Chroniques du dimanche, tome 1
La course ? Quelle course ?
Le 10 juin 2001
La course ? Quelle course ?
D ans quelques heures, un privilégié qui aura regardé le Grand Prix de Montréal depuis les loges au-dessus du paddock, va revenir chez lui. Son voisin va lui demander :
« Pis, comment c’était ?
— C’était fantastique ! J’étais dans une loge au-dessus du paddock !
— Qui a gagné la course ?
— La course ? Quelle course ? »
Il ne l’aura pas suivie. Il aura été trop occupé. Trop occupé à se montrer.
À montrer à tous les gens qu’il connaît qu’il est assez important pour être dans une loge au-dessus du paddock au Grand Prix de Montréal. Il aura passé une bonne heure à se promener de loge en loge pour rencontrer des clients potentiels. Pour établir des contacts. Pour parler business. Il aura arrêté son baratin quelques secondes. Le temps du départ. Puis aussitôt la course lancée, il aura recommencé à jouer au big. Il aura passé une demi-heure à parler au cellulaire avec ses relations. Pour qu’elles sachent qu’il est au Grand Prix de Montréal. Dans une loge au-dessus du paddock. Une autre demi-heure à dévorer le buffet. Parler, ça donne faim. Enfin, il aura dragué les hôtesses de Marlboro pendant une grosse heure. Sans succès. La course terminée, il retournera chez lui, satisfait. En comptant le nombre de gens qui l’ont vu. Quel beau Grand Prix !
J’espère que les Expos et le Canadien ont compris. Qu’ils savent maintenant comment vendre leur sport. Toute la semaine, la ville a vibré au rythme de la Formule 1. Il n’y en a eu que pour ça. Dans les journaux, à la télé, à la radio, dans les rues. Partout. Mais avez-vous, pour autant, entendu parler de chars ? Jamais ! Pas une fois ! On a parlé de bar, d’argent, de poupounes, de Julia Roberts, de Garou, d’Elvis Gratton, et même de la survie de la langue française. Mais jamais, il n’a été question de chars. Pourtant, c’est ça la Formule 1. Une vingtaine de chars qui tournent en rond durant deux heures. Le char qui tourne le plus vite gagne. C’est juste ça, dans le fond. Mais le fond est loin. Et il y a beaucoup de choses par-dessus.
Pour avoir du succès, un sport doit maintenant transcender le sport. Élargir les horizons. Devenir un événement.
Prenez le nom de ce sport : Formule 1. Ça fait pas char. Formule 1. Ça pourrait être le nom d’un médicament miracle, d’une arme nucléaire, d’une loi spéciale. Ça sonne important. Ça sonne savant. Et le nom de la compétition est tout aussi prestigieux. Le Grand Prix de Montréal. Pas La course de Montréal. Pas Le tournage en rond de Montréal. Non, le Grand Prix. Ça fait chic. Ça fait riche. Qu’est-ce que vous pensez qui paraît le mieux, le lundi matin ? Dire : « Je suis allé au Grand Prix de Montréal », « Je suis allé à la Formule 1 ». Ou dire : « Je suis allé au baseball », « Je suis allé à la game des Expos » ? Les deux premiers sonnent branchés. Les deux derniers sonnent colons. Baseball. Ça fait buveur de bière. Ça fait grosse bédaine. Ça fait primate. Il faut rebaptiser ce sport. Au lieu d’appeler ça baseball, appelons ça Mission 3. Trois, pour les trois prises, les trois retraits. Au lieu d’appeler ça une partie, appelons ça le Grand Couronnement. Hier, je suis allé au Grand Couronnement de Mission 3. Le Stade va être plein. Le hockey devrait faire la même chose. Le Grand Gala de Ice War 6. Six pour le nombre de joueurs sur la glace par équipe. Et pour le nombre de dents dans la bouche des joueurs. C’est cool.
Et surtout, surtout, le baseball et le hockey doivent cesser de nous ennuyer avec leurs maudites statistiques. Les plus et les moins, la moyenne au bâton, le nombre d’erreurs, le taux d’efficacité, le nombre de matchs nuls, l’avantage de la glace, on en a rien à foutre ! Est-ce que cette semaine, on nous a achalés avec la vitesse de pointe de Jacques Villeneuve ou la moyenne de temps aux arrêts au puits de l’équipe de BAR ? Pas du tout. Les statistiques, ça n’intéresse que les maniaques. Et ça n’attire pas les gens. Ce que le monde veut, c’est du croustillant. Du potin. De la variété.
Que Patrice Brisebois s’ouvre une boîte de nuit sur Saint-Laurent. Le Brakewood. Ça, ça va être intéressant à couvrir. On va avoir du jus. Il pourrait donner une conférence de presse. Déclarer que les Québécois ne doivent pas s’énerver avec la protection de la langue française. Les Anglais seraient contents. Ils arrêteraient de le huer au Centre Molson. Brakewood serait leur héros.
The name of the game is not pitching. The name of the game is marketing.
Au Centre Molson, comme au Stade olympique, il faut changer la disposition des sièges. Le spectateur n’a pas besoin de voir toute la glace, tout le terrain. Au Grand Prix, on ne voit pas toute la piste. On en voit juste un petit bout. On est dans une courbe. Le char passe. On le regarde. Et après ça, on a plus de temps pour jaser. Pour relationner. Les sièges au Centre Molson et au Stade devraient donc faire dos au jeu. Comme ça, tout le monde serait bien vu. On pourrait se montrer plus facilement. Et remarquer plus rapidement les gens qu’on désire rencontrer. Puis, si le match est ennuyant, c’est pas grave, on ne se retourne pas, on ne le voit pas ! Bien sûr, le fait de ne plus être obligé de regarder le match, quand on va voir une partie de hockey ou un match de baseball, pardon, je veux dire un Grand Gala de Ice War 6 ou un Grand Couronnement de Mission 3 devrait attirer un beaucoup plus grand public féminin.
Il est plus que temps que ces deux vieux sports poussiéreux que sont le baseball et le hockey prennent le virage de la Formule 1. Sinon, ils vont disparaître. Comme Felipe Alou.
Bon Grand Prix tout le monde ! Amusez-vous bien !
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