Chroniques du dimanche, tome 1

Chronique 1 · Chapitre 7 sur 76

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Chroniques du dimanche, tome 1

J’aime l’impôt !

Le 5 avril 1998

 

J’aime l’impôt !

 

U n petit lundi du mois d’avril 1973. J’ai 12 ans. Je suis en secondaire un. Installé à la table de la salle à manger, je fais mes devoirs. Comme tous les soirs.

Soudain mon père arrive. Il a deux gros cartables dans les bras. Il les dépose sur la table.

« Ça te dérange pas si je m’installe ici ? »

Je fais signe que non. Mon père s’assoit près de moi. Je souris. Je suis content. Le temps de l’impôt est de retour ! Papa est comptable pour le gouvernement. Et comme petit sideline, durant le mois d’avril, le soir, à la maison, il fait les rapports d’impôt des oncles, des tantes, des amis, des connaissances. J’adore ça. D’habitude, quand je fais mes devoirs, je suis tout seul. Mon père regarde la télé dans le salon. Durant le temps de l’impôt, on travaille les deux côte à côte. Chacun dans ses papiers. Unis dans le silence du travail. Je me sens important. Dans ma tête, je ne suis plus un petit cul qui fait ses devoirs. Je suis un grand. Qui travaille comme son papa.

Mon père aiguise ses crayons. Sort sa grande tablette quadrillée. Et se met à calculer. Moi aussi, je calcule. Je prépare mon examen de maths. On se creuse les méninges, tous les deux. Parfois, Papa lève les yeux et me demande :

« Pis... Est-ce que ça va ? »

Je réponds :

« Oui, toi ? »

Il me répond :

« Pas pire, pas pire ! »

Et on replonge dans nos feuilles. On n’entend que le bruit de nos crayons sur le papier. Mon père se lève pour aller se faire un café. La soirée va être longue. Il me demande si je veux quelque chose.

« Je prendrais bien un Coke, mais après 8 h, maman veut pas... »

Il me fait un clin d’œil. Et m’apporte un Coke. On se remet à griffonner. En silence.

Il est 22 h. Mes devoirs sont finis depuis longtemps. Mais je fais semblant d’en avoir d’autres. Pour veiller avec mon père. Ça sonne à la porte. Ma mère va répondre. C’est monsieur Diab. Un sympathique homme d’affaires arabe. Tous les ans, il fait faire sa déclaration de revenus par mon père. Il donne son manteau à maman.

« Ton mari est-tu là ? Parce que si y’est pas là, on va en profiter ! »

Monsieur Diab est un petit farceur. Un bon vivant. Toute la famille l’aime beaucoup. Il entre dans la salle à manger, les bagues en or aux doigts, le gros cigare au bec :

« Pis Bertrand, combien ça va me coûter cette année tabarnak ! ? »

J’ai oublié de vous dire. Monsieur Diab sacre comme huit Michel Chartrand ! Surtout durant le temps de l’impôt ! Mon père lui serre la main :

« Calme-toi Fred, viens t’asseoir, on va regarder ça ensemble...

— C’est facile pour toi de me dire de me calmer, c’est mon argent, câlice !

— Fred, fais attention, Stéphane est là...

— Excuse, je l’avais pas vu. T’es pas couché encore, la petite puce ?

— Non j’ai pas fini mes devoirs...

— À ta place, j’irais me coucher, parce que ça donne rien de faire ses devoirs pour avoir une grosse job plus tard, tu vas être obligé de donner toute ton argent au gouvernement, tabarnak ! »

Je ris. Chez nous, on n’a pas le droit de sacrer. On dit « maudit » et ma mère nous met en pénitence. Alors entendre monsieur Diab réciter le chapelet au grand complet, c’est pour moi la chose la plus drôle au monde ! Je suis crampé. Monsieur Diab, lui, ne rit plus. Il mâchouille son gros cigare. Mon père lui explique qu’il ne pourra pas déduire ses soupers chez Gibby’s avec sa femme. Ni leurs sorties au cinéma et au théâtre. Monsieur Diab n’est pas d’accord :

« Sortir avec ma femme, c’est pas du plaisir, c’est du travail câli...ne ! »

Puis mon père lui montre le montant du chèque qu’il devra envoyer à Québec. Monsieur Diab avale son cigare. Puis mon père lui montre le montant du chèque qu’il devra envoyer à Ottawa. Monsieur Diab crache le feu. Il est tellement choqué qu’il ne sacre même plus :

« Bertrand, dis-moi que c’est pas vrai ! Ça se peut pas ! J’vais pas envoyer toute ça au gouvernement. Oussé que ça va s’arrêter ! ? L’année prochaine, va-tu falloir que je leur envoie la moitié de ma perruque et la moitié de mon dentier ! ?

— Décourage toi pas mon Fred. Il paraît que grâce aux deux nouveaux grands projets, les Olympiques pis Mirabel, la situation économique va s’améliorer, et ils vont pouvoir baisser les impôts !

— J’ai hâte de voir ça ! L’impôt, c’est comme le mariage. Être sûr de ne pas se faire pogner, tous les hommes tricheraient ! T’aurais pas un petit verre de cognac pour m’aider à me faire passer ça ! Tabar... nouche ! »

Mon père sort la bouteille de cognac. En me faisant signe d’aller me coucher. Je ramasse mes affaires. Je dis bonsoir à papa. Bonsoir à monsieur Diab. Et je disparais dans ma chambre. Heureux. Quelle belle soirée ! Si ça pouvait être le temps de l’impôt tous les mois de l’année, j’aurais beaucoup plus de plaisir à faire mes devoirs !

Aujourd’hui, j’ai vieilli et je sais que le temps de l’impôt, c’est un temps très gris. Pas drôle du tout. Pourtant lorsque Line, ma charmante comptable, me révèle le montant des chèques que je dois faire à Ottawa et à Québec, je ne déprime pas. Au contraire. Je souris. Je pense à mon père. À monsieur Diab. Et je paie en riant !

À cause de mon enfance, je suis un désaxé. J’aime l’impôt !

 

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