit prince du Rest Area

 

Ç a fait trois heures qu’on roule vers Cape Cod. Papa au volant, maman le doigt sur la carte, Bertrand, Dominique et moi assis en arrière. Ma sœur dort, mon frère est sage, et moi, je me demande ce qui se passe.

C’est mon premier grand voyage. J’ai 4 ans. On habite en face de l’école. Le plus loin que je suis allé, c’est l’autre côté de la rue. Je suis sous le choc. Je ne savais pas qu’on pouvait rouler durant trois heures et n’être toujours pas rendu quelque part. Je ne savais pas qu’il y avait autant de terrain autour de chez moi. Je ne savais pas que la planète était aussi grande. Nous sommes au Vermont, mais dans ma tête nous sommes en Chine, tellement je me sens loin. D’ailleurs, puisque la Terre est ronde, je ne serais pas étonné que l’on repasse bientôt devant notre maison. On va sûrement avoir fait le tour du monde d’ici quelques minutes. Si ce n’est pas déjà fait. Papa a peut-être passé tout droit. Surtout que, toutes les 10 minutes, maman lui dit de prendre la sortie de l’autoroute, et mon père lui répond : « Trop tard, on sortira à la prochaine... » J’ai peur de passer le reste de ma vie dans la voiture.

Soudain, mon père met son clignotant et prend à droite. Ça y est, on est arrivés ! On n’est pas les seuls. D’autres sont arrivés avant nous. Il y a quatre voitures et un gros camion. C’est beau ! Des arbres, trois tables à pique-nique, une grosse poubelle. Mais je ne vois ni le chalet ni la mer. La marée doit être très basse. Et on va peut-être vivre dans la voiture. Ça m’intrigue. Je demande à ma mère : « Maman, où on va dormir ? » Elle me répond : « On ne dort pas ici, c’est une halte routière, on fait juste s’arrêter cinq minutes pour se délier les jambes. On n’est pas rendus encore, il nous reste au moins quatre heures de route. » Je fais comme si je le savais. Mais en dedans, je me sens nono. Comme Jacques Grisé dans le sketch de Paul et Paul, j’étais prêt à passer mes vacances au Rest Area !

Maman sort le panier d’osier et distribue les sandwiches à la confiture. Mon père marche en fumant une cigarette. Mon frère lit les plaques d’immatriculation des voitures garées à côté de la nôtre. Des noms bizarres : « New York, Ontario, Massett... Machettechou... Massetsusu... en tout cas. » Ma sœur a envie mais elle n’ose pas aller aux toilettes. Un gros camionneur vient de sortir de la bécosse. Ma mère lui dit d’attendre un peu. Je regarde autour de moi. Et je trouve que c’est vraiment un drôle d’endroit. D’un côté, les autos qui filent à vive allure ; de l’autre, un petit bois, des rochers et des gens de passage. Nous sommes au beau milieu de nulle part. C’est ça, un Rest Area: le milieu de nulle part. Il n’y a pas d’adresses, pas de rues, pas de ville. Sur la carte, c’est jamais marqué Rest Area. Personne ne vit là. Les Restaréens n’existent pas. Personne ne songe à y aller. Personne ne se dit : « Et si on allait faire un tour au Rest Area ? » On découvre cet endroit par nécessité : l’envie de faire pipi, de manger ou de fumer était trop forte. Personne ne prend de photos du Rest Area. Ça ne fait pas vraiment partie des vacances. On ne visite pas un Rest Area. C’est à peine si on le regarde. Sauf si on a 4 ans et qu’on en voit un pour la première fois. Je suis fasciné. Pour moi, c’est comme une île déserte. Je veux être le Robinson Crusoé du Rest Area.

J’ai mon ballon, un jus de raisin, des biscuits. Je m’installe ici. Je suis bien. Mon père démarre la voiture. Faut y aller. Je ne veux pas. J’ai mal au cœur, dans l’auto. J’ai pas envie de rembarquer là-dedans. Et pourquoi faire encore de la route, quand on a tout ici, au Rest Area ? Je vais aller explorer le petit sous-bois. Mon frère me rattrape par le collet : « On s’en va ! » Je pleure. Maman vient me parler :

« Stéphane, qu’est-ce que t’as ?

— Je veux rester ici.

— Mais on ne peut pas rester ici, il n’y a pas de maison...

— C’est pas grave, on peut dormir dans le bois.

— Oui, mais y a pas le bord de mer, ici.

— C’est pas grave, y a le bord de l’autoroute.

— Tu peux pas te baigner dans l’autoroute !

— S’il pleut, on peut se baigner debout.

— Tu vas voir, la mer, c’est beaucoup plus beau que l’autoroute. »

Il n’y a rien à faire. Je n’en démords pas. Je veux rester au Rest Area. Mon père s’impatiente : « On part ! » Je lui tiens tête : « Non ! » Ma mère use de psychologie : « OK, ben d’abord, on va y aller... » Bertrand, Dodo et maman montent dans l’auto. Je suis seul, assis à la table à pique-nique. J’essuie mes larmes. L’Impala de papa avance lentement. Pas de problème ! Ils viendront me chercher à leur retour de Cape Cod. Moi, je vais passer les plus belles vacances de ma vie ici. Je vais me bâtir une cabane dans un arbre. Et j’accueillerai tous les visiteurs. Je les convaincrai de rester ici. Et un jour mon Rest Area sera plus gros que Montréal. L’auto de papa avance encore. Je regarde à ma droite. Le gros camionneur a enlevé sa chemise. Il crache à terre. Je pars à la course. Maman sort de la voiture. Je lui saute dans les bras. Mes vacances au Rest Area sont terminées. Je rejoins mon frère et ma sœur sur le siège arrière. On est partis. Je boude. Pourquoi on est pas restés tous là-bas ? On était bien. On était au bout du monde.

Quatre heures de char. Cette fois, ma mère et moi avons beau insister pour qu’on arrête encore à une halte routière, mon père ne veut rien savoir. Il a peur que je fasse une autre crise. Alors, il fume en conduisant. Ankylosés, on finit par arriver à Cape Cod. Et je vois pour la première fois la mer. Maman avait raison. C’est plus beau qu’une autoroute. Dix jours à me baigner. Dix jours à jouer. Dix jours à tripper. Le bonheur.

Sur le chemin du retour, on arrête à nouveau au même Rest Area. Mais je ne le vois plus comme avant. J’ai hâte de rentrer chez nous. J’ai hâte de retrouver ma chambre. Le Rest Area n’est plus qu’un endroit en attendant, comme il l’est pour tout le monde. Un endroit où l’on se dépêche de manger, de pisser, de décompresser, pour repartir. Vers une vraie place.

Et l’année suivante, quand nous y ferons escale sur le chemin de la mer, je saurai c’est quoi, la mer, et j’aurai tellement envie d’y être que le Rest Area ne sera d’aucun intérêt. Il fallait n’être jamais allé nulle part pour vouloir y rester. J’aurai pu être le Petit Prince du Rest Area. Mais je suis maintenant trop grand. Je sais qu’il y a des ailleurs plus beaux.

Aujourd’hui, chaque fois que je passe devant une halte routière, je pense à la fois où, pour moi, c’était l’endroit le plus exotique de la Terre. Mon premier voyage loin de chez nous. Ma Lune. Et je me dis que c’est merveilleux, des yeux d’enfants.

J’ai fait le tour du monde, mais jamais je n’ai été aussi dépaysé que ma première fois au Rest Area.

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