Chroniques du dimanche, tome 1
Toute la famille sur la galerie
Le 4 août 2002
Toute la famille sur la galerie
M a mère vient de finir de me donner mon bain. Elle m’aide à enfiler mon pyjama bleu, celui avec des autos dessus. J’ai joué presque une heure dans l’eau. Mais ça ne m’a pas rafraîchi. J’ai toujours aussi chaud. En ce soir d’août 1967, c’est la canicule à Montréal. La grosse canicule. Et je suis content. Car au lieu d’aller me coucher, comme tous les soirs après mon bain, je m’en vais sur la galerie. Youppi !
Les soirs où la maison est un vrai four, où la chaleur, bien installée dans chacune des pièces, ne veut plus sortir, on émigre toute la famille sur la galerie d’en avant – en arrière, c’est trop petit. Ça n’arrive pas souvent. Un ou deux soirs par année. Comme Noël et le jour de l’An.
Ma sœur Dominique est là, en pyjama elle aussi, assise sur une chaise pliante. Mon grand frère Bertrand est à califourchon sur la rampe de l’escalier. Mon père est debout, une cigarette au bec ; il arrose le gazon. Ma mère s’assoit sur la plus haute marche de l’escalier, avec moi dans ses bras.
Je trippe. Être dehors, le soir tard, en pyjama, est pour moi la chose la plus folle que j’aie faite durant ma vie. Durant mes six ans de vie.
On ne fait rien. On cherche de l’air. Personne ne parle. Il fait trop chaud. Ça serait trop fatigant. Chacun regarde quelque chose. Mon frère regarde les autos qui passent en rêvant d’en avoir une. Ma sœur regarde ses orteils et s’arrache les petites peaux autour des ongles. Mon père regarde le gazon. Ma mère regarde les étoiles. Et moi, je regarde ma mère. Qui me dit de regarder les étoiles avec elle. C’est beau. Mais c’est apeurant. Le ciel est trop grand. Et je suis trop petit.
Il y a des passants qui marchent sur le trottoir. Ils nous regardent. On doit avoir l’air pas mal colons. Toute une famille installée sur la galerie d’en avant. À 9 heures du soir. Mais on s’en fout. Quand il fait chaud, on se fout de tout.
Mon père a fini d’arroser le parterre. Il range le boyau. Puis nous dit : « Est-ce qu’il y en a qui prendraient une p’tite bière d’épinette ? » Ça fait une heure que j’attends cette question. Je crie : « Oui ! » Mon frère dit : « Je vais aller la chercher ! » Ma mère et ma sœur sourient. On aurait gagné le Sweepstake irlandais qu’on ne serait pas plus heureux !
On ne boit jamais de bière d’épinette, d’habitude. Seulement les soirs de canicule, quand il fait trop chaud et qu’on veille sur la galerie. C’est une boisson rare. Comme le bonheur.
Mon père donne de l’argent à Bertrand, qui enfourche sa bicyclette et se dirige vers la rue Décarie. Au dépanneur Lafortune. À toute vitesse.
Je n’en reviens pas. Je suis dehors, en pyjama, le soir, et je vais boire de la liqueur, après 9 heures ! C’est la rumba ! Un ado fumant son premier joint à l’Expo ne plane pas plus que moi. Je suis sur un nuage.
Ma mère est allée me chercher un jouet. Je fais rouler ma Dinky Toy sur la galerie. Ma Mustang roule à quelques pieds des vraies autos. C’est cool ! Ma sœur s’est endormie sur sa chaise. Ma sœur s’endort partout. Je n’ai pas hâte d’avoir 10 ans. Ç’a l’air fatigant !
Bertrand arrive enfin. En sueur. Il remet la caisse de bière d’épinette à mon père. Avec la monnaie. Papa donne à chacun sa bouteille. Ma mère a trop chaud pour aller chercher des verres. On a le droit de boire à même la bouteille. C’est vraiment la soirée la plus wild de ma vie !
Mon père prend une gorgée et dit : « C’est bon, de la bière d’épinette ! » Mon père ne parle pas beaucoup. S’il a senti le besoin d’exprimer à haute voix sa satisfaction, c’est que c’est vraiment bon. Ma sœur se réveille. À peine. Et boit sa bière d’épinette en continuant son rêve. Moi je prends mon temps. Je savoure. C’est tellement bon qu’on devrait écrire un livre là-dessus : La première gorgée de bière d’épinette. J’aurais dû prendre cette idée en note.
Je bois lentement. Je ne suis pas fou. Je sais très bien que, dans pas longtemps, ma mère va dire : « Stéphane, finis ta bière d’épinette, et après ça, tu vas te coucher ». Plus il me restera de bière dans ma bouteille, plus ça prendra du temps avant que j’aille me coucher.
Les voisins sortent sur leur galerie. Eux aussi. La voisine parle à ma mère :
« Il fait trop chaud en dedans...
— Oui. On est mieux dehors... »
Elles sont un peu gênées. Elles sentent le besoin de justifier, l’une à l’autre, pourquoi elles exposent leur famille devant la rue. Le voisin, lui, n’est pas du tout embarrassé. Il est en camisole. En « petit corps ». Il nous regarde boire notre bière d’épinette, les yeux remplis d’envie. Il donne de l’argent à son gars. Et le voilà parti vers la tabagie Lafortune.
Ma mère se tourne vers moi : « Stéphane, finis ta bière d’épinette, et après ça, tu vas te coucher ». Oups ! Il ne m’en reste presque plus. J’ai oublié de prendre mon temps. Il fait trop chaud, j’avais trop soif. Je bois la dernière goutte. Et je me lève. J’embrasse mon père et ma sœur. Mon frère, je lui tape dans les mains. Bonne nuit tout le monde ! Et j’entre avec ma mère dans la maison.
Je suis resté un peu plus d’une heure dehors, devant chez nous. À regarder ma rue. Pourtant j’ai l’impression d’avoir fait un grand voyage. Un des plus beaux que je ferai jamais. Tout mon univers était là. Mon père, ma mère, mon frère, ma sœur, et les étoiles au-dessus. J’étais complet. Comme je ne le serai plus jamais.
À moins qu’un soir j’aie dans mes bras mon petit gars ou ma petite fille, dehors en pyjama, en train de boire une petite bière d’épinette. Ce soir-là, je ferai un aussi beau voyage qu’en août 1967. C’est sûr. Mais ce n’est pas pour demain. C’est quand même ce que j’espère, les soirs de canicule, quand, seul sur ma terrasse, je regarde les étoiles, dans le ciel trop grand.
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