Dossier extraterrestres: l'affaire des enlèvements

Préface à l’édition de poche américaine

Préface à l’édition

 

de poche américaine

 

L’édition brochée de cet ouvrage (avril 1994) suscita beaucoup de bruits, aussi bien favorables que défavorables. J’aimerais profiter de l’opportunité qui m’est donnée avec la publication de l’édition de poche pour exprimer ma gratitude à ceux de mes lecteurs qui auront été sensibles à ce que je leur apportais tout en le découvrant moi-même. Il me semble par ailleurs important d’essayer de répondre aux critiques qui m’ont été adressées, notamment celle qui mettait l’accent sur le fait que mon travail pouvait être un exemple parfait du culte de l’irrationalité, une sorte d’exercice de style a contrario de toute science et même de toute raison.

En révisant le texte original avec l’aide de collaborateurs, il m’apparut en effet que les progrès de mes propres convictions concernant l’authenticité de ces témoignages, ainsi que mon sentiment que ces mêmes rapports renfermaient une signification potentielle colossale, résultaient d’une tendance à considérer le phénomène ou la réalité de ces expériences comme déjà établi, c’est-à-dire avant même que la démonstration en ait été faite. Le résultat était que j’avais en quelque sorte empêché certains de mes lecteurs, notamment ceux qui affectionnent une vision sceptique des choses, de se faire une opinion par eux-mêmes. Au cours de cette édition révisée, j’ai apporté quelques changements au sein du texte et à des endroits très précis afin de rendre claire l’idée que je ne fais que rapporter les témoignages des victimes de kidnapping sans pour autant présumer de la véracité littérale de tout ce qu’ils auront pu révéler. Il est évident qu’une distance objective entre ces récits et moi-même demeure implicite tout au long de l’ouvrage, que les informations données soient ou non précédées de formules de prudence telles que « d’après le témoin » ou « il m’a été rapporté que ». Je réponds dans l’appendice A aux questions d’ordre essentiellement clinique et scientifique qui auront été soulevées, comme par exemple celle de la place réservée aux preuves physiques, celle du rôle joué par les aspirations du sujet ou l’influence de l’investigateur, ou encore celle de la fiabilité de la mémoire et de l’hypnose, enfin celle de la possibilité d’explications alternatives à tous ces phénomènes. Finalement, dans le but d’améliorer la clarté de la lecture, les chapitres historiques et culturels ont été relégués en fin d’ouvrage (appendice B) ; pour la même raison, les chapitres d’introduction, et notamment celui où je décris mon premier choc face aux phénomènes des rapts extraterrestres, ont été simplifiés.

L’objection la plus courante définissant mon travail comme un pavé antiscientifique provient de l’écrivain spécialiste James Gleick qui tient une rubrique dans le magazine New Republic (Gleick 1994). Gleick y qualifie en effet « la mythologie des rapts extraterrestres » de « premier de ces cultes antirationnels et anti-scientifiques qui fleurissent à une vitesse consternante un peu partout aux États-Unis ». Il n’hésite pas à amalgamer les phénomènes de kidnapping avec « les expériences paranormales comme celles qui consistent à tordre des petites cuillers, voir les auras humaines, guérir en utilisant des cristaux, adhérer à la théorie de la réincarnation» ; il y associe même les « médiums qui aident la police criminelle », « les cartomanciens et les voyants qui lisent dans une boule de cristal. »

Dans une veine similaire, le psychanalyste Sanford Gifford, lors d’une critique de mon livre qu’il avait rédigée pour un journal de psychanalyse (Gifford, dans la presse), traitait mon travail d’« attaque subversive contre la psychanalyse en tant que science » (entendant par-là que les phénomènes que je décris doivent être une sorte de produit de l’inconscient), et citait les victimes de kidnapping comme des individus « entretenant des croyances irrationnelles que la “ grande majorité ” des gens ne sauraient en aucun cas partager ». Toujours sur le même ton, il ajoutait : « Ces personnes sont aussi “ folles ” que les adeptes de la Création, de la guérison par la foi, la transmission de pensée ou la fin du monde à une date prévue à l’avance. » Le critique musical ( !) Milo Miles, donnant son avis sur mon livre dans The Boston Globe, exigeait que « le monde séculier et le monde spirituel fussent aussi radicalement séparés l’un de l’autre que l’Église de l’État ». Il concluait en ces termes : « Mack devrait se rendre compte que si la rationalité et la vérité objective sont ainsi bafouées, ce sera la porte ouverte à tout ce qu’on n’ose imaginer (Miles 1994). »

Je considère pour ma part que ces critiques ne font que refléter une mauvaise approche de la nature de la rationalité et de la raison, pour ne pas dire de la science elle-même. Car ce qui se cache implicitement derrière de telles affirmations est une vision du monde qui exige une exclusion a priori d’une somme fabuleuse de données par le seul fait que ces informations entrent en conflit avec cette même vision. Or ceci, je le crains, procède davantage d’une approche irrationnelle, et plutôt dangereuse, de la connaissance alors qu’il serait souhaitable et légitime de laisser avant tout les informations nous parvenir de tous les horizons possibles sans jugement prématuré sur leur caractère rationnel ou raisonnable. Repousser des données sous prétexte qu’elles ne cadrent pas avec certains de nos points de vue sur la réalité des choses ne peut, au bout du compte, que freiner le progrès de la science et nous maintenir dans l’ignorance.

Le type de raisonnement avancé par des personnes comme Gleick, Gifford et Miles appartient à ce que l’on nomme ordinairement « le paradigme matérialiste ». Selon ce système de pensée, qui jusqu’à une date assez récente a prévalu dans les milieux scientifiques (bien qu’il soit désormais de plus en plus remis en question notamment par la physique contemporaine), la réalité pure et dure est une, et on peut l’observer de manière sensorielle et empirique. Cette approche dualiste sépare nettement l’observateur de la chose observée, le sujet de l’objet. Ce faisant, toute information sur ce qui pourrait se produire d’autre, à côté ou dans le « non-visible », est nécessairement éliminée. Or ces expériences sont celles justement que nous pouvons effectuer en anthropologie, dans les religions comparées, en parapsychologie, dans la recherche sur la conscience et les modes variés des états non ordinaires, qu’ils se produisent en ou hors laboratoire - et je ne fais là que citer quelques exemples des champs d’expérience concernés par la restriction susdite. Il est donc évident que cette pensée et les limitations épistémologiques qui l’accompagnent n’aboutiraient, dans un délai assez bref, qu’à balayer la conscience humaine et ses expériences en s’appuyant sur les modes soi-disant « légitimes » de connaissance de la réalité.

Parmi les nombreuses réactions plus positives, celle de Kathryn Robinson aux critiques de Gleick (Robinson 1994) fut une des plus éloquentes. Répondant aux attaques restrictives de Gleick, elle écrivait : « Les découvertes scientifiques ne se résument pas à essayer de classer dans des catégories définies à l’avance toutes les données qui jaillissent de toutes parts dans un beau désordre, encore faut-il être prêt à les accueillir et à les défendre. Le nœud du problème consiste à accepter le fait que nous ne savons pas grand-chose -contrairement à la lubie d’un rationaliste comme Gleick qui prétend que rien n’existe en dehors de ce qu’il peut percevoir par les sens. » Elle ajoute : « L’arrogance d’un Gleick serait peut-être respectable si ne demeurait plus aucun mystère à éclaircir dans l’univers scientifique. » Le psychologue William James faisait à peu près la même réflexion un siècle plus tôt. « L’idéal de toute science, écrivait-il, est d’aboutir à un système complet et fermé de la vérité... Les phénomènes inclassables au sein d’un système deviennent donc des absurdités paradoxales et doivent être tenus pour des contre-vérités (James 1896). »

Comme il en est question tout au long de ce livre, notre connaissance des phénomènes d’enlèvements extraterrestres dépend fondamentalement des expériences humaines -autrement dit des comptes rendus et témoignages des victimes elles-mêmes - et du traitement de ces informations (enregistrement, analyse et évaluation) par les enquêteurs. Il s’agit donc nécessairement d’une collaboration au cours de laquelle la personne qui explore - en l’occurrence moi - doit entrer de plain-pied et avec empathie dans le monde expérimental du sujet afin de créer un environnement propice à des rapports de confiance et, par voie de conséquence, à des révélations qui seront les données de base. Je donne également tout au long de cet ouvrage ainsi que dans l’appendice A les raisons qui m’ont poussé à effectuer ces recherches avec tout le sérieux possible. Elles s’appuient notamment sur la consistance des rapports fournis par les victimes, consistance elle-même étayée par une intensité émotionnelle extrêmement frappante de la part d’individus totalement sincères et sains d’esprit, qu’ils soient américains ou originaires de toute autre contrée du globe. N’oublions pas que ces personnes en arrivent toujours à un moment ou à un autre à douter de ce qui leur est arrivé - et même à souhaiter que cela ne se soit jamais produit. À ce jour, aucune explication alternative plausible aux expériences d’enlèvement, souvent corroborées par des preuves physiques, n’a pu être avancée avec succès.

Cet ouvrage fournit au lecteur la somme de rapports détaillés la plus importante jamais publiée sur les phénomènes d’enlèvement. Je crois sincèrement que ces documents soulèveront des questions essentielles sur la façon dont nous expérimentons notre monde et sur la nature de celui-ci. Les renseignements auxquels ces années d’investigation m’ont donné accès, et que le lecteur trouvera au fil des chapitres, dégagent une telle puissance et une telle consistance qu’il en est résulté un ensemble de données qui semble mettre clairement l’accent sur l’authenticité de l’expérience d’enlèvement, quelle que pourra être l’ultime source du phénomène. Du fait même que ce que les victimes décrivent ne peut tout simplement pas s’accorder avec notre pensée scientifique traditionnelle, il m’apparaît, et pas seulement intuitivement mais bel et bien rationnellement, qu’un changement de perspective, une expansion de nos définitions de la réalité s’imposent, et ce bien davantage que cette redistribution des données anarchiques dans des cases toutes faites et que certains critiques exigent de nous. Aussi ai-je abordé la rédaction de cet ouvrage avec l’espoir d’aider une population réduite au silence en tentant de donner une signification à son expérience et, surtout, en sollicitant chez le lecteur l’idée d’une refonte de sa vision du monde qu’il habite.

6 janvier 1995

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