Chroniques du dimanche, tome 1

Chronique 1 · Chapitre 56 sur 76

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Chroniques du dimanche, tome 1

La piscine du voisin

Le 7 juillet 2002

 

La piscine du voisin

 

O n crève. Il fait chaud. Il fait beau. À la télé, ils disent qu’avec le facteur humidex et le facteur exagérex, il fait 96 degrés Celsius. Je suis dehors sur la terrasse. Étendu sur la chaise longue. Avec un verre de thé glacé. Et le Nouvel Obs. Peinard.

Avant, pour moi, c’était ça le bonheur. Me prélasser dans ma cour. Je ne pouvais pas être mieux que ça. C’était le summum. Mais c’est fini ce temps-là. Tout a changé depuis que les voisins ont une piscine. Une belle piscine creusée. Je les entends plonger. Rire. S’amuser. Et je réalise que je pourrais être mieux que je suis. Que je pourrais être plus heureux. Si j’avais une piscine, comme eux.

Avant, je me dorais au soleil. Maintenant, j’y sèche. Pendant qu’eux se rafraîchissent. Je suis dans un four. Ils sont au Club Med.

J’ai bien essayé de le nier. De me dire qu’une piscine, c’est niaiseux. Que je suis parfait avec ma belle terrasse. Mais c’est de l’enron (nouveau mot pour bullshit). Une piscine, en pleine canicule, à Montréal, c’est sûr que c’est génial.

Jadis, quand mes amis venaient sur ma terrasse, ils s’émerveillaient. Ils me disaient : « Wow, la belle terrasse ! Tu dois être bien. Comme t’es chanceux ! » Maintenant, quand ils arrivent sur ma terrasse, ils disent : « Wow ! La belle piscine ! Ton voisin est chanceux ! » Et je sens même qu’ils préféreraient être chez le voisin que chez moi. Le temps d’une saucette.

Maudite piscine ! Ça fait 15 ans que j’habite ici. Quinze ans que je suis heureux. Totalement satisfait. Sans eau ni chlore. Pourquoi ne pourrais-je pas continuer de l’être ? Parce que le ver est dans la pomme. Le ver, c’est l’envie. La pomme, c’est ma tête.

C’est pas vrai la maxime : « Quand on se regarde, on se désole, quand on se compare, on se console ». C’est plutôt : « Quand on se regarde, on apprécie, quand on se compare, on meurt d’envie ! » Prenez le beau petit José Théodore. L’année dernière, on lui aurait donné trois millions de dollars US par année, il aurait été fou de joie. Aujourd’hui, si on lui donnait trois millions US, il se sentirait insulté. Bafoué. Pourquoi ? Parce qu’il se compare à son voisin. Si Curtis Joseph a huit millions, il ne peut en accepter seulement quatre. Et il a raison. Même si au fond, ça ne change pas grand-chose à sa vie. T’as beau avoir cinq Porsche, tu n’as seulement qu’un cul. Tu peux t’asseoir seulement dans une Porsche à la fois. Mais c’est une question de principe. On ne peut accepter que d’autres jouissent de ce dont on ne peut pas jouir.

Si Joseph gagnait deux millions, Théo serait très heureux avec ses quatre millions. Si mon voisin n’avait pas de piscine, je serais très heureux avec ma terrasse. Mais il a une piscine, et tout mon équilibre émotif bascule.

Pour la première fois de ma vie, je me sens atteint du syndrome du voisin gonflable. Le problème, c’est que je n’ai pas de place pour gonfler. La piscine du voisin est tellement proche de ma terrasse, que si j’étais Annie Pelletier, je pourrais y plonger, sans danger. Où voulez-vous que je mette la mienne ? Bien sûr je peux faire démolir ma terrasse et mon garage. Et tasser ma maison d’une dizaine de pieds pour me creuser un bassin. J’y pense. J’en aurai pour quatre mois à entendre la pépine défoncer ma cour. Je le sais. L’année dernière, j’ai enduré durant quatre mois le bruit d’enfer de la pépine du voisin. Quatre mois à me réveiller au son de l’apocalypse. Et j’ai même pas pu me tremper un orteil.

Admettons que je sois mentalement prêt à revivre ça. Et que je transforme ma tranquille demeure en chantier olympique, ai-je vraiment le goût d’avoir une piscine tellement proche de mes voisins que je risque à tout instant de les éclabousser dans leur salon ? Non, il n’y a vraiment pas de place pour deux piscines dans mon coin. Il fallait avoir l’idée en premier. C’est mon voisin qu’il l’a eue. Tant mieux pour lui.

Maintenant qu’est-ce que je fais ? J’arrête de prendre du soleil sur ma terrasse pour ne pas être en contact avec l’objet de mon malheur. De toute façon, à quoi bon bronzer, je suis vert de jalousie.

Je me fais bâtir un mur de Berlin pour ne plus voir la piscine. Et quand j’entendrai les cris de joie et le bruit de l’eau, je me ferai croire qu’ils sont en train de regarder des vieilles cassettes de Flipper.

Ou j’opte pour la solution du téteux. Je deviens ami avec mes voisins. Et je m’invite chez eux, souvent. Pour me baigner. Pas évident. Ça fait quatre ans qu’ils habitent là, et on s’est dit trois mots. Ils me verraient venir de loin. Avec mon Vinier. Non, je préfère suer que de téter.

Alors je n’ai pas le choix. Je dois essayer d’être grand. M’élever au-dessus de ma petite personne. Comme un moine tibétain. Être heureux du bonheur de mon voisin. Mieux que ça. Avoir tellement à cœur le bonheur de mon prochain qu’il faut que ça me fasse plus plaisir que mon voisin ait une piscine que si moi j’en avais une. J’en ai pour l’été avant d’atteindre ce niveau d’altruisme. Ça va travailler fort sur la chaise longue ! Heureusement, l’été est vite passé.

En espérant que le voisin ne se fasse pas bâtir un centre de ski dans sa cour cet hiver !

 

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