Chroniques du dimanche, tome 1

Chronique 1 · Chapitre 34 sur 76

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Chroniques du dimanche, tome 1

Trois petites marches

Le 25 mars 2001

 

Trois petites marches

 

U n bel après-midi de mars 1985. Je marche sur la rue de l’Esplanade. J’ai rendez-vous avec le plus grand agent d’auteurs du Québec, John Goodwin. Je suis nerveux. Intimidé. Mais j’ai hâte. Je sais que lui, mieux que personne, peut m’aider à faire dans la vie, ce que j’ai envie de faire : écrire. J’arrive devant sa maison. Il y a un très grand et très long escalier à monter. J’accroche la rampe et je monte. Une bonne vingtaine de marches. Rendu presque tout en haut, il en reste encore trois. Trois petites marches pour accéder à la porte. Mais il n’y a plus de rampe pour se tenir. La rampe finit tout juste avant. Pour quelqu’un comme vous, ces trois petites marches se gravissent facilement. Un, deux, trois ! Et on n’en parle plus. Mais pas pour moi. Mon handicap aux jambes m’empêche de me donner la poussée nécessaire. J’ai besoin d’un appui. D’une rampe. J’essaie quand même. Je monte un pied. Mes jambes se mettent à trembler. Si je manque mon coup et que je tombe par en arrière, je risque de me tuer. L’escalier est haut. Et le trottoir en ciment, tout en bas, est dur. Je ne sais plus quoi faire. Je suis là. Tout en haut de l’escalier, à quelques pieds de la porte de la maison où je veux aller, et je ne suis pas capable. C’est niaiseux de ne pas être capable.

Je voudrais bien faire les enjambées qui me mèneraient au sommet. Mais mon corps ne peut pas. Il est figé. Trois petites marches qui sont pour moi l’Everest. Trois petites marches qui me font avoir l’air con. Je m’assieds dans l’escalier. Désespéré. J’ai le cœur qui bat fort. Deux heures moins quart. Mon rendez-vous est dans 15 minutes. Je ne peux pas croire que je vais devoir retourner chez moi. Perdre la chance que j’ai de rencontrer un homme qui peut m’aider à réaliser mon rêve, parce que je ne suis pas capable d’atteindre la porte. De rejoindre la sonnette. À cause de trois marches. À cause de mes maudites jambes.

Normalement, je trouve toujours un moyen. Je me mets à genoux. Je monte à quatre pattes. Je me glisse. Mais là, c’est impossible. Trop risqué. J’ai pas le choix. Il faut que quelqu’un m’aide. J’haïs ça. Mais c’est ça. Je redescends l’escalier. Lentement. Et rendu en bas, j’essaie de voir dans la physionomie des piétons, lequel aurait l’air assez gentil pour m’escorter. Il n’y en a pas. Ils ont tous un pas pressé. Et ils me regardent bizarrement. Ma posture un peu spéciale semble leur faire peur. Je me risque quand même. J’aborde un barbu costaud : « Pardon, monsieur... ». Il traverse la rue. Il ne veut rien savoir.

Je rage. Je regarde le grand escalier. J’aurais le goût de le monter à toute vitesse. Comme Rocky. D’arriver en haut, les bras en l’air. Et de prouver qu’on peut dépasser ses limites. Que rien n’est impossible. Mais, on n’est pas dans un film. On est dans la vie. Et dans la vie, quelqu’un avec un handicap comme moi ne peut pas monter les trois dernières marches d’un escalier à pic s’il n’y a pas de rampe.

Il va falloir que je pile sur mon orgueil. Moi qui est fier comme quatre paons, il ne me reste plus qu’une seule solution. Si les inconnus n’ont rien à foutre de mes problèmes, il va falloir que je me retourne vers ceux qui m’aiment. Je marche vers une cabine téléphonique. Et j’appelle mon vieux chum Stéphane Tremblay qui travaille dans le coin : « Mon bon Stef, peux-tu te libérer tout de suite, j’ai besoin de toi ! Je suis sur la rue de l’Esplanade, devant le parc. Je t’expliquerai... »

10 minutes plus tard, Stéphane arrive en trombe.

« Qu’est-ce qu’il y a ?

— Tu vas me trouver ridicule, mais j’ai un rendez-vous important dans cette maison-là, et je ne suis pas capable de monter les trois dernières marches parce qu’il n’y a plus de rampe. M’aiderais-tu ?

— Pas de problème mon homme. »

Il me fait un beau clin d’œil. Grâce à son sourire, je ne me sens même pas épais. J’accroche le bras de mon ami. Mon grand ami. Et j’arrive tout en haut. Un petit pas pour l’homme, un bond de géant pour l’humilité ! Monsieur Goodwin n’a jamais su à quel point j’étais heureux d’être enfin chez lui !

Il ne faut pas avoir peur de demander de l’aide. Même si on aime toujours mieux pas. Les gens comme moi le savent. Et les parents d’enfants handicapés devraient prendre exemple sur leurs enfants. Si leur enfant accepte d’être aidé pour marcher, manger ou s’habiller, pourquoi eux, n’accepteraient-ils pas de se faire aider aussi ? Quand ils sont rendus au bout du rouleau. Quand ils sont démoralisés. Épuisés. Découragés. Plutôt que de se lancer en bas de l’escalier avec leur enfant, ils devraient demander de l’aide. À un ami ou à la société. Il n’y a pas de honte.

On peut être handicapé des jambes. On peut être aussi handicapé du moral. Handicapé du courage. C’est pas grave. Suffit de trouver un bras sur lequel s’appuyer.

J’ai beau avoir un handicap léger, je sais bien que certaines personnes qui me croisent dans la rue pensent que je suis zinzin. Et que ma vie est pénible. Alors qu’elle est très agréable. Imaginez ce que les gens pensent de ceux qui ont un handicap lourd. On est certain que leur vie ne vaut pas la peine. Pourtant, on ne sait pas. On ne sait pas si derrière toutes leurs barrières, au fond de leur corps affligé, il n’y a pas une âme qui aime être ici. Avec nous sur la Terre. Et qui apprécie chaque petit moment de joie. Comme vous et moi. Je comprends que ça ne doit pas être évident de toujours devoir les aider. Je comprends qu’un jour, on peut en avoir assez. Ce jour-là, il faut se retourner vers les autres. Et espérer que quelqu’un viendra à notre secours. Avant de demander à la mort de nous aider, il faut demander à la vie. Souvent. Sans relâche. Le ciel, c’est les autres.

Des escaliers qui m’ont forcé à demander de l’aide, j’en ai rencontré beaucoup. Je ne pensais jamais en parler dans la grosse Presse. Un homme a sa fierté. Mais je me suis dit, on ne sait jamais, ça peut peut-être aider quelqu’un...

 

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