Dossier extraterrestres: l'affaire des enlèvements
Le travail avec les kidnappés
Ce dilemme n’avait pas quitté mon esprit lorsque je rencontrai Thomas Kuhn, auteur d’un ouvrage devenu un classique, The Structure of Scientific Révolutions (1962), où il est question des changements au sein de la « grammaire » scientifique. Je voulais son avis sur mes recherches. Je connaissais Tom Kuhn depuis que nous étions enfants, car nos parents étaient amis lorsque nous habitions New York et je revois encore les soirées mémorables que nous avons passées ensemble au moment de Noël chez les Kuhn. L’opinion que me donnèrent Tom et sa femme Jehane, elle-même très versée dans les domaines de la mythologie et du folklore, me fut extrêmement utile. Ce qui m’apparut le plus pertinent dans les observations de Tom était que le système scientifique occidental avait acquis une rigidité comparable à celle de la théologie, et que ce système de pensée, ou même de croyance, était maintenu en place par les structures, les catégories et les polarités mêmes du langage comme par exemple réel/irréel, existe/ n’existe pas, objectif/subjectif, psychique/monde externe, et se produit/ne se produit pas. Tom me suggéra de poursuivre mes investigations en laissant de côté, autant que possible, toutes ces formes de langage, et de me contenter de récolter l’information brute, sans me soucier si elle correspondait ou non à des structures de pensées préexistantes, officielles, admises, etc. Par la suite, il serait toujours temps de voir si une formulation théorique cohérente était possible et communicable. Je choisis bien sûr cette voie et l’aventure commença.
Lorsqu’une victime présumée d’enlèvement extraterrestre se présente à moi, qu’elle soit envoyée par un organisme spécialisé dans les problèmes ovnis, par un collègue thérapeute, ou qu’elle soit venue d’elle-même pour m’avoir lu ou entendu dans les médias, je commence toujours par lui expliquer que je vais la considérer comme un collaborateur qui va, de concert avec moi, enquêter sur le même problème. Parallèlement, même si mes patients admettent mon engagement dans ce type de recherche, je leur fais comprendre que ma responsabilité première concerne avant tout leur santé et leur bien-être. Mon approche générale, aussi bien au niveau de la thérapie proprement dite que de l’investigation, a évolué au cours de ces trois années et demie et subit encore des changements tous les jours (Mack 1992). Je commence par un interrogatoire aussi approfondi que possible et qui dure environ une heure trente. J’obtiens ainsi l’histoire d’un éventuel enlèvement ainsi que de nombreux détails sur la personne et sa famille. Parfois j’interroge aussi d’autres membres du cercle familial, qu’ils aient été mêlés ou non à des phénomènes d’enlèvement.
Certaines victimes peuvent parfaitement rappeler à leur mémoire un grand nombre de souvenirs concernant leur enlèvement, et ce sans le secours de techniques hypnotiques. Un jeune homme de dix-neuf ans se souvint dès notre première entrevue de tous les détails d’un kidnapping dont il fit l’objet à l’âge de quatre ans. Il raconta, très angoissé, qu’il avait été « aspiré » depuis une clairière derrière chez ses parents, en plein midi, par des extraterrestres de couleur grise qui l’avaient emmené à bord d’un vaisseau spatial. Il pouvait décrire l’ovni en forme de soucoupe et les êtres eux-mêmes avec force détails. À bord de l’engin, il lui avait été impossible de se mouvoir et on l’avait obligé à s’allonger dans une cellule où il avait été inondé d’une lumière du genre laser et où on lui avait prélevé un échantillon de peau à l’aide d’un instrument cylindrique. Puis on l’avait ramené sur terre et on lui avait enjoint de « continuer tout droit » sur un sentier qui le conduisit au groupe d’immeubles où il habitait.
Mais souvent, des kidnappés affirment avoir le sentiment que d’énormes portions de leur existence échappent à leur conscience et à leur mémoire, tout en affectant leur vécu quotidien. Même si généralement ils savent que ces expériences peuvent avoir été des traumatismes et que les ramener à la conscience pourra provoquer des troubles, la majorité de ceux que j’ai rencontrés optent résolument pour une poursuite de l’analyse. Us ont senti qu’il était plus difficile de vivre en refoulant des épisodes majeurs de leur propre existence, mentale et physique, que de se confronter à certaines réalités, si épouvantables puissent-elles se révéler.
Le fait d’entrer dans une sorte d’état second, c’est-à-dire pour mes patients une forme spécifique d’hypnose, semble aider puissamment les kidnappés à ramener à la conscience les expériences verrouillées dans le subconscient et à se décharger de leur trop-plein émotionnel et traumatique. Je ne saurais pas vraiment expliquer ce fonctionnement. Les patients semblent entrer dans une transe, même si je ne connais pas d’étude comparative avec d’autres groupes, et tout spécialement d’autres survivants de traumatismes majeurs, sur leur réceptivité aux techniques hypnotiques. Parfois une simple relaxation suffit à provoquer un afflux sérieux de souvenirs. C’est comme si l’hypnose parvenait à dénouer, dans une sorte de retour de l’effet miroir originel qui avait altéré les facultés conscientes de la psyché, les forces de répression imposées à la victime au cours de l’enlèvement.
Ces formes de répression sont ressenties par les kidnappés comme quelque chose de beaucoup plus fort que leur propre autodéfense. Ils ont parfois l’impression que quatre-vingt-dix pour cent de cette énergie qui les empêche de se souvenir sont le résultat d’une opération particulière effectuée par les extraterrestres eux-mêmes. À de nombreux kidnappés, les extraterrestres communiquent un message selon lequel ils ne se souviendraient de rien, ou ne devraient pas se souvenir de leur aventure. Parfois, il s’agit de leur propre sauvegarde et, en effet, surtout pour les enfants, ramener à la conscience d’aussi pénibles et traumatisantes expériences n’aurait pu qu’interférer dramatiquement dans leur vie de tous les jours (voir l’exemple de Jerry, chapitre 6). Certains kidnappés éprouvent aussi le sentiment de désobéir aux injonctions des extraterrestres, avec qui ils se sentent reliés ou alliés, et de manière souvent très profonde, lorsqu’ils collaborent avec moi. Il m’appartient bien évidemment de rassurer la personne en la persuadant qu’il n’y a aucun danger, à ma connaissance, à rappeler des souvenirs de ces expériences dans un environnement psychologique approprié.
Si les récits des kidnappés débutent souvent par des considérations exprimant un traumatisme profond, ils se terminent la plupart du temps par de claires indications concernant les liens étroits qui relient désormais le kidnappé aux êtres extraterrestres. On n’a d’ailleurs pas manqué d’évoquer à ce propos le fameux « syndrome de Stockholm », ou identification au tortionnaire, par lequel un otage ou une victime en arrive à sympathiser avec son agresseur afin de maintenir une sorte de statu quo au sein d’une situation désespérée. Si cette hypothèse À son intérêt dans les cas que nous verrons, il me semble cependant que les kidnappés parviennent à éprouver une identification plus authentique, une véritable adhésion aux objectifs qu’implique le phénomène dans sa totalité.
L’histoire de ces remémorisations et les affres qui les accompagnent demeurent certainement un des aspects les plus passionnants de ces enquêtes sur les enlèvements extraterrestres. Des détails saisissants qui s’étaient embusqués dans les replis du subconscient peuvent un beau jour être ramenés à la surface des années, voire des dizaines d’années, après que les événements ont eu lieu et cela simplement grâce à un petit détail vu ou entendu qui peut très bien n’avoir évoqué que d’une manière infime le kidnapping lui-même. Pour nous un mystère demeure, celui de la combinaison de x facteurs reliant le kidnappé aux extraterrestres et qui déterminerait justement (peut-être) le moment où les souvenirs reviendraient, celui où le kidnappé choisirait de fouiller dans ce passé litigieux, et lequel des kidnappés se déciderait à raconter son histoire.
Ma collaboration avec les kidnappés consiste à les encourager par un environnement tranquille et sécurisant à maintenir leur attention sur leur respiration qui devient alors un outil permettant d’accéder plus facilement à la concentration et à l’intégration. J’ai découvert que cela fonctionnait à merveille chez mes patients. Cette approche est d’autant plus efficace que les énergies qui se manifestent chez le patient sont d’une intensité extraordinaire - apparemment dues à la qualité du traumatisme originel. Il est normal en pareil cas que le patient ait des sensations physiques, des mouvements et des émotions très violents comme des terreurs, des accès de rage et des dépressions spectaculaires.
Après une simple induction, ou mise en condition, incluant une imagerie apaisante, une relaxation de toutes les parties du corps et un fréquent retour de l’attention sur la respiration, j’encourage généralement le patient à visualiser un endroit tranquille et confortable où il se sent bien où il pourra venir se réfugier automatiquement et à n’importe quel moment au cours de la séance. Ce procédé permet à l’individu d’avancer à son rythme dans la remémorisation et renforce le principe selon lequel le bien-être du patient est prioritaire.
Comme cela est également vrai pour d’autres victimes de traumatismes importants qui tentent de ramener au jour les souvenirs enfouis dans le subconscient, les kidnappés souhaitent vraiment se souvenir. Bien sûr, en remontant le fil des événements, en se souvenant des détails de leur aventure, ils courent le risque de revivre le traumatisme, d’être submergés par ce même traumatisme et de recréer les attitudes défensives qu’ils avaient alors dû développer. Mais en focalisant leur attention sur leur respiration au cours de nos séances d’hypnose, et notamment lors du processus d’induction, c’est-à-dire de préparation, mes patients semblent éprouver une plus grande sécurité et s’engagent dans cette expérience avec davantage de force psychologique. Au début de chaque séance, je leur explique d’ailleurs que ce qui m’importe est qu’ils parviennent à « intégrer » (grosso modo « digérer », ce qui permet de retrouver une certaine sérénité émotionnelle) les expériences dramatiques dont ils vont se souvenir, et ce bien davantage que le fait de « récolter une histoire ». De l’histoire elle-même, il sera toujours temps de s’occuper.
Après avoir obtenu une bonne relaxation (même si celle-ci fait parfois l’objet d’une appréhension) et un état adéquat pour entamer en toute sécurité un rappel des souvenirs, je commence le travail de remémorisation. De nombreux exemples de ce processus sont donnés dans les chapitres qui vont suivre. Il sera utile de noter en les lisant la manière dont le retour régulier à la concentration sur le souffle, en cas de moment difficile, permet de réduire les sentiments de peur du sujet en appuyant ses souvenirs sur des perceptions brutes et en calmant le jeu des interprétations. De plus, dans les moments de grande détresse qui peuvent se produire, je n’hésite pas à poser ma main sur l’épaule de mon patient afin de le rassurer en lui faisant sentir ma présence ; mais en ce cas, il faut faire très attention de ne pas recréer confusément les conditions du traumatisme originel par un même type de contact physique !
En fin de séance, il se peut que le sujet éprouve des tensions intenses ou des crampes musculaires, surtout au niveau des mains ; mais des tensions extrêmes peuvent être utiles, selon les Grof, pour justement débarrasser le patient des tensions diffuses qui lui empoisonnaient quotidiennement l’existence. C’est à ce stade généralement que je discute avec le sujet du matériel qu’il vient de me livrer, afin que celui-ci intègre plus totalement la conscience normale. C’est aussi l’instant où nombre de kidnappé commencent à affronter le problème de la réalité, de l’exactitude et de la signification des événements passés, et ils me demandent souvent de quelle façon ils doivent considérer leurs hypothétiques souvenirs retrouvés.
Les questions relatives à la fiabilité de la mémoire sollicitée par l’hypnose, à l’exactitude des souvenirs incomplets ou refoulés dans le passé, à l’influence potentielle (et à effet distordant) du thérapeute, enfin au rôle tenu par les preuves d’ordre physique par opposition à celles d’ordre psychologique pour définir la nature des phénomènes d’enlèvement, seront débattues dans l’appendice A.
Les problèmes épistémologiques, et tout particulièrement ceux qui concernent la conscience comme instrument de connaissance, seront mis en évidence tout au long de cet ouvrage. Dans ce travail, comme dans toute investigation cliniquement solide, la psyché du chercheur, ou plus exactement l’interaction des psychés du chercheur et du patient, est le moyen d’accéder à la connaissance. Mais il est important de noter que, si nous procédons à des analyses et à des formulations aussi objectives que possible, l’information originelle n’est obtenue que d’une manière non dualiste, autrement dit grâce au travail intersubjectif de l’interaction chercheur-kidnappé. C’est pourquoi l’expérience, sa narration par le patient et sa réception par la psyché du chercheur sont, en l’absence de « preuve » matérielle (toujours extrêmement subtile en cas d’enlèvement extraterrestre, comme nous allons le voir), les seuls moyens par lesquels obtenir des renseignements sur ces phénomènes d’enlèvement.
Lorsque des patients me questionnent sur la nature des révélations qu’ils m’ont faites sous hypnose, je ne peux que leur dire que les éléments de leur histoire se sont retrouvés maintes et maintes fois dans le discours tenu par d’autres kidnappés qui n’ont pas été déclarés fous. Je remarque également que les sentiments et les émotions qu’ils ont montrés me semblent tout à fait réels et moi, de mon côté, je leur demande s’ils peuvent fournir une explication à des sentiments aussi intenses. Finalement, je leur déclare que je n’ai pas les réponses à toutes ces questions et je leur demande de considérer ces « souvenirs » comme une réalité.
Après la séance, je recommande à mes patients de m’appeler, moi ou bien mon assistante, Pam Kasey, qui est généralement présente lors des séances, pour continuer à discuter. En principe, ils le font ; si ce n’est pas le cas, c’est nous qui les appelons. Nous devons savoir comment les sujets s’arrangent des émotions fortes dont ils ont été la proie durant la séance, ainsi que des souvenirs nouveaux remontés à la surface et de ce que j’appelle le « choc ontologique » induit par les phénomènes d’enlèvement extraterrestre ; en effet, jusqu’à ce qu’ils revivent douloureusement leur triste aventure au cours de séances d’hypnose, les kidnappés peuvent toujours s’en tenir à l’idée que tout cela appartient au monde du rêve ou d’un trouble mental curable. À cet égard, le doute ne disparaît jamais complètement, et un choc psychologique peut toujours se produire, même après plusieurs semaines de travail, surtout dans le cas où un deuxième sujet, ayant partagé le même enlèvement, se met à raconter de son côté des souvenirs exactement semblables à ceux du premier sujet.
Réunir régulièrement des groupes à des fins de soutien psychologique, dans une atmosphère amicale et rassurante, où les gens peuvent aisément parler entre eux, est un aspect important de ma démarche thérapeutique avec les kidnappés ; car ces personnes se sentent isolées et incapables de communiquer, si ce n’est avec d’autres individus ayant partagé les mêmes expériences, car elles ont le sentiment que le noyau central de leur existence ne peut que leur attirer rejet et moquerie. Dans ces réunions de groupe, ils se sentent inclus dans une communauté d’individus au passé commun. Les kidnappés peuvent alors partager ce qu’ils ont vécu, ou vivent encore ; ils peuvent se tenir au courant des connaissances actuelles concernant les ovnis et les enlèvements extraterrestres et ils ont la possibilité d’explorer tranquillement les différentes significations et implications que de telles expériences offrent aussi bien à l’individu qu’à sa vie dans la collectivité.
Même si un ou plusieurs enquêteurs professionnels se trouvent présents lors de ces réunions, il est essentiel que les kidnappés développent en eux des structures et entre eux des réseaux d’aide en dehors même (et surtout) des réunions, qu’il s’agisse d’autres petites réunions ou de simples coups de fil. Comme je l’ai déjà souligné, les kidnappés, d’une manière générale, ne sont pas des gens mentalement perturbés. Mais ils ont subi des traumatismes très importants et vécu des expériences hautement déstabilisantes ; ils se sentent donc particulièrement isolés et exclus des structures habituelles d’une société dite normale. Ils ont souvent besoin d’un soutien extrêmement actif de la part de gens qui sont au courant de leur drame.
Il arrive aussi qu’il soit utile pour un kidnappé de suivre un traitement psychothérapeutique avec un spécialiste versé dans ces mêmes questions. Quand je me suis lancé dans ce type de recherche, il existait très peu de spécialistes de la santé un tant soit peu informés de ces problèmes, et certains ont même fait plus de mal que de bien à ces patients en essayant de ramener leur problématique à des diagnostics catégoriels plus familiers, ayant trait le plus souvent à des histoires d’abus sexuel. Mais, heureusement, les choses évoluent et, dans la région de Boston comme dans diverses grandes villes d’Amérique, on observe un nombre croissant de cliniciens qui sont ouverts à la réalité du phénomène d’enlèvement et qui sont aptes à aider ces patients, même si tous ne sont pas encore prêts à faire revivre sous hypnose son expérience à un kidnappé. Les programmes d’entraînement, débutés en 1992 sous la direction (et le financement) d’un homme d’affaires de Las Vegas, Robert Gigelow, et organisés un peu partout aux États-Unis par des chercheurs spécialisés comme John Carpenter, Budd Hopkins et David Jacobs, concourent à familiariser les psychothérapeutes et les professionnels de la santé mentale en général avec les problèmes d’enlèvements extraterrestres.
En discutant avec des personnes qui avaient travaillé avec des kidnappés, j’en suis venu à penser que ce qui était le plus important au cours des régressions hypnotiques et des relations avec les patients, c’était la façon dont on pouvait maîtriser les énergies qui se déployaient alors, ce qui inclut : le degré de chaleur et d’empathie ; la foi dans l’aptitude de l’individu à intégrer des expériences dérangeantes et à en extraire une signification pour lui-même ; la volonté d’engager un processus de collaboration avec le risque de subir soi-même des transformations à la lumière des informations obtenues. Bien sûr ces qualités devraient présider à toute relation mais elles deviennent délicates dans ce type de travail car elles poussent l’individu jusqu’à ses propres limites, qu’il s’agisse du patient, de l’enquêteur ou du thérapeute lui-même.
OceanofPDF.com