Egomaniac
9 - Emerie
9
Emerie
– Tenez, encore quelques messages.
Juste après avoir terminé son appel, Drew me fait signe d’entrer dans son bureau. Je dépose le sac contenant notre déjeuner sur sa table de travail et lui tends les feuillets. Il les compulse rapidement et en retire un.
– Si ce type rappelle, Jonathon Gates, vous avez la permission de lui raccrocher au nez.
– Je peux l’insulter avant ?
Il prend un air amusé.
– Vous le traiteriez de quoi ?
– Ça dépend. Qu’est-ce qu’il a fait de mal ?
– Il frappe sa femme.
– Oh, bon Dieu. OK. (Je grimace en réfléchissant à un nom d’oiseau pour monsieur Gates.) Je le traiterais de putain d’animal et puis je lui raccrocherais au nez.
Drew s’esclaffe.
– Vous ne jurez pas comme une New-Yorkaise.
– Comment ça ?
– Vous prononcez le mot en entier. P-U-T-A-I-N.
– Et je devrais prononcer comment ?
– ‘Tain. Sans le « pu ».
– ‘Tain.
– Encore un peu raide. Il faudra vous entraîner, avant que ça sonne naturel.
Je plonge la main dans le sac de courses et en sors la nourriture que j’ai achetée. Avec un sourire, je la lui tends.
– Prenez votre déjeuner, ‘tain.
– Bien, commente-t-il, un sourire aux lèvres. Continuez comme ça. Vous ne tarderez pas à passer pour Tess.
– Tess ?
– Ma secrétaire qui est en congé après son opération de la hanche. Elle a soixante ans et ressemble à Mary Poppins, mais elle jure comme une charretière.
– Je vais m’entraîner dur.
Je nous ai commandé des sandwichs chez un traiteur que j’ai découvert le premier jour de ma fausse location. Comme Drew m’a l’air du genre à prendre soin de lui, j’ai choisi un club sandwich pain complet dinde et avocat et pareil pour moi, même si, en général, j’ai tendance à manger moins sainement. Drew a dévoré son sandwich en entier avant que j’aie mangé la moitié du mien, alors que je ne suis pourtant pas du genre à manger lentement.
– J’en déduis que vous avez aimé ? demandé-je en regardant son emballage vide.
– Je suis allé à la salle de sport à cinq heures du matin et n’ai pas eu le temps de petit-déjeuner avant une réunion de bonne heure dans le nord de la ville. C’est la première chose que j’avale de la journée.
– Cinq heures du matin ? Vous êtes allé au sport à cinq heures du matin ?
– Je suis un lève-tôt. À votre ton horrifié, j’en conclus que ce n’est pas votre cas ?
– J’essaie de me faire violence.
– Et ça fonctionne ?
– Pas super, j’admets en riant. J’ai du mal à m’endormir le soir, du coup, les réveils sont rudes.
– Vous faites du sport ?
– J’ai commencé les fameux cours de krav-maga quelques fois par semaine pour me fatiguer, en espérant que ça m’aiderait à dormir. Mais ça ne marche pas trop. Enfin, j’aime bien quand même.
– Et les boissons à base de mélatonine, vous avez essayé ?
– Oui. Aucun effet.
– Les somnifères ?
– Je suis encore groggy vingt-quatre heures après la prise. Même le paracétamol me fatigue.
– La prolactine alors.
– La prolactine ? C’est quoi ? Une vitamine ?
– C’est une hormone que l’on produit après l’orgasme. Ça donne envie de dormir. Vous avez essayé la masturbation juste avant de vous coucher ?
Je m’étrangle au milieu d’une bouchée de mon sandwich. Pas l’étranglement avec crachouillis et toux, genre c’est-passé-par-le-mauvais-tuyau. Non. Je m’étrangle. Littéralement. Un morceau de pain est resté coincé dans ma gorge, qui empêche le passage de l’air. Prise de panique, je me lève en renversant l’emballage, le reste de mon sandwich à la dinde et mon soda. Tout finit par terre. Et je désigne furieusement ma gorge.
Par chance, Drew comprend le message. Il se précipite de mon côté du bureau et m’assène quelques tapes dans le dos. Voyant que je reste incapable de respirer, il m’enveloppe de ses bras par-derrière et pratique la méthode de Heimlich. À la seconde forte poussée, le pain qui me bloquait la trachée est délogé et vole à travers le bureau. Bien que la scène n’ait sans doute pas duré plus de quinze secondes, je me plie en deux, aussi haletante que si j’avais été privée d’oxygène pendant plusieurs minutes. Mon cœur tambourine comme un fou dans ma poitrine, surexcité par l’afflux soudain d’adrénaline.
Drew ne me relâche pas. Il garde les bras étroitement noués autour de moi, juste sous ma poitrine, tandis que je prends de longues inspirations.
Enfin, une fois que ma respiration a retrouvé un rythme à peu près normal, il me demande d’une voix basse et hésitante :
– Ça va ?
Ma voix, à moi, est gutturale.
– Je pense que oui.
Son étreinte autour de moi se desserre, mais il ne bouge pas. Au lieu de quoi, il pose la tête sur le sommet de mon crâne.
– Vous m’avez flanqué une de ces trouilles.
Je porte une main à ma gorge.
– C’est une sensation terrifiante. Je ne m’étais jamais étouffée avant.
L’espace du bref instant de ma mort imminente, j’ai complètement oublié ce qui a causé cet étranglement à la base. Mais ça me revient très vite.
– Vous avez failli me tuer.
– Vous tuer ? On dirait que votre cerveau a été privé d’oxygène, ma belle, parce que je viens au contraire de vous sauver la vie.
– C’est à cause de vous si je me suis étranglée, à parler de masturbation avec une quasi-inconnue au beau milieu de son déjeuner.
– Une quasi-inconnue ? Je vous ai vue en sous-vêtements, vous ai sortie de prison et donné un endroit où poser vos fesses toute la journée. Je trouve plutôt que je suis votre meilleur ami dans cette ville, à ce stade.
Je fais volte-face pour planter mes yeux dans les siens.
– Je n’ai peut-être pas besoin de me masturber, de toute façon. Qui vous dit que je n’ai pas un petit ami pour prendre soin de mes besoins ?
Drew ricane. Il ne sourit pas, il ricane.
– Si tel est le cas et que vous avez toujours des soucis d’endormissement une fois qu’il s’est occupé de vous le soir, eh bien, plaquez-le parce qu’il est nul au lit.
– Je suppose que toutes vos nanas s’endorment sur-le-champ, une fois que vous vous êtes chargé de leur cas ?
– Carrément. Je suis une sorte de superhéros. Prolactinator, on m’appelle.
Cet homme possède l’étrange capacité de me faire rire au beau milieu d’une dispute. Hilare, je me penche pour ramasser mon sandwich éparpillé au sol.
– OK, Prolactinator, et si vous utilisiez vos superpouvoirs pour m’aider à nettoyer ce bazar ?
Une fois la débâcle de ce déjeuner contenue, je propose à Drew de l’aider à déballer ses cartons. Il y a une perceuse sans fil dans le premier que nous ouvrons, et il accroche ses diplômes joliment encadrés pendant que je sors et nettoie des objets. La conversation est légère et fluide jusqu’à ce qu’il me pose une question que je redoute toujours.
– Vous ne m’avez jamais expliqué ce qui vous avait amenée à New York, tout compte fait ?
– C’est une longue histoire.
Il regarde sa montre.
– J’ai vingt minutes avant mon prochain rendez-vous. Allez-y.
L’idée me traverse brièvement d’inventer une réponse afin de m’éviter le récit de la vérité. Et puis je me dis que ce type m’a vue au plus mal, qu’il m’a aidée à ne pas atterrir en prison et qu’il a été le témoin privilégié de ma naïveté ; on pourrait me vendre le pont de Brooklyn, comme disent les New-Yorkais. Alors j’opte pour la franchise.
– Pendant ma première année de fac, je ne savais pas trop quels cours choisir. J’ai donc assisté à une heure de cours de psychologie et le prof était génial. Seulement, il était aussi alcoolique et ratait souvent ses cours ou arrivait alors qu’il ne restait plus que dix minutes. Il avait un assistant de New York, mais qui bossait pour son doctorat à l’université d’Oklahoma. C’est lui qui se retrouvait à enseigner la plupart des cours que le prof aurait dû donner lui-même. Cet assistant, c’était Baldwin.
Drew lâche une pile de dossiers dans un placard, qu’il referme, avant de se tourner vers moi.
– Alors vous avez déménagé à New York pour vous rapprocher de ce Baldwin ? Je croyais que vous aviez dit l’autre jour qu’il n’éprouvait pas les mêmes sentiments que vous ?
– C’est le cas. Baldwin et moi sommes devenus bons amis, au fil des quatre années suivantes. Il avait une petite amie, avec qui il vivait, une étudiante en histoire de l’art qui faisait aussi du mannequinat à côté. (Je lève les yeux au ciel au souvenir de Meredith, si imbue de sa personne.) Il est resté à la fac pour enseigner après avoir bouclé son doctorat, avant de décider de retourner à New York, d’ouvrir son propre cabinet et d’enseigner ici. On est restés en contact pendant que moi, je préparais mon diplôme, et il m’a beaucoup aidée à rédiger ma thèse par Skype pendant une année.
– On en vient bientôt aux scènes de sexe ou à quelque chose d’un peu excitant, dans cette histoire ? Parce qu’il commence à m’ennuyer profondément, ce bon vieux Baldwin.
Il se trouve près de moi, en train d’ouvrir le dernier carton. Je lui donne une petite tape sur le bras.
– C’est vous qui avez voulu l’entendre, cette histoire.
– Je croyais que ce serait plus intéressant, me taquine-t-il, sourire arrogant aux lèvres.
– Bon, je vais abréger pour ne pas vous endormir…
– Pas de souci, m’interrompt-il. Je n’ai pas sommeil. Je ne me suis pas masturbé, ce matin.
– Merci de me tenir au courant. Vous voulez entendre la fin ou quoi ?
– Bien sûr. J’ignore pourquoi, mais j’ai hâte de savoir ce qui cloche chez ce Baldwin.
– Pourquoi est-ce que vous présumez que quelque chose cloche chez lui ?
– Simple pressentiment.
– Eh bien, vous avez tort. Rien ne cloche chez Baldwin. C’est un type super, extrêmement intelligent et cultivé.
Drew pose les mains sur ses hanches et s’arrête de travailler pour m’accorder toute son attention.
– Vous avez dit qu’il « avait » une petite amie pendant quatre ans. J’en déduis qu’ils ont rompu ?
– Oui. Juste avant qu’il ne rentre à New York.
– Et il n’a rien tenté avec vous, sachant que vous étiez amoureuse de lui ?
– Comment vous savez que j’étais amoureuse de lui ?
Il me regarde, suggérant que la réponse était évidente.
– Vous l’étiez ?
– Oui. Mais… je ne vous l’ai pas dit.
– On lit en vous comme dans un livre ouvert.
Je lâche un soupir.
– Pourquoi est-ce si facile pour vous de le voir, alors que Baldwin ne s’en rend pas compte ?
– Il s’en rend compte. Il le sait. Mais pour une raison ou une autre, il vous le cache.
C’est assez dingue : Drew a mis le doigt sur un truc que je suspecte depuis longtemps. J’ai toujours eu l’impression que Baldwin connaissait mes sentiments pour lui, même si jamais je ne les ai exprimés en sa présence. Et une partie de moi a toujours espéré qu’il éprouvait au moins quelque chose pour moi, même s’il n’en a jamais rien montré. Raison pour laquelle j’ai décidé de faire le premier pas, au sens propre, en venant habiter à New York. Je ne sais pourquoi, je m’étais mis en tête que son célibat actuel rendait la période propice. Hélas, tout ce que j’ai réussi à faire, c’est me torturer un peu plus chaque fois qu’il ramenait ses rencards à la maison plusieurs fois par semaine. Et moi, j’avais pensé qu’en emménageant à New York, ça déclencherait peut-être un début de relation.
– Il est célibataire, maintenant ?
– Il ne sort avec personne de façon régulière, en tout cas. Même si j’ai l’impression qu’il est passé sur la moitié des femmes de la ville en quelques mois. Il rentre avec une fille différente presque chaque semaine. La dernière en date s’appelle Rachel.
Je lève les yeux au ciel.
– Vous vivez avec lui ?!
– Non, je sous-loue l’appartement à côté du sien pendant que son voisin est parti enseigner en Afrique pour un an.
– Attendez un peu que je récapitule : il passe devant chez vous avec des femmes et n’a jamais admis être au courant de ce que vous ressentez pour lui.
– C’est ma faute. Je ne lui ai toujours pas avoué mes sentiments.
– Ce n’est pas votre faute. Ce type est un connard.
– Non, pas du tout.
– Ouvrez les yeux, Emerie.
– Vous ne savez pas de quoi vous parlez.
– Je vous souhaite d’avoir raison, mais je suis prêt à parier que non.
Je sens la colère qui me monte dans la gorge et envisage de retourner en trombe dans mon bureau en le laissant se débrouiller pour déballer ses cartons. Mais j’ai un espace sur Park Avenue gratuitement grâce à lui. Alors je me tais et je finis ce que nous avons commencé. Jusqu’à exhumer le dernier objet.
C’est un petit cadre photo enveloppé dans du papier bulle. Drew a emporté quelques cartons vides au composteur de papier recyclé dans la cave de l’immeuble. Il revient pile au moment où j’arrache la dernière couche de scotch. Le cliché représente un beau petit garçon en tenue de hockey. Il doit avoir six ou sept ans, et un golden retriever lui lèche le visage tandis qu’il rit.
Souriant, je me tourne face à Drew.
– Il est adorable. C’est votre fils ?
Il me prend la photo des mains.
– Non, répond-il sèchement.
Quand nos regards se croisent, je suis sur le point de le questionner encore, mais il me devance.
– Merci de votre aide. Je dois me préparer pour un rendez-vous.
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