Dossier extraterrestres: l'affaire des enlèvements

John E. Mack · Chapitre 19 sur 57 · partie 1/2

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Dossier extraterrestres: l'affaire des enlèvements

6. L’aliénation du pouvoir d’aimer

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

6

 

L’aliénation du pouvoir

 

d’aimer

 

Les procédures sexuelles et reproductives à caractère gênant et traumatisant qui sont au centre même des phénomènes d’enlèvement extraterrestre peuvent affecter profondément la vie intime et le bien-être général des kidnappés. Si l’origine de cette « aliénation » continue à ne pas être reconnue, des explications psychosexuelles conventionnelles demeurant la seule et unique voie de recherche proposée, les problèmes ne peuvent que s’aggraver, entraînant une amplification du stress des victimes et de leurs conjoints. En revanche, d’importants résultats thérapeutiques deviennent possibles dès lors que la cause des dysfonctionnements du sujet est mise en évidence. Cette thématique est parfaitement illustrée par le cas de Jerry.

Jerry se décrit elle-même comme une « ménagère très ordinaire ». Elle venait d’avoir la trentaine lorsqu’elle appela à mon bureau au début de juin 1992. Quand je la rencontrai pour la première fois, elle détenait déjà dans sa mémoire consciente des rêves en pagaille où il était question d’ovnis, de rencontres avec enlèvement et d’expériences qui remontaient à l’époque où elle avait sept ans. Sur l’insistance de sa mère, Jerry avait relégué toutes ces visions dans le casier des « cauchemars » jusqu’au jour où elle lut mon nom et une référence à la « faculté d’Harvard » sur le générique d’une série télévisée qui traitait des enlèvements extraterrestres, Les Envahisseurs : « Je sus à l’instant même que vous étiez la seule personne en qui je pouvais avoir confiance et je notai fébrilement votre nom. » Un ami de la famille recommanda également à la mère de Jerry de lire les ouvrages de Budd Hopkins et celle-ci déclara à Jerry que les rapports d’enlèvement dont elle venait de prendre connaissance résonnaient étrangement comme les expériences que Jerry semblait avoir vécues.

Nos entretiens débouchèrent sur quatre séances de régression hypnotique. En outre, Jerry me confia les centaines de pages d’un journal qu’elle avait commencé de rédiger plusieurs mois avant qu’elle ne prît contact avec moi. On y trouvait des détails sur ses expériences d’enlèvement, des poèmes et des analyses de grandes idées philosophiques à propos du processus de profonde transformation qu’elle subissait.

Jerry est la seconde d’une famille de quatre enfants et elle passa sa prime jeunesse dans un secteur rural près de Kansas City, dans le Missouri, où son père travaillait dans une fabrique de produits laitiers. Son frère aîné, Ken, a connu lui aussi des expériences durant son enfance, notamment la vision de lumières insolites blanches et bleues dans la cour et d’épouvantables « cauchemars » où « quelqu’un » rentrait dans sa chambre alors qu’il ne dormait pas. Peu de temps avant notre rencontre, Jerry et Ken discutèrent de tous ces problèmes et Jerry découvrit qu’« il avait été importuné ainsi toute sa vie ». De plus, au cours de sa première régression, Jerry eut la vision de son frère cadet, Mark, kidnappé en même temps qu’elle alors qu’il était tout petit et qu’elle-même n’avait que sept ans. Mais elle n’eut pas l’occasion de reparler de tout cela avec Mark.

Les parents de Jerry divorcèrent lorsqu’elle avait huit ans. Après la séparation, son père resta dans le Missouri et, durant des années, elle n’eut que peu de contacts avec lui. Récemment, elle eut avec lui de longues conversations qui les ont énormément rapprochés. Après le divorce, la mère de Jerry, qui travaillait régulièrement comme assistante sociale, déménagea avec ses quatre enfants à Maçon, en Géorgie. Jerry se sentit toujours très proche de sa mère et, au cours des années, elle lui a confié beaucoup de choses au sujet de ses expériences. Pendant les années d’enfance et d’adolescence de Jerry, toute la tribu déménagea un nombre de fois assez conséquent au sein de l’État de Géorgie. « Peut-être avions-nous une âme de bohémiens », suggéra-t-elle. Elle entra chez les scouts et participa à des camps d’été où elle suivit des cours d’équitation ; elle y prit un très grand plaisir et elle aimait se retrouver en la compagnie des chevaux. Plus tard, nous découvrîmes que Jerry identifiait les jeunes poulains, avec leurs « yeux sombres en amande », aux hybrides extraterrestres. Malgré les bonnes appréciations de ses professeurs au collège, elle quitta celui-ci avant la fin de ses études parce qu’un professeur d’anglais avait imposé des affectations de classe selon un niveau qu’elle ne pouvait pas suivre et l’école refusa de la mettre dans une autre classe. Après cela, elle obtint divers petits boulots d’écriture ou comme caissière.

Dans la mesure où Jerry avait interrompu ses études de bonne heure, elle ne manqua pas de s’étonner, ainsi que des amis à elle, du « flot » de poèmes et d’informations qu’elle commença à consigner par écrit il y a cinq ou six ans. Elle se consacra même de plus en plus à l’écriture en novembre 1991 après une impressionnante expérience d’enlèvement. « Je ne sais pas d’où cela peut venir », dit-elle. De fait, la sophistication et l’élaboration de ses écrits semblent dépasser largement son niveau d’éducation. Il lui arrive d’employer des mots dont elle ne connaît même pas le sens et c’est en les découvrant qu’elle saisit combien ils contribuent à la perfection à exprimer ses idées. Jerry comprit très vite que beaucoup de ses pensées ne venaient pas d’elle mais de quelque chose d’autre, d’une autre source. Elle fut tellement étonnée par les communications qu’elle recevait des êtres eux-mêmes juste après l’enlèvement du mois de novembre 1991 qu’elle brûla ses premiers carnets.

Jerry se maria avec Brad alors qu’elle avait dix-neuf ans et était enceinte de sa fille, Sally. Elle n’a jamais aimé ce garçon et ils divorcèrent en 1986. Jerry rapporte que son ex-mari aimait jouer à des « jeux » sexuels avec les enfants, notamment la fellation mais sans pénétration. Jerry crut d’abord que cela était dû à sa propre aversion pour la sexualité : « Mais je ne pense plus que ça soit cela », écrivit-elle dans son journal en janvier 1993. « Il aurait très bien pu avoir une maîtresse. C’est quelque chose en lui qui, en fait, le poussait à faire ce qu’il faisait, et il est possible que j’aie choisi cet homme parce qu’inconsciemment j’avais repéré quelque chose en lui qui me convenait. Envers moi, ce n’était pas un foudre de guerre. Je pouvais très bien éluder la question et éviter de me soumettre aux choses du sexe et à la peur que cela provoquait en moi. Il acceptait très bien, en fait, l’idée d’un mariage sans relations sexuelles. »

En 1989, Jerry épouse en secondes noces Bob. Il travaille comme charpentier. Elle l’aime et aspire à connaître enfin un peu de bonheur partagé, tant sur le plan de l’affection que des relations sexuelles. Dans son journal, elle écrit alors : « A présent je me retrouve sous de meilleurs auspices unie à un homme qui a des goûts sexuels normaux et qui désire avoir avec moi des rapports normaux sur ce plan-là. » Mais ses souvenirs d’enlèvement extraterrestre semblent rendre les choses impossibles : « J’ai beau me répéter que mon mari n’y est pour rien et qu’il ne va pas me faire du mal comme les êtres l’ont fait, écrit-elle en janvier 1993, je me répète sans arrêt que ça n’a rien à voir, qu’il m’aime et ne cherche en aucun cas à me faire du mal. J’essaie de garder une réflexion positive, mais lorsqu’arrive le moment de passer aux actes, ça ne va plus du tout. J’oublie tous mes raisonnements logiques et la panique me reprend. Mes sentiments pendant l’amour ressemblent à ceux que j’éprouve pendant que je suis kidnappée. Je me sens terrorisée, utilisée et révoltée de devoir endurer cela (parfois elle dira que « faire l’amour revenait pour elle à rendre visite à son gynécologue ou même à se faire violer »). Et alors j’ai la sensation qu’à n’importe quel moment on pourrait me faire du mal. Je me sens complètement prisonnière de ces impressions et je ne parviens pas à me les expliquer. Je n’éprouve du soulagement et un certain sentiment de sécurité que lorsque je dis non à mon mari, refus qu’il respecte. Je ne sais vraiment pas comment résoudre ce problème. Je ne vois pas comment faire. »

Les peurs de Jerry s’amplifièrent au point qu’elle ne supporta plus d’être seulement touchée, et elle tenta souvent de noyer son chagrin et sa frustration dans l’alcool. « Je ne m’enivre que lorsque je me dis qu’il faut remplir le devoir conjugal », écrivit-elle en septembre 1992. Supposant que ces problèmes sexuels pouvaient provenir d’éventuels abus sexuels antérieurs ou d’un inceste, Jerry et son ex-mari consultèrent trois conseillers conjugaux. Une seule fois ses « cauchemars » furent interprétés comme « quelque chose qui tentait de refaire surface », mais rien de solide n’émergea de ces analyses et Jerry préféra en rester là.

Alors que son premier époux avait peur de tout ce qui sortait de l’ordinaire et aurait mal reçu ses histoires d’enlèvement extraterrestre, son mari actuel ainsi que sa belle-famille étaient plus compréhensifs et la soutenaient davantage, du moins au début. Bob était présent lors de notre toute première séance de régression et visiblement très affecté par l’évidente authenticité des révélations de sa jeune femme sur ses expériences. Mais l’incrédulité finit progressivement par l’emporter au sein de la famille de son mari et Jerry se retrouva de plus en plus isolée et abandonnée face à ses problèmes, ne disposant bientôt plus comme soutien que de moi, Pam et les autres kidnappés. La défection de ses beaux-parents fut douloureusement ressentie. « La famille de Bob ne me voit plus comme avant, me confia Jerry en mars 1993. Et vous savez, cela m’est très pénible parce que je n’ai qu’eux et je n’aime vraiment pas qu’ils pensent que je suis, je ne sais pas moi, une espèce d’excentrique, de cinglée. Mais je ne peux pas faire machine arrière. Je vais devoir vivre avec cela à présent. »

Les trois enfants de Jerry semblent avoir été, eux aussi, en butte à des phénomènes d’enlèvement. Depuis qu’elle a six ans, Sally, née en 1981, a eu d’horribles cauchemars où elle hurlait : « Ne me touchez pas. Laissez-moi tranquille. » Lorsqu’elle atteignit neuf ou dix ans, elle eut de fréquents et importants saignements de nez qu’on n’a pas su expliquer. Elle aussi avait vu des ovnis, en rêve ou en imagination, remplir l’espace nocturne et avait fait remarquer à sa mère, Jerry, que les extraterrestres choisissaient peut-être certaines familles plutôt que d’autres. Sally « rêvait » parfois que sa famille se rendait sur une plate-forme et qu’ils assistaient tous à l’atterrissage d’un vaisseau spatial et qu’« une ribambelle de petites créatures les entouraient ». Dans un autre rêve, elle vit une petite fille extraterrestre sans cheveux avec une protubérance rouge « à l’avant de sa tête » venir à la fenêtre de sa chambre et lui demander de sortir jouer avec elle. Sally révéla qu’elle était, en effet, partie jouer avec la petite fille et qu’à cette occasion elle put voir un vaisseau. Lors d’un cauchemar plus récent, Jerry se rendit dans la chambre de sa fille qu’elle trouva sur les couvertures, la chemise de nuit relevée et sans sous-vêtements. Sally semblait comme droguée et elle ne put la réveiller. En juin 1993, Sally fut terrorisée à cause d’un laps de temps d’environ une heure manquant inexplicablement alors qu’elle avait conscience qu’elle lisait un manuel scolaire. Elle regarda la pendule qui marquait 6 : 02, se replongea dans sa lecture pour une durée de deux minutes, selon elle, regarda de nouveau la pendule et lut 6 : 58. « Comment cela se peut-il ? » demanda-t-elle très inquiète à sa mère, et Jerry essaya tant bien que mal de lui prouver qu’elle avait dû faire un petit somme sans s’en rendre compte. Mais elle resta persuadée qu’il n’en était rien.

Matthew naquit en 1983. Il était effrayé par les poupées qu’il appelait « wou-wou » en référence à Rue Sésame, l’émission de télévision. Quand des poupées représentant des extraterrestres entrèrent en scène, Matthew se mit à hurler et à pleurer et il demanda à sa mère d’éteindre la télévision. Bert, un de ces personnages, avait de « gros yeux effrayants », fit remarquer Matthew. Il était également terrorisé par un film publicitaire sur des yaourts que diffusait la chaîne TCBY et dans lequel un ovni atterrissait sur la planète. Quand la publicité passait, il se sauvait et hurlait à sa mère d’éteindre le poste. Il raconta un rêve où une soucoupe volante en forme de pyramide avait des yeux et lui parlait. Les deux enfants de Jerry réagirent avec violence le jour où on leur montra l’image d’un extraterrestre que Jerry avait trouvée dans les cartes de tests de reconnaissance mis au point par Hopkins (HIRT = Hopkins Image Récognition Test cards) et qu’un ami, lui-même un kidnappé, lui avait prêtées. Sally « en eut le souffle coupé » et porta ses mains à sa bouche. Terrorisé, Matthew demanda : « Est-ce que Sally a vu ça ? » et « Qu’est-ce qu’elle a dit ? »

Colin avait trois ans en février 1993. Il est excessivement concerné par le phénomène d’enlèvement et j’ai trouvé à son sujet beaucoup de renseignements parmi les notes de Jerry, grâce aux discussions que j’ai eues avec elle et avec une autre personne, psychiatre pour enfants. Jerry a pu parfois remarquer la présence de son fils Colin au sein même de ses propres kidnappings. Dans son journal, à la date du 14 août 1992, alors que Colin n’avait que deux ans et demi, elle rapporte l’avoir entendu pleurer et se parler à lui-même au beau milieu de la nuit. Elle se précipita dans sa chambre et le trouva assis dans son lit : « Il était tout à fait réveillé. » Il lui réclama du jus de fruit, qu’elle lui apporta, puis « il commença à babiller sur des lumières qu’il y aurait dehors et sur des hiboux avec de grands yeux. » montrait du doigt la Il fenêtre et répétait : « Regarde les yeux. » Jerry éprouva un « horrible malaise » parce qu’elle-même, cette nuit-là, avait senti « leur présence dans les parages ». Elle emmena Colin avec elle au premier étage où elle répéta à Bob ce que le petit venait de lui dire, mais « il maugréa en affirmant que ce ne pouvait être qu’un cauchemar Colin ». dort généralement très bien, remarqua Jerry, « ne réclame jamais de venir dormir avec nous, et n’a pas l’habitude de se réveiller pendant la nuit ». Mais cette nuit-là justement, et pour la première fois, il ne voulait pas dormir dans son lit et insistait pour rester avec ses parents.

Cette attitude se prolongea les nuits suivantes et Jerry écrivit dans son journal, le 29 octobre, que Colin parlait souvent et régulièrement de « ces choses ». Quand Jerry le promenait, il levait les yeux vers le ciel, posait des questions sur la lune et les étoiles, et évoquait les « hiboux bizarres avec leurs grands yeux qui » « tombaient du ciel » ou arrivaient en « flottant » dans les airs. À plusieurs reprises, le petit Colin mima ce qu’il avait vu en mettant ses mains en forme de C autour de ses yeux. Il arriva une fois qu’il se mit à courir et à crier en disant qu’« ils me faisaient manger quelque chose et qu’ils m’attaquaient (le mot qu’il utilise) », au point qu’il se blessa au pied.

Colin parlait aussi de vaisseau spatial, de planètes et d’étoiles. Une nuit, il grimpa dans le lit de sa mère et remarqua une petite image de la Terre sur la couverture d’un livre : « C’est la planète Terre, dit-il, elle s’éloigne... la maison s’éloigne. » Pointant le doigt vers le plafond, il dit encore : « Ils disent : salut, à bientôt. » Il sauta du lit et joua à quelque chose comme aiment le faire les enfants et prononça ces mots avec angoisse : « Les hiboux avec leurs gros yeux atterrissent et sautillent et moi aussi je saute... Voilà le vaisseau spatial et moi je sors du vaisseau spatial... J’ai mal à mon doigt de pied... Les gros yeux font peur, maman. » Et effectivement, après inspection, Jerry découvrit qu’il saignait à un orteil et que l’ongle avait été esquinté.

Le 8 novembre, je reçus Colin, âgé de deux ans et neuf mois, et ses parents à mon domicile tandis que son frère et sa sœur jouaient dehors dans la cour. Je fus impressionné par ce petit bonhomme vif et adorable, mais il manifesta quelques-unes de ses peurs. Il appelait la marionnette représentant un alligator un « tigre » qui aimait mordre. (Plus tard, il demanda à sa mère : « Pourquoi les tigres t’attrapent-ils ? » et il semblait avoir remplacé le hibou aux gros yeux par le tigre.) Il était très attiré par la grosse mappemonde qu’il y avait chez moi et désirait se localiser dessus. J’entrepris le test des cartes HIRT avec lui et il ne réagit intensément qu’à la carte représentant un extraterrestre, qu’il désigna comme un «homme bizarre» ; après cela, il fut agité. Dans son journal, le 15 novembre, Jerry raconte qu’elle entendit Colin s’égosiller : « Aïe ! Aïe ! » à plusieurs reprises au cours de la nuit. Lorsqu’elle arriva dans la chambre en compagnie de son mari Bob, Colin dormait à nouveau à poings fermés, mais le lendemain matin il affirma que les « hiboux monstrueux » l’avaient blessé à la jambe. Il sauta sur le lit de ses parents et montra le plafond : « C’est quoi ce grand bateau, ce grand bateau là dans le ciel ? »

À la date du 28 janvier 1993, Jerry notait que les expériences angoissantes de son fils semblaient se produire environ toutes les semaines ou tous les quinze jours. Le 25 janvier, alors qu’elle se trouvait avec Colin dans la salle de bains et qu’elle devait rejoindre Bob pour le déjeuner, le petit Colin répéta plusieurs fois d’une voix anxieuse et coléreuse : « Je veux pas retourner au vaisseau spatial ! » Puis, les dents et les poings serrés, il resta immobile sur les toilettes, en proie à une évidente détresse et répéta : « Je me suis perdu. J’aime pas ça. » Il se calma un peu et dit : « C’est là que je suis né et je suis tombé des étoiles. » Quand Jerry lui demanda de lui répéter ce qu’il venait de dire, il ajouta : « Je suis né dans le vaisseau spatial et il faisait tout noir. » Puis il se mit à s’agiter et à se tortiller dans tous les sens. Jerry lui demanda comment il était allé dans le vaisseau spatial et il remit ses mains en arc de cercle autour de ses yeux : « Les yeux », dit-il. Jerry lui demanda aussi s’il y avait avec lui des gens à bord du vaisseau et il répondit : « Oui, je vois le Roi. Je vois le Roi et c’est lui Dieu. » Jerry s’étonna de son habileté d’élocution, dépassant de beaucoup celle qu’on observe chez les petits enfants de cet âge-là, pour déclarer toutes ces choses.

Pendant la nuit du 27 janvier, Colin alla se glisser dans le lit de ses parents. Jerry ne trouva pas cela très normal dans la mesure où la porte de sa chambre avait été fermée à clé et où personne ne se souvenait de l’avoir entre-temps ouverte. Pendant ce temps-là, l’appareil de surveillance chargé de détecter les bruits suspects du vestibule se mit à grésiller et à émettre des sons étranges tellement forts que Colin demanda à son père de l’éteindre.

Devant la persistance des angoisses de l’enfant, et parce que je voulais vérifier si une explication psychopathologique conventionnelle et indépendante ne pourrait pas rendre compte des symptômes de Colin, je fis appel à un collègue psychiatre pour enfants extrêmement compétent et - je l’espérais - d’esprit ouvert, même s’il n’était pas nécessairement très versé dans les problèmes qui nous occupaient. Ce médecin rencontra Colin et sa famille au mois de février et m’envoya son rapport en mars. Le docteur C. ne découvrit rien de très remarquable dans l’histoire de l’enfant en dehors de ce qu’il raconte sur ses rencontres ; il vit en lui « un petit garçon très éveillé, malin et communicatif ». Il ne décela que peu de frictions entre Bob et Jerry sauf lorsqu’il est question de ces histoires d’enlèvement. Colin joua avec des marionnettes et s’intéressa à un serpent en caoutchouc qui dévorait les doigts et les orteils. Il évoqua son propre doigt de pied abîmé mais manifesta peu de tourment à son propos.

Bien que le docteur C. ne trouve aucune explication classique aux problèmes de Colin, il se demanda tout de même s’ils n’étaient pas reliés à quelque incident familial encore inconnu, ayant trait peut-être aux interactions avec son frère qui avait eu une histoire d’abus sexuel et qui avait partagé la chambre du petit Colin pendant un certain temps. Il suggéra aussi que ces mêmes problèmes pouvaient être rattachés à des images d’ovnis et de la planète Terre vues à la télévision, bien que le temps imparti aux programmes télévisés fût réduit pour Colin. Les angoisses de Colin semblèrent diminuer un peu après l’analyse du docteur C. et celui-ci recommanda de laisser l’enfant en paix quelque temps et de ne le lui ramener que si ses angoisses revenaient. Ce travail eut essentiellement pour effet de diviser encore davantage le couple des parents quant à l’origine des problèmes de Colin. L’échec du docteur C. à proposer une interprétation plus conventionnelle confirma Jerry dans sa thèse de l’enlèvement extraterrestre, tandis qu’il rassurait Bob en n’élargissant pas le périmètre de la recherche au-delà du cercle familial : cela lui permettait de mieux résister aux idées qui faisaient intervenir des enlèvements ovnis qu’il aurait bien fallu alors inclure dans une réalité plus tangible. En juin, en tombant sur une couverture de livre où figurait une représentation d’extraterrestre, Colin annonça : « C’est Rocketeer. Il monte et il descend. »

Jerry a le sentiment que les enlèvements et tous les phénomènes qui s’y rattachent l’ont poursuivie toute sa vie. Elle a toujours su que les expériences que sa mère et d’autres gens se sont acharnés à appeler des cauchemars ont toute la réalité du monde pour elle. C’est ainsi qu’elle a toujours vécu avec ce profond sentiment d’être désespérément seule et de n’avoir pas d’autre choix que de nier une grande « partie de son existence ». L’apparition inopinée sur son corps, après les rapts, de diverses blessures, marques, cicatrices et autres petites lésions l’aida à prendre conscience de la réalité de ce qu’elle avait expérimenté jusqu’au jour où elle fit la connaissance d’un groupe de kidnappés et d’enquêteurs familiarisés avec le phénomène.

La première expérience d’enlèvement dont Jerry put se souvenir consciemment eut lieu alors qu’elle avait sept ans et qu’elle vivait encore à Kansas City. Cet épisode sera analysé en détail lorsque je parlerai de sa première séance de régression. Avant cela, elle se souvenait d’avoir observé une lumière inhabituelle, un vaisseau spatial et de petits êtres minces et de couleur grise là-bas dehors, de l’autre côté de sa fenêtre. Quand elle raconta à sa mère ce qu’elle avait vu, elle s’entendit répondre qu’elle avait fait un cauchemar, mais Jerry « répéta obstinément que ce n’était pas un rêve ou de l’imagination de [sa] part, que c’était tout à fait réel ».

« J’ai vu des lumières, j’ai vu le vaisseau, je les ai vus », me confia Jerry dès notre première entrevue, et « pas une seule fois on pourra me faire dire que c’était un rêve ou un cauchemar ». La sempiternelle réaction de sa mère, qui prétendait, chaque fois que cela se produisait, que ce n’était que des rêves, alors qu’elle-même était persuadée d’avoir vraiment vécu les choses, amena Jerry à douter de sa raison. Au cours de sa première régression, tandis qu’elle était remontée à son enlèvement quand elle avait sept ans, Jerry indiqua qu’elle avait effectué des rencontres bien avant cela. Elle ne pouvait pas se souvenir à quel âge exactement, mais elle se revoit très bien toute petite : « [...] Et je n’ai pas eu peur la première fois que je les ai vus. Je les ai trouvés gentils... Il y en avait beaucoup derrière la fenêtre, et ils avaient vraiment l’air joyeux, et ils m’ont invitée à venir jouer avec eux. » Vers l’âge de neuf ans, alors qu’elle habitait dans un motel juste avant de devoir déménager en Géorgie, Jerry se souvient d’avoir ressenti une présence dans la pièce avec la sensation horrible que « quelqu’un venait de s’asseoir » sur son lit. À huit ans, Jerry eut une expérience extrêmement blessante et traumatisante que nous analyserons dans la quatrième régression.

Un incident encore plus pénible, que nous explorons dans la seconde régression, se déroula en Géorgie alors que Jerry avait treize ans. Elle se réveilla en sursaut, terrorisée, en sentant une pression sur son ventre et son sexe telle qu’elle ne pouvait plus faire le moindre mouvement. « Mentalement, je hurlais », se souvient-elle, mais sans pouvoir affirmer qu’un son quelconque soit sorti de sa gorge. « Il y avait quelqu’un qui me faisait quelque chose... mais c’était quelque chose d’extraterrestre. » Tandis qu’elle se demandait : « Est-ce ainsi qu’on fait l’amour ? », elle sut avec la plus grande certitude qu’« il ne s’agissait pas d’une personne ».

Jerry nota dans son journal, environ deux semaines avant que nous n’abordions cet incident en séance de régression, de quelle manière ses problèmes intimes et sexuels avaient débuté peu de temps après. Elle avait donné rendez-vous à son premier « véritable petit ami », qui avait alors deux ans de plus qu’elle. Jerry convint qu’elle était « terrifiée à l’idée de devoir aller plus loin qu’un simple baiser », et s’était contentée de flirter ; les pelotages et les baisers « ne l’ennuyaient pas », à ce moment-là. Ses parents étaient couchés, et Jerry était dans sa chambre avec son copain. Il lui suggéra de « faire autre chose que de s’embrasser et de se caresser ». Désireuse de « se débarrasser de ses craintes d’être touchée au niveau des parties intimes », elle le laissa « caresser son entrejambe et s’introduire en elle. « C’est alors que j’ai été prise de panique. J’étais toute raide. Tout mon corps était dur comme une planche de bois. J’avais une sorte de crise de panique. Je transpirais à grosses gouttes et je tremblais. Mon cœur battait à se rompre. Je regardai ma main qui se mit à se tordre et à se recroqueviller. Elle devenait toute grisâtre. J’étais pétrifiée. Je ne me souviens plus de ce que j’ai fait ensuite, mais de toute façon j’avais fichu une telle trouille à mon petit copain qu’il a déguerpi et que ça a réveillé ma mère. Elle a accouru et a essayé de me calmer. » Jerry n’avait encore parlé de cet incident à personne, mais elle avait écrit : « Depuis ce soir-là, je n’ai que de l’aversion pour les choses du sexe. »

Au cours des années qui suivirent, Jerry eut de nombreux cauchemars dont elle se réveillait paralysée, avec dans la tête divers bruits («grésillements, sonneries et vrombissements») ; elle voyait des êtres humanoïdes dans sa chambre : « C’est vraiment eux qui m’empêchaient de bien dormir », écrivit-elle. Au cours d’un incident semblable en 1987, elle aperçut de magnifiques étincelles et lueurs qui « » semblaient avoir atterri dans sa chambre, mais à la vue de deux petits êtres qui portaient des espèces de « combinaisons ou uniformes » brillants et qui flottaient dans l’air autour de son lit, elle se mit à hurler de terreur. En fait, elle crut crier et tenta vainement de réveiller Bob, avec qui elle était alors fiancée, « mais il ne fit pas un seul geste ». Les êtres se rapprochaient d’elle et elle était de plus en plus paralysée de frayeur. « Puis il y eut comme un blanc... Je ne me souviens plus de rien après ça. » Au cours d’une séance de régression récente avec un autre thérapeute où ils analysèrent plus spécifiquement cet épisode, Jerry fut extrêmement secouée au moment où on lui présenta des jumelles qu’elle eut l’impression de reconnaître comme ses propres enfants hybrides.

En 1990, Jerry vécut l’épisode le plus traumatisant qu’il lui ait été donné d’expérimenter parmi les incidents liés aux enlèvements dont elle fut victime. Nous ne l’avions pas encore mis à notre programme à cause de la charge émotionnelle affolante (terreur et douleur) qui lui était associée, mais Jerry put à l’état conscient se remémorer nombre de détails intéressants. Elle et Bob venaient d’acquérir un duplex dans la ville de Plymouth, Massachusetts. Elle ne peut pas dire comment les choses ont commencé, hormis qu’elle sentait une présence et comme si quelqu’un lui tapait sur l’épaule. Elle fut entraînée dans une salle circulaire et brillante, qui semblait recouverte de plaques métalliques ; cette salle contenait ce qu’on pourrait appeler un équipement. On la suspendit dans la position debout et les auscultations démarrèrent. Jerry se souvient que son collier est tombé sur le sol. Elle communiquait télépathiquement avec un être de grande taille, aux cheveux « vaguement blonds », qui paraissait être le chef. Quand elle lui fit remarquer que son collier était tombé, il répondit qu’il s’en était aperçu puis il se dirigea vers un autre être, plus petit celui-là, pour lui demander de ramasser le collier. On fit savoir à Jerry qu’elle ne pouvait pas le récupérer pour l’instant parce qu’il était « contaminé » et les êtres le mirent dans une « espèce de sac en plastique ». Le chef promit à Jerry que le collier lui serait rendu une autre fois. Jerry avait parlé de cette affaire de collier à sa mère. Mais des mois plus tard, la mère de Jerry trouva dans une boîte, alors qu’ils habitaient désormais en Géorgie, un collier que Jerry croit être le même.

Au début de cet épisode, Jerry n’avait pas eu trop peur et elle fut même agréablement surprise de pouvoir converser avec les êtres. Le chef lui demanda : « Les médicaments ont-ils fait de l’effet ? » et elle fit l’erreur de répondre : «Ça va. » En effet, une autre procédure allait suivre, visant cette fois l’arrière du crâne, juste à la limite du cou, lui causant les souffrances les plus atroces qu’elle ait jamais connues : « [...] Pire qu’un accouchement... J’ai bien cru qu’ils me tuaient », commenta-t-elle en se souvenant qu’elle hurlait à pleins poumons. « Comment pouvez-vous me faire des choses pareilles ? Vous venez de me demander si les médicaments ont eu de l’effet. » En plus de la douleur insupportable, ses muscles étaient pris de spasmes incontrôlables qui commencèrent par les jambes et remontèrent jusqu’aux muscles faciaux. Elle leur hurla de cesser et sentit monter en elle la haine et la rage. «Jusqu’ici, je pensais que c’étaient des êtres parfaits, d’une certaine manière, et aimants. Comment pouvaient-ils se livrer à de telles choses sur moi ? J’étais tellement effrayée. Après cela, je suis tombée dans les pommes. La chose dont je me souviens ensuite est que j’étais dans mon lit en train de me réveiller. » Habituellement, Jerry se love en chien de fusil pour dormir, comme si elle cherchait à se protéger ; mais cette fois-là, elle se réveilla allongée sur le dos. Son corps était tout raide et tendu, ses mains croisées sur sa poitrine, ses pieds pointés et serrées l’un contre l’autre. Encore sous le choc de la terreur, Jerry essaya de secouer son mari mais sans succès. Elle téléphona alors à sa mère en Géorgie : « Il fallait que je me confie à quelqu’un et que je raconte ce qui venait de m’arriver. »

Au cours d’un des trois épisodes qui marquèrent l’année 1991, Jerry se souvient d’avoir été emmenée par des êtres assez grands, d’allure presque humaine, à la peau agréable et aux cheveux blonds, jusqu’à ce qui semblait être le sommet d’un gros bâtiment surmonté d’équipements illuminés. Elle eut d’abord l’impression de se retrouver sur une plage ou une côte, car elle entendait le vent souffler et le bruit des vagues ; elle sentait une petite brise et les embruns de la mer. Tout en haut de l’immeuble, Jerry assista à des scènes mettant en action des missiles et autres armes offensives. Elle comprit que cela était très important. Les êtres lui montrèrent aussi une sorte d’appareil triangulaire qui devint circulaire quand il se mit en mouvement : « Cela devait certainement pouvoir voler. » On assura à Jerry qu’elle n’oublierait jamais ce qu’elle venait de voir. Le lendemain, elle se surprit à fabriquer des triangles avec des feuilles de papier ou avec des crayons et des cure-dents pour ensuite les faire « s’envoler ici et là ».

En novembre 1991, Jerry se réveilla à nouveau en sentant une présence. La pièce était illuminée par une lueur rouge orangé qui tout doucement diminua. Le jour suivant, elle crut bien que sa cervelle allait exploser tellement les pensées affluaient : Jerry avait l’impression qu’elle était chargée comme un ordinateur avec des informations à caractère « universel... qui touchaient à l’âme, autant de choses inhabituelles pour moi ». Après cela, comme je l’ai déjà signalé, elle se mit à l’écriture comme une forcenée. En l’espace d’un mois et demi, elle composa pas moins d’une centaine de poèmes, alors qu’avant cela « elle n’avait jamais écrit un seul poème de toute sa vie ». Elle jugea cette urgence du travail aussi bien au niveau de la pensée que de l’écrit absolument épuisante et contraignante : « Je ne sais pas d’où cela peut venir. »

Dans les mois qui ont précédé notre première séance de régression du 11 août 1992, Jerry ne cessa d’avoir des expériences de kidnapping, dont une juste trois semaines auparavant, sur laquelle elle put consciemment rappeler quelques souvenirs, dont une observation d’ovni et un enlèvement à bord de l’appareil par des êtres humanoïdes -dont l’attitude lui avait paru aimable et bienveillante. À l’intérieur, elle vit des étagères avec des instruments et des fioles ; on la fit asseoir sur une chaise ou une table et elle eut un dialogue complexe avec des extraterrestres qu’elle ressentit comme des êtres « bien au-delà de ce que nous estimons intelligents ou même géniaux ». L’un d’eux lui expliqua qu’ils venaient de « loin dans un futur » qu’elle ne pourrait pas appréhender. Jerry se souvient de s’être dit à elle-même : « C’est prodigieux. Je peux assister à tout ça et je suis bien réveillée. » Dans son journal, elle termine par cette conclusion : « J’étais convaincue, sans l’ombre d’un doute, que ce que je vivais-là était bel et bien réel. Ils me regardaient avec un sourire aimable et entendu et ils me dirent simplement : “ Oui. ” Alors moi, j’ai dit comme ça : “ Si cela est vrai, je vis, en quelque sorte, une double existence. ” J’eus la conviction qu’il y avait sûrement de bonnes raisons pour que des gens comme moi ne sachent rien de cette autre réalité, ou du moins que nous ne soyons pas aussi conscients de cette autre réalité que nous le sommes de celle qui nous est familière. »

Bob accompagna Jerry lors de notre première séance d’hypnose. Il arriva avec un esprit plutôt sceptique en disant : « Ou bien elle vous ment... Ou bien tout cela est vraiment arrivé... Vous savez, ce n’est pas une menteuse... C’est la personne la plus honnête qu’il m’ait été donné de rencontrer dans la vie. » Néanmoins, Bob donna la mesure de sa potentielle résistance en avouant qu’il s’était endormi devant la télé en regardant Les Envahisseurs où figuraient quelques scènes d’enlèvement assez impressionnantes.

Avant de procéder au travail d’hypnose proprement dit, nous repassâmes quelques épisodes des expériences de Jerry, après quoi elle s’exprima sur son envie de trouver une Église autre que catholique qui fasse preuve de davantage de compassion dans ce qui la tourmentait. « Je passe d’une religion à une autre en suivant mes amis », dit-elle. Une église protestante locale parut au début plus accueillante à Jerry et Bob : « Mais ils voulaient tout chambouler dans notre existence... alors, ajouta Bob, on a pris nos distances et on ne s’en porte que mieux désormais. » Jerry était effondrée à l’idée qu’elle n’avait personne dans aucune paroisse à qui parler de ses problèmes d’enlèvement : « Parce qu’ils regardaient tout cela comme quelque chose de diabolique, d’infernal. Le Seigneur, disaient-ils, n’aurait jamais créé des êtres qui ressembleraient à ce que vous décrivez... » Du coup, Jerry se détourna de la religion car, de son point de vue, justement, les extraterrestres « représentaient une autre intelligence, une autre forme de vie, une autre réalité ». « Je ne crois pas qu’ils soient nécessairement bons ou méchants. » Un jour qu’elle avait raconté à plusieurs pasteurs une expérience qu’elle avait faite de sortie de corps, « ils se précipitèrent chez un de leurs supérieurs hiérarchiques qui leur dit : “ Ne faites jamais cela. ” »

Ensuite, Jerry et moi discutâmes de la curiosité qu’elle manifestait à propos d’un incident survenu dans le Missouri quand elle avait sept ans. Nous décidâmes de l’approfondir. Nous repassâmes en détail la configuration des lieux et de l’emplacement de sa maison à flanc de colline près d’un petit cours d’eau et d’un pré pour les bovins ; nous précisâmes l’agencement des pièces dans la maison. Jerry et sa sœur cadette dormaient dans des lits superposés.

Une fois en état de transe, les premières images affluèrent, notamment celles de la chambre en question, avec ses murs roses ; Jerry se voyait gisant sur le plancher dans sa longue chemise de nuit en pilou. La maison était tranquille, sans un bruit, et pourtant elle se sentait inquiète. Elle était tentée de quitter sa chambre et de se rendre dans le hall d’entrée. Une étrange clarté illuminait la pièce. Jerry se fit cette réflexion : « Il n’y a aucune raison d’avoir peur puisque je les connais. » Malgré l’angoisse qui montait en elle, elle éprouvait l’irrésistible besoin de se lever, de sortir dans le couloir et de se diriger vers le salon. Dehors, en direction du point d’où la clarté semblait provenir, Jerry vit une vingtaine ou une trentaine de petits êtres : effrayée, elle voulut reculer. Mais elle ne pouvait plus faire un seul mouvement. C’est alors que plusieurs êtres passèrent à travers les vitres de sa fenêtre et pénétrèrent dans la chambre. « Je ne voulais pas sortir, alors ce sont eux qui sont entrés », commenta-t-elle. Jerry sentait bien qu’ils s’impatientaient : c’est pourquoi ils s’approchèrent d’elle, toute pelotonnée, et la « relevèrent ». « Je ne veux pas m’en aller par la fenêtre », ajouta-t-elle, alors que la contrainte était de plus en plus évidente.

Au grand étonnement de Jerry, les êtres la firent passer à travers la fenêtre : « Et puis je me suis envolée à toute allure. » Comme elle avait été « arrêtée en plein ciel », Jerry put apercevoir le toit de sa maison, les arbres alentour et le sol tout en bas. « Ça m’a coupé le souffle de m’envoler ainsi à cette vitesse. » Il y avait « une énorme chose au-dessus » d’elle dans laquelle elle fut entraînée. En dépit de ses craintes, Jerry sent bien qu’elle participe en quelque sorte à ce processus : « Mais de quelle manière, je n’en sais rien. » Elle se mit à pleurer et vit que deux êtres « flottaient » également dans les airs en emmenant avec eux son petit frère Mark ; elle s’inquiéta alors et se demanda « s’il n’était pas trop terrorisé », encore qu’il parût dormir.

Jerry avait la sensation de courir, mais en fait elle se rendit compte que toute la partie inférieure de son corps, jusqu’à la ceinture, était « comme paralysée ». Elle cherchait sa respiration et haletait péniblement ; sa voix devint tremblotante tandis qu’elle me décrivait cette paralysie comme une vibration douloureuse. Puis une « intense vibration » grimpa jusque dans les bras et les mains : « J’ai peur que mon corps tout entier n’en soit la proie. » Je la rassurai en lui affirmant que revivre l’expérience ne pouvait lui causer aucun mal. « La vibration est si forte. Je n’y comprends rien », gémissait-elle, paniquée à l’idée de ne plus pouvoir seulement respirer. « Je ne peux absolument rien faire... Je me fais du souci pour Mark », dit-elle en pleurant. De véritables secousses agitaient Jerry de la tête aux pieds. « O.K. Servez-vous de moi, mais ne lui faites rien à lui... Ce n’est qu’un bébé ! Je les déteste rien que pour ça... Au début, je croyais qu’ils étaient amicaux. » Sanglotant au souvenir d’une expérience antérieure, Jerry déclara : « Je croyais pourtant qu’ils étaient gentils et qu’ils voulaient jouer. »

La salle circulaire du vaisseau où Jerry et Mark furent emmenés était sombre, du moins au début. Par la suite, Jerry put constater que le plafond était « en forme de dôme. Et parfaitement blanc... Il y a des rampes. Il y a différents niveaux, et ça monte très haut. Les gens et les appareils grimpent très haut ». Dans la salle, il y a deux tables incurvées, une pour Mark et une autre pour elle, où on les installa. « Comme il paraît minuscule sur la sienne, observa-t-elle. Je lui jette un coup d’œil et je lui demande d’être sage, de ne pas bouger de là, ajouta-t-elle en larmes. Il pourrait tomber ou je ne sais quoi », s’inquiéta-t-elle.

Puis Jerry aperçut un petit être « très sombre » sur des galeries au niveau juste au-dessus et qui « simplement la regardait» ; elle remarqua derrière lui un autre être, plus grand et plus clair, qu’elle appela « le chef ». Il paraissait aussi plus vieux, « mince et ridé, avec un beau visage et une sorte de sourire permanent » ; il portait une tenue jaune d’or faite d’une seule pièce et il avait quelques rares cheveux très raides jaune filasse. Ses mains étaient « longues et décharnées ». L’être communiqua à Jerry en l’appelant par son nom comme s’il la connaissait, ce qui ne rassura pas du tout Jerry, surtout lorsqu’elle se rendit compte qu’en effet il lui paraissait familier. Toutes ces anecdotes apportèrent un plus grand réalisme à la remémorisation de Jerry. Haletante et le corps subissant de terribles secousses, elle s’exclama en pleurant : « Oh ! je ne sais pas si je peux supporter ça... Jusqu’à maintenant, j’avais cru que c’était du rêve. » Mais elle admit que cet être est ou était parfaitement réel : « Donc, tout le reste l’est aussi. » Sa mère « avait tort » de prétendre que ce n’étaient que de vilains rêves. « Il faut que je cesse de raisonner comme tout le monde a l’habitude de le faire... C’est à moi de vivre ma vie. Je ne peux pas continuer de faire plaisir à ma mère, conclut-elle. Je dois faire face à ce qui m’arrive, et peu importe si des gens me prennent pour une folle. »

Le chef demanda à Jerry : « Les médicaments ont-ils fait de l’effet jusqu’à présent ? » Jerry ne comprit pas de quoi il était question. Puis elle revécut une séquence dans laquelle elle était soumise à une procédure extrêmement pénible, avec pénétration dans le côté de la tête de « quelque chose de pointu » comme une « aiguille », ce qui prit bien évidemment un peu de temps et ne réclamait « aucun médicament ». Elle criait désespérément et dégoulinait de sueur tandis que son corps se tordait de douleur et qu’elle essayait d’éloigner de telles images. «Je crois qu’ils voulaient me tuer. » Je l’assurai que ce rappel de souvenir ne pourrait en rien la tuer et je l’encourageai à pleurer tout son soûl comme elle décrivait la façon dont l’instrument était enfoncé « dans un angle supérieur » pour pénétrer jusqu’à l’intérieur du cou, sur le côté droit. « Arrêtez de me faire du mal », hurla-t-elle soudain, ses jambes étant agitées de spasmes incontrôlables (et j’étais là pour le voir). Haletante, terrorisée, Jerry finit par s’époumoner : « Je ne peux pas arrêter ça. AhhhlAhhh ! Je déteste ça ! Arrêtez ! Arrêtez !»

Au bord de l’étouffement à force de cris, de pleurs et de mouvements saccadés de tout le corps, elle s’écria : « Ça y est, ils y sont ! Ils y sont ! Oh ! C’est rentré en moi. C’est ça qu’ils m’ont rentré dedans. Ah ! Cette chose-là ! Ils ont mis cette chose-là dans mon corps ! » Je calmai Jerry du mieux que je pus en lui disant qu’elle irait beaucoup mieux après cela. « Ça ressort, annonça-t-elle. Ça coule. Il y a quelque chose qui goutte, je le sens bien, dans ma gorge. » Elle ne pouvait pas préciser si c’était du sang, de la salive ou autre chose. « Ils me laissent un peu tranquille. Ils sont épouvantables. Ils sont cruels. Je crois qu’ils ont fait encore autre chose. Oh ! (soupir)...Je n’avais pas prévu ça. » Jerry se souvient qu’on lui fit savoir qu’un petit objet avait été placé et laissé à l’intérieur de son corps, cette fois-là, « pour la contrôler » sans autre explication que celle-ci : « Nous faisons ce que nous avons à faire. »

« Je suis persuadée que c’est encore là, dit-elle. Je ne me rappelle pas qu’ils me l’aient enlevé. » Après cela, Jerry se sentit abattue et épuisée. Elle ignore ce qu’ils ont fait à Mark mais déclara : « Si jamais ils lui ont fait subir la même chose, je les tuerai. » La suite des événements est plus brumeuse. Le chef quitta la salle alors qu’elle demeurait quelques minutes encore allongée sur la table. Puis elle vit des éclairs et des points lumineux rouges et jaunes. Elle ne saurait dire la manière dont elle fut ramenée chez elle, ni si elle fut capable de raconter à sa mère ou à toute autre personne les détails d’une telle aventure traumatisante. À la fin de la séance, Jerry et moi-même devisâmes sur les mécanismes protecteurs censés l’avoir empêchée à ce jour de se remémorer ces tortures passées.

« Je suis en nage, dit-elle en sortant de la transe. Je ne savais pas qu’on pouvait à ce point se retrouver K.O. » Après la séance, elle continua pendant quelques minutes à éprouver une « drôle d’impression » au niveau des bras et des jambes et elle remarqua qu’elle avait eu à un moment la sensation de « devenir un vibrateur... comme si quelqu’un vous poussait dans un appareil vibrateur et que vous deveniez cette machine elle-même ». Les fameux « médicaments » devaient certainement référer au processus vibratoire mais comme elle ne les sentit pas au niveau du cou et de la tête, les vibrations n’ont donc pas effacé la douleur. Jerry se souvient que lorsque l’anesthésiste essaya de lui faire une injection au niveau de la moelle épinière afin de calmer la douleur lorsqu’elle accoucha de Colin, elle se mit à hurler car il lui sembla redevenir « la même chose » que ce qu’elle avait été à bord du vaisseau extraterrestre. Cette séance permit à Jerry de confirmer ses convictions de gamine de sept ans selon lesquelles le prétendu « cauchemar » était en fait un souvenir de quelque chose « qui s’était alors bel et bien produit à ce moment-là ». Bob, assez ébranlé par ce qu’il venait de voir et d’entendre, déclara à la fin de la séance : « Ça en fait des choses et des choses à considérer. Au début, je n’étais pas certain, mais quand j’ai vu les terribles effets que cela produisait sur elle, la douleur et tout le bazar... J’avoue que j’ai commencé à m’inquiéter. » Puis il trouva le moyen « de garder [son] calme » : « D’abord, j’étais littéralement collé à ma chaise, puis j’ai éprouvé le besoin de me lever et de bouger. »

Le lendemain, j’eus comme il se devait Jerry au téléphone. Elle me dit combien elle avait été secouée par le réalisme et l’intensité du « vécu » de cette remémorisation de kidnapping. « Je croyais que ne me reviendraient que quelques souvenirs, comme ça... » Jerry avait noté à quel point elle redoutait de regarder ou de se souvenir qu’elle regardait les extraterrestres. Selon elle c’était trop effrayant : « Parce que ce que l’on regarde, on le connaît. » Elle était également très troublée par l’intensité de la douleur qu’elle avait ressentie à nouveau et elle se demandait si certains éléments de son expérience de 1990 ne s’étaient pas entremêlés avec ceux des expériences de l’enfance que nous avions déjà explorées. Dans son journal, elle essaya de définir les éléments appartenant à la période de ses sept ans et ceux de 1990, mais les cartes étaient brouillées parce qu’elle n’avait pas encore exploré sous hypnose l’incident du temps de sa vie adulte.

Au cours des semaines qui suivirent, Jerry raconta divers incidents concernant des rapts récents ou passés, retranscrivit des rêves, « des rêves extrêmement réalistes d’ovnis », des visions et des expériences de sortie de corps que la régression avait stimulés. C’est à la même période que Colin commença à confier ses expériences que Jerry consignait aussitôt dans son journal. Six jours après la régression, elle écrivait : « J’ai l’impression que depuis la régression, je suis libérée d’une partie de l’immense et lourd fardeau qui pesait sur mes épaules. » Le 27 août, elle aperçut un rayon ou pilier lumineux faisant face aux escaliers dans sa maison ; elle pensa un instant m’appeler mais n’en fit rien. Le 21 septembre, Jerry enregistra pour la première fois sur bande magnétique un rêve dans lequel elle voulait ramener chez elle un cheval afin d’en prendre soin. À la fin du rêve, elle se sentit « flouée de l’opportunité de se retrouver avec son cheval et de le soigner ». En septembre, Jerry commença à réfléchir à ses appréhensions sexuelles et à les rattacher pour la première fois aux traumatismes créés par les kidnappings. C’était le vœu de Jerry de venir à bout de ces peurs et d’avoir enfin une « sexualité saine et normale », et c’est pour cette raison qu’elle sollicita une seconde séance de régression hypnotique.

Nous primes rendez-vous pour le 5 octobre, et Jerry, de façon très explicite, exprima son souhait de découvrir les causes profondes de son refus « par tous les moyens » de se livrer aux joies d’une vie sexuelle harmonieuse. La sœur de Bob, Anna, était présente pour cette deuxième séance. Jerry choisit d’explorer l’épisode au cours duquel elle avait été terrorisée, à l’âge de treize ans, en pleine nuit en sentant que quelque chose lui appuyait lourdement sur le ventre et le pubis. Avant d’attaquer la régression elle-même, nous résumâmes les circonstances qui entouraient cet épisode qui dut se produire vers la fin de 1975 lorsque Jerry était au cours complémentaire. Même si l’incident a tout pour faire dresser les cheveux sur la tête, Jerry ne révéla alors rien à personne, pas même à sa mère.

Sous hypnose, Jerry commença à avoir ses premières images. Elle se réveilla et vit une intense lumière brillante qui éclairait toute sa chambre. Elle ressentit comme une présence et elle eut très peur. Elle pensa : « Si je reste tranquille, ils ne m’emmèneront pas. » Les êtres essayèrent de la rassurer en lui répétant de ne pas avoir de crainte, mais cela n’eut aucun effet sur elle : « Parce qu’ils n’arrêtent pas de mentir. » Bien qu’elle « ne voulût surtout pas les voir », Jerry remarqua tout de même deux êtres, « l’un derrière elle et l’autre à côté ». Ils lui dirent qu’il fallait qu’elle vienne avec eux et ignorèrent complètement ses protestations. « Ils m’ont attrapée par les bras... et le contact était gentil et doux comme du velours mais froid. » Cette sensation parut la calmer et Jerry se retrouva « tout simplement embarquée avec eux. Je les suivais lentement. On grimpait lentement. C’est bizarre. Je ne sais pas comment ils arrivent à faire ça. »

Un être de chaque côté, elle partit avec eux en flottant dans les airs, « après être passée à travers la fenêtre, comme à travers un mur. Comme s’il n’y avait rien ». Elle ressentit derechef cette « sensation de paralysie » tandis qu’on la faisait entrer dans un énorme vaisseau. « Cette façon d’être emmenée comme ça me terrorise », commenta-t-elle en commençant à chercher sa respiration de manière convulsive. Par une ouverture, elle fut entraînée vers « cette même salle idiote où des horreurs avaient lieu ». Deux êtres s’activaient autour d’une table, « comme s’ils la préparaient ou quelque chose du même ordre. Je ne contrôle vraiment plus rien ». Un être de plus haute taille, qu’elle a déjà « maintes fois » rencontré depuis qu’elle a cinq ans mais qu’elle n’apprécie pas, lui dit de ne pas avoir peur ; néanmoins, son angoisse ne faisait qu’augmenter. « Comment se fait-il qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils font ? » protesta Jerry. En tant que petite fille, elle avait fait confiance à cet être, mais à présent, elle se sentait trahie par lui. « Il n’a aucune patience » et en dépit de ses protestations, ils l’installèrent sur une table : « On ne peut pas discuter avec eux. »

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