Chroniques du dimanche, tome 1
Le Super Bowl expliqué aux snobs
Le 30 janvier 2000
Le Super Bowl expliqué aux snobs
N ormalement, le dimanche, vous regardez Vie d’artistes puis vous vous rendez à l’Espace Go, applaudir la dernière création du metteur en scène suédois Ingmar Ikéa. Cependant, ce soir, vous êtes invité chez votre beau-frère inculte pour regarder le Super Bowl. Vous avez d’abord, bien sûr, décliné son invitation avec dédain. Riant de lui et de ses goûts bestiaux. Puis vous avez entendu Christiane Charrette et Marie-France Bazzo dire que le Super Bowl était un phénomène de société. Vous avez compris qu’il était de bon ton de suivre cet événement barbare. Vous avez donc décidé d’aller chez votre beau-frère. Le hic, c’est que vous ne connaissez absolument rien au football. Et vous ne voulez surtout pas que votre beau-frère ait l’air plus brillant que vous. Alors voici quelques conseils, qui vous permettront de péter plus haut que le ballon. Comme d’habitude.
D’abord, n’entrez pas chez votre beau-frère en disant : « Atlanta va gagner ! » Car, bien que le Super Bowl ait lieu à Atlanta, l’équipe d’Atlanta n’y participe pas. Les deux équipes qui s’opposent, ce soir, sont les Rams de St. Louis et les Titans du Tennessee. Tennessee, comme dans le prénom de l’auteur de théâtre Tennessee Williams. Ça va vous aider à vous en souvenir.
La première question que va vous poser le beau-frère, c’est : « Pour qui tu prends ? » Répondez d’un trait : « Bien que les Titans soient l’équipe Cendrillon et que j’admire la mobilité de leur quart Steve McNair, je me dois de favoriser les Rams de St.Louis, en vertu de leur solide défensive, et de la précision légendaire de leur quart-arrière, Kurt Warner. » Votre beau-frère va être sur le cul.
Puis ce sera le botté d’envoi. L’équipe qui botte va se précipiter, tel un troupeau de bœufs sur le joueur qui a capté le ballon. Ne criez pas : « Punition, on l’a fait trébucher ». Car au football, on a le droit de faire trébucher, de frapper, d’écraser, d’écrabouiller et de broyer son adversaire. Dites plutôt : « Le travail des unités spéciales aura une grande influence sur le résultat du match ». Votre beau-frère va commencer à croire que vous n’êtes pas une moumoune !
C’est alors que les deux équipes vont envoyer sur le terrain leurs formations offensives et défensives. L’équipe à l’attaque a quatre essais pour se rendre dix verges plus loin. Si, après trois essais, l’équipe à l’attaque n’est pas parvenue à se rendre dix verges plus loin, elle va botter le ballon pour que l’équipe à la défense ne prenne pas possession du ballon, là où ils sont rendus, mais beaucoup plus loin. Vous comprenez ? Non ? C’est pas grave. Faites comme lorsque vous regardez une chorégraphie d’Édouard Lock ; ayez l’air de comprendre et de trouver ça bon. C’est tout ce qui compte.
Chaque fois que votre beau-frère semblera étonné par un jeu, dites : « C’était prévisible ! » Vous gagnerez son respect... ou son coup de poing sur la gueule. Après 15 minutes, ne dites pas : « Est-ce bientôt fini ? » Le Super Bowl dure au moins quatre heures. Le Super Bowl est du théâtre expérimental. Heureusement pour vous, il y a beaucoup de publicités.
Même si vous avez entendu Christiane Charette dire que durant le Super Bowl, on pouvait apprécier la crème de la crème de la publicité, ne vous emportez pas en criant dès la première pause : « Elle est géniale, cette pub ! » Parce que la publicité que vous aurez vue va être celle de Bridgestone. Avec la madame qui est contente d’avoir dépassé son prince charmant, à cause de ses pneus d’hiver. Vraiment pas génial ! Au Canada, on ne peut voir les nouvelles campagnes de pub spécialement conçues pour le match du Super Bowl. À la place, on voit nos bonnes vieilles annonces plates. Alors, le commentaire approprié pour un snob de votre acabit serait plutôt : « Quel dommage, cher beau-frère, que tu n’aies pas une soucoupe américaine nous permettant d’apprécier les pubs. L’année prochaine, j’irai regarder le Super Bowl chez Woody Allen ».
Si à un certain moment, vous allez au petit coin et qu’en revenant dans le salon, le score est rendu 7 à 0, ne dites pas : « Wow ! En 30 secondes, ils ont réussi à compter sept buts ! » Au football, un touché donne six points, et la transformation qui suit le touché donne un point. Dites plutôt : « C’était prévisible ! »
Durant la mi-temps, le beau-frère va sortir les ailes de poulet et les pointes de pizza. Bien sûr, vous auriez préféré du sushi et du caviar. Mais chez les primates, on fait comme les primates. Là, votre beau-frère va vous demander : « Pis, d’après toi, qu’est-ce qui va se passer dans la deuxième demie ? » Ne prenez pas la chance de faire une prédiction, vous risquez de dévoiler votre totale ignorance du sport. Même ceux qui connaissent ça ont l’air con lorsqu’ils essaient de prédire ce qui va se passer. Alors, imaginez vous ! Surtout que vous, vous ne savez même pas c’est quoi une demie. La seule demie que vous connaissez, c’est Demi Moore. L’actrice des films américains populaires que vous n’allez pas voir. Alors, plutôt que de dire des bêtises, répondez en lâchant un rot. Oui, un rot. Votre beau-frère va rire et s’exclamer : « Aïe toi, t’es un vrai amateur de football ! »
Puis le match va recommencer. Encore deux grosses heures. Si jamais votre beau-frère vous surprend en train de dormir, dites-lui que c’est parce qu’on n’a plus les matchs de Super Bowl qu’on avait dans le temps, que vous ne vous seriez jamais endormi, en 1969, durant le Super Bowl III, où les jeux excitants de Joe Namath avaient permis aux Jets de New York de vaincre les Colts de Baltimore, 16 à 7. Il croira, encore plus, que vous êtes un vrai.
Lorsque, finalement, l’une de deux équipes sera couronnée championne, retournez-vous vers votre beau-frère en disant : « C’était prévisible ! » Si jamais ce sont les Titans qui gagnent, il vous dira : « T’avais dit que c’était les Rams qui étaient pour gagner ! ? » Rétorquez : « Oui, j’avais dit les Rams, mais au fond, je savais que ce serait les Titans ! » Ce raisonnement prouvera, hors de tout doute, à votre beau-frère que vous êtes bel et bien un amateur de sport.
Dernier conseil. En sortant de chez votre beau-frère, qui sera estomaqué par vos connaissances sportives, ne gâchez pas tout en disant : « J’espère que l’an prochain, les Alouettes vont gagner le Super Bowl ! »
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