Dossier extraterrestres: l'affaire des enlèvements
La fiabilité de la mémoire
Quelques cas d’accusations apparemment fausses portées par des individus affirmant avoir subi de la part de parents ou d’adultes des violences sexuelles ont dernièrement provoqué une grande controverse sur la confiance que l’on peut accorder aux souvenirs qui remontent à la surface de la conscience après une longue léthargie, surtout lorsqu’ils sont réveillés au cours d’un traitement psychothérapeutique (Lindsay et Read 1994 ; Brown, dans la presse). Cette méfiance à l’égard du « faux » souvenir, ou du souvenir déformé, on s’en serait douté, fut immédiatement projetée sur les rapports d’enlèvement extraterrestre. Ici aussi, le problème de la réponse à des arguments pertinents est compliqué par le fait que nous en sommes encore au stade où nous cherchons à découvrir ce qui a bien pu arriver à la victime. Dans quelle réalité ce phénomène s’est-il déroulé ? Puisqu’il ne nous est pas possible de répondre de l’exactitude des souvenirs d’enlèvement en offrant des preuves physiques irréfutables, les questions les plus appropriées devraient être : est-ce que quelque chose est arrivé à ces personnes, et si c’est le cas, comment décider de ce que cela pourrait bien être ?
Tout laisse supposer que nous pouvons, en effet, affirmer que quelque chose d’extraordinaire est arrivé à ces gens. Comme je l’ai déjà signalé, la plupart des recherches sur le phénomène de la mémoire indiquent que les souvenirs associés aux événements cruciaux de l’existence d’un individu ont tendance à être beaucoup plus exacts et précis que ceux dont l’importance est moindre (Christianson 1992). Dans les expériences les plus signifiantes, cela aussi nous l’avons vu, l’émotion a tendance à aider à mieux imprimer dans la mémoire les souvenirs appartenant à l’événement central de l’histoire, reléguant vers des rôles secondaires les souvenirs attachés aux événements périphériques (Reisberg et Heuer 1992). Mais les choses se compliquent encore si l’on sait que les souvenirs traumatiques, ou les expériences vécues sous certaines conditions à haute densité émotionnelle, sont engrangés dans les limbes du cerveau d’une manière différente des événements de moindre intensité (van der Kolk 1994 ; Ledoux 1993). Dans ces cas-là, la mémoire semble être encodée par des canaux sensorimoteurs, olfactifs et visuels plutôt que de fonctionner selon ses schémas sémantiques habituels. Le résultat est que les souvenirs traumatiques risquent de devenir moins vulnérables à ces tendances reconstructives mais distordantes du processus mémoriel normal (van der Kolk 1994 ; Corbisier 1994 ; Brown, dans la presse). Mais à l’heure actuelle, ce ne sont que de simples spéculations. Nous avons assez peu de données sur le type de matériel qui peut se transformer de mémoire traumatique en mémoire sémantique. Les recherches sont en cours.
De toute évidence, les expériences d’enlèvement sont d’une importance vitale pour les victimes et elles sont parfois, mais pas toujours, hautement traumatiques. Généralement, toutes les personnes qui se sont trouvées face à un kidnappé, tandis que celui-ci faisait remonter à la conscience les souvenirs de ses expériences, ont été très impressionnées par la puissance des affects et l’intensité des réactions physiques dont ces patients étaient la proie. Ces observateurs, comme moi-même d’ailleurs, ont tous été conscients que quelque chose d’important s’était produit dans la vie de ce gens, même si l’on ne pouvait pas décider de la nature de l’événement ou de l’exactitude de chaque détail rapporté. C’est ainsi que, dans une allocution devant la justice sur les applications controversées de la recherche en laboratoire sur la mémoire, Scheflin note : « Il est illogique de conclure, du fait qu’un souvenir renferme des détails faux, qu’il n’existe aucun incident réel dont ce faux souvenir serait la peinture exacte » (Scheflin, dans la presse).
Comme nous l’avons souvent évoqué, il n’y a pas jusqu’ici de rapport d’enlèvement qui, après enquête, se serait révélé n’être que le reflet de quelque autre traumatisme ou expérience, en dépit de tous les efforts des investigateurs pour découvrir d’autres origines à tous ces phénomènes. Néanmoins, les thérapeutes doivent demeurer très circonspects et éviter de valider la vérité littérale des révélations qu’ils recueillent ; ils doivent au contraire aider leurs patients à garder un esprit ouvert quant à ce qui « s’est produit » tandis qu’ils explorent ensemble toutes les possibilités. Il me paraît clair à présent que nous n’avons pas affaire à de « faux » souvenirs ou des affabulations. Pourtant, par le seul fait que nous dépendons dans ce type de recherche d’une approche essentiellement subjective, il est d’une importance vitale de continuer à collecter encore plus de témoignages auprès de toutes sortes de gens afin que les recoupements, les variantes et toutes les autres qualités de ces récits puissent en être le plus fermement possible établis.
L’inexactitude potentielle des souvenirs rappelés sous hypnose doit être prise en compte dans l’analyse des rapports d’enlèvement (Frankel 1993). Des études ont prouvé que du matériel inexact pouvait être obtenu sous hypnose (McConkey 1992 ; Scheflin et Shapiro 1989). C’est pour cette raison que les renseignements obtenus au moyen de l’hypnose doivent être comparés aux récits élaborés en pleine conscience et aux autres preuves corroborantes. Il est cependant erroné d’affirmer « que parce que l’hypnose peut interférer avec la mémoire, cela se produit systématiquement » (Scheflin, dans la presse).
Selon ma propre expérience, les informations sur des expériences d’enlèvement qui ont été recueillies sous hypnose se recoupent avec celles qui m’ont été données en pleine conscience. Et même si des chercheurs ont montré que certains sujets éprouvent davantage de confiance devant les souvenirs, même faux, resurgis sous hypnose, les kidnappés avec qui j’ai travaillé observent pour une bonne part une attitude sceptique et inquiète quant à l’exactitude factuelle de leurs expériences - et ce en dépit de la puissance émotionnelle véhiculée par ces souvenirs. De plus, dans plusieurs cas que j’ai pu étudier (par exemple, Ed et Sheila aux chapitres 3 et 4), le matériel obtenu au cours de la régression paraissait plus exact que celui énoncé lors de nos entretiens face à face, parce que : 1) l’information était moins flatteuse ou compatible avec une autosatisfaction active, ou bien, au contraire, plus déstabilisante pour l’ego et même, à plusieurs reprises, franchement humiliante ; 2) le matériel qui émerge lors des régressions était plus crédible en ce sens qu’il existait des points de comparaison avec les récits d’autres kidnappés- il manquait le vernis et l’ordre logique qui collent généralement à la réalité conventionnelle lorsque la remémorisation s’effectue consciemment ; enfin 3) bien que l’implication émotionnelle ne soit pas en elle-même une garantie d’exactitude pour tel ou tel souvenir, avec ou sans hypnose, l’intensité des affects et des expressions corporelles que l’on observe chez les patients au cours des régressions est telle que même le sceptique le plus endurci aurait du mal à prétendre que quelque chose de tout à fait extraordinaire et hors des normes habituelles de la réalité ne s’est pas produit. Le psychiatre de Sheila, par exemple, qui l’avait reçue pendant sept ans, est ressorti de deux séances de régression convaincu que s’il ne s’agissait pas d’enlèvements extraterrestres, quelque chose s’était produit qui y ressemblait étrangement.
Il est difficile d’imaginer comment la psyché peut générer des émotions à un niveau aussi élevé sans avoir confronté l’être, d’une manière ou d’une autre, à quelque expérience extraordinaire qui aurait servi de matrice à cette émotion. Il est non seulement utile mais primordial de rappeler qu’une grande quantité d’informations collectées sur les expériences d’enlèvement est obtenue sans l’aide d’une altération quelconque de la conscience, et que de nombreux kidnappés semblent revivre ces puissantes expériences après seulement quelques exercices de détente qui ne justifient absolument pas le nom d’« hypnose ». Une technique de relaxation est nécessaire pour à la fois dissiper les besoins du patient de prêter attention aux exigences du social et autres stimuli issus des entretiens face à face, et dégager les énergies enfermées dans les souvenirs et les émotions enfouis au plus profond de l’inconscient. Dans le cas de phénomènes d’enlèvement, ce simple processus semble provoquer le retour à la surface de toute l’expérience. Poursuivre les recherches dans ce domaine est une nécessité absolue si nous voulons repérer à quel niveau des distorsions signifiantes interviennent sous hypnose lorsqu’on a affaire à un cas de kidnapping extraterrestre.
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