Chroniques du dimanche, tome 1
Big Brother à Camp David
Le 30 juillet 2000
Big Brother à Camp David
Le 11 juillet dernier, on a vu, à la télé, le président américain Bill Clinton, le premier ministre israélien Ehud Barak et le leader palestinien Yasser Arafat arriver à Camp David. Ils étaient tout sourire. Ils étaient tout poli. Sur le seuil de la porte, Barak et Arafat se faisaient mutuellement des politesses :
« Après vous !
— Non, après vous !
— J’insiste, après vous !
— Yasser à rien d’insister, passez en premier !
— Ha ! Ha ! Non, je vous en prie, entrer dans la Barak avant moi !
— Ha ! Ha ! Maudit fou !
Finalement, ils sont entrés en même temps. Les portes se sont refermées. Et les politesses se sont terminées. Loin du regard des caméras, ce n’était plus après vous. C’était plutôt :
« Moi, d’abord !
— Non, moi d’abord !
— J’insiste, moi d’abord !
— Jérusalem est à moi, sinon je casse la Barak !
— Arafat donc ça pour voir ! »
Le bordel ! Après 15 jours d’amères négociations, ce fut l’échec. Bien sûr ! Que voulez-vous, aussitôt que la télé est absente, les politiciens n’ont plus intérêt à bien paraître. À bien agir. À soigner leur image. Alors leur naturel revient au galop. Et leur naturel n’est pas beau ! Voilà pourquoi, si on avait vraiment voulu que le sommet de Camp David soit un succès, il aurait fallu installer des caméras partout. Qui auraient tourné tout le temps. Comme dans Big Brother !
Big Brother, c’est l’émission de télé où l’on nous montre la vie de dix personnes ordinaires enfermées dans la même maison durant trois mois. Tout ce qu’ils font est sous l’œil de la caméra. Les repas, la toilette, le cul. Tout. Tous les 15 jours, les téléspectateurs votent pour chasser de la maison l’un des participants. Celui dont on n’aime pas la face. À la dernière diffusion, le seul participant épargné remporte un demi-million.
Imaginez si on appliquait ce concept aux grandes négociations internationales. Quel show, on aurait ! Big Brother à Camp David ! Au lieu que les vedettes soient du monde ordinaire dont on se fout pas mal, ce serait les êtres les plus puissants de la planète : Bill, Yasser et Ehud. Imaginez la cote d’écoute !
Durant toute la durée du sommet, le moindre des gestes des trois leaders serait capté par les caméras. On les verrait tout faire. On ne se contenterait pas de leurs petites stepettes au pas de la porte. On les suivrait à l’intérieur. On les verrait défaire leurs valises. Et s’installer dans leurs appartements. On verrait si Arafat traîne avec lui plusieurs keffiehs ou s’il porte toujours le même. Et s’il porte toujours le même, on saurait enfin s’il le lave. Et s’il en a plusieurs, on saurait s’il en a un pour faire dodo. Ou pour prendre sa douche.
On les verrait s’installer dans leur chambre. On saurait si Bill Clinton met une petite photo d’Hillary sur sa table de chevet. Ou s’il en met une de Monica. On les verrait déjeuner le matin. Qu’est-ce que ça mange un Américain, un Israélien et un Palestinien ensemble ? Ça ne doit pas être évident. Sûrement pas du jambon. Peut-être du McDo. On les suivrait toute la journée. On verrait s’ils négocient si fort que ça. S’ils mettent leurs pieds sur la table. S’ils comprennent ce qu’ils disent ou si c’est leurs aides qui leur soufflent leurs opinions. On les verrait durant la pause se détendre. Ou dans le cas de Bill, plutôt se tendre. Puis au souper, on verrait s’ils continuent de négocier ou s’ils se changent les idées en se parlant d’autres sujets d’actualité comme l’arrestation d’Yvan Demers. On entendrait quelle musique, ils écoutent. De la musique juive ? De la musique arabe ? Du Mario Pelchat ? On verrait Bill Clinton s’informer auprès d’Arafat si c’est vrai que chez un musulman avoir plusieurs femmes est bien vu. Et puis à l’heure de se retirer dans leurs appartements, on verrait quelle délégation est le plus sur le party. Et on saurait ce que disent nos trois leaders dans leur prière du soir. Prient-ils pour nous ou pour leur réélection ?
Bref, on verrait tout. On saurait tout. Et la démocratie ne s’en porterait que mieux. Car devant les caméras, Bill, Yasser et Ehud n’auraient pas d’autre choix que d’être à leur mieux. Sympathiques, gentils, drôles et charmants. Surtout qu’au terme de la première semaine, les téléspectateurs auraient à choisir lequel des trois lève les pattes. Ça met de la pression sur des négociations, ça monsieur ! Élimine-t-on Bill parce qu’il mange tout le temps, Yasser parce qu’il a l’air grognon ou Ehud parce qu’il n’a pas aidé à faire la vaisselle ?
Croyez-moi que les trois chefs d’État feraient tout pour arriver à une entente en moins d’une semaine. Pour ne pas avoir à subir le jugement des téléspectateurs. Pour éviter l’humiliation.
« Tu prends ton bout de Jérusalem, je prends le mien, et on sacre notre camp de Camp David, avant d’avoir l’air fou ! »
Pour tous les grands problèmes du monde, il n’y a pas à en douter, la solution est dans la télé.
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