Egomaniac
14 - Drew
14
Drew,
réveillon du 31 décembre,
cinq ans plus tôt
– Joyeux anniversaire de mariage.
Alexa est assise sur le canapé, à feuilleter un People. Je me penche pour lui donner un baiser sur la joue, puis un peu plus pour effleurer le front de mon fils de presque deux ans, qui dort, la tête sur une cuisse de sa mère. Il bave. Il y en a plein sur la cuisse de ma femme.
– Il y a quelques années, ce n’est pas ainsi que tu mouillais le soir du réveillon, je plaisante en désignant sa jambe.
Elle lâche un soupir.
– J’aimerais tant qu’on puisse sortir. C’est le premier réveillon que je passe à la maison depuis mon enfance.
Les fêtes de fin d’année, c’est important pour mon épouse. Elle les attend avec l’impatience d’une gamine qui guette le père Noël. Or, hier, quelqu’un a annoncé à Alexa que le père Noël n’existait pas. On avait prévu de sortir ce soir, une fête dans le centre-ville d’Atlanta, organisée par une amie à elle que je n’apprécie pas spécialement. Mais la baby-sitter s’est décommandée. Alexa était au trente-sixième dessous. Pour ma part, je me suis réjoui en secret. C’est le premier jour de repos que j’ai depuis un mois, et rester à la maison à regarder des films, voire fêter les douze coups de minuit par une partie de jambes en l’air avec ma femme, ça me convient parfaitement, en matière de réjouissances.
Mais Alexa boude depuis vingt-quatre heures. Elle a encore du mal à s’adapter au nouveau style de vie induit par la maternité. Après tout, elle n’a que vingt-deux ans et toutes ses copines s’éclatent comme les filles insouciantes de leur âge.
J’avais espéré qu’elle se fasse de nouvelles amies aux cours de « La mère et l’enfant » qu’elle a intégré le mois dernier, genre des amies mariées, mamans, et qui ne pensent pas que se montrer responsable en matière de boisson signifie juste ne pas renverser son shot de Goldschläger.
– Pourquoi tu ne sortirais pas ? Je peux rester à la maison avec Beck.
Ses prunelles s’allument.
– C’est vrai ?
Ce n’est pas exactement comme ça que j’avais envisagé de passer notre anniversaire de mariage, mais Alexa en a besoin.
– Bien sûr. Je suis crevé. On va passer la soirée ici, mon petit bonhomme et moi. Ça tombe bien, on n’a pas assez l’occasion de passer du temps ensemble.
Alexa soulève délicatement la tête de Beck de sa cuisse, la pose sur un coussin et bondit pour m’enlacer.
– J’ai trop hâte de porter ma nouvelle robe. Lauren et Allison vont être vertes de jalousie que j’aie les moyens de faire mon shopping chez Neiman Marcus.
Je m’oblige à sourire.
– J’ai trop hâte de t’aider à l’enlever quand tu rentreras à la maison.
*
* *
On a déposé Alexa chez sa copine Lauren hier soir et j’ai proposé de repasser la chercher, mais elle a refusé ; elle prendrait un taxi pour rentrer afin que je n’aie pas à réveiller le bébé. En l’occurrence, ça n’aurait pas posé problème. Car le bébé en question est bien réveillé… vu qu’il est huit heures du matin et que ma femme n’est toujours pas rentrée.
Beck est assis dans sa chaise, occupé à suçoter des Cheerios. Il lâche un couinement de canard bruyant alors que je me verse ma deuxième tasse de café. Je gonfle mes joues d’air et l’expulse d’un coup en m’asseyant, imitant son coin-coin. L’espace d’un instant, il a l’air surpris par le son et je le crois sur le point de pleurer. Puis il éclate d’un rire qui déclenche mon hilarité à mon tour.
– Tu aimes ça, mon petit bonhomme, hein ? (Je me penche vers lui et remplis mes joues à nouveau.) Coin-coin.
Mon fils observe mon visage comme si j’étais un extraterrestre, avant d’éclater de rire à nouveau. Au bout de la troisième ou quatrième fois, il comprend et je le vois essayer d’émettre le même bruit. Ses petites joues se gonflent, mais il ne sort qu’un filet d’air et de bave de sa bouche. Pas de coin-coin. Il ne se décourage pas pour autant.
Après chacune de ses tentatives, je reproduis le son et il m’observe attentivement avant de réessayer. À un moment donné, c’est à son tour et je crois qu’il va enfin avoir son instant de gloire. Il aspire une grande goulée d’air et… retient son souffle. Ses joues potelées virent au rouge et son expression se fait extrêmement concentrée. C’est bien mon fiston, ça. Si tu ne réussis pas du premier coup, essaie encore. Plus fort. Je fais l’expérience d’un moment d’intense fierté paternelle. Mon fils sera un travailleur acharné.
Il recommence le coup du visage-tout-rouge-qui-retient-sa-respiration plusieurs fois et se remet à rigoler. Alors je me repenche vers lui pour faire le canard et, quand j’inspire, je me rends compte qu’en fait, depuis quelques secondes, il a cessé de s’entraîner à couiner. En fait, il est en train de remplir sa couche.
Nous passons les dix minutes durant lesquelles je le change à nous marrer. Même si je le soupçonne de rire de moi et pas avec moi.
Peu après, ma petite machine à caca baisse le rideau. Je le contemple un long moment, émerveillé. Ce n’est pas exactement comme ça que j’envisageais ma vie il y a trois ans, pourtant je ne l’échangerais pour rien au monde aujourd’hui. Mon fils représente tout à mes yeux.
À l’approche de dix heures, mon agacement qu’Alexa ne soit toujours pas rentrée à la maison commence à virer à l’inquiétude. Et si quelque chose lui était arrivé ? Je ramasse mon téléphone sur le plan de travail de la cuisine et vérifie mes SMS. Toujours rien. Alors je compose son numéro. Et tombe directement sur sa boîte vocale.
La fenêtre du salon de notre appart au troisième étage donne sur Broad Street, une rue paisible bordée d’arbres, dans la proche banlieue d’Atlanta. Le monde entier ou presque a fait la fête hier soir, en conséquence, la rue est particulièrement calme ce matin. Je ne peux donc pas rater la Dodge Charger jaune vif suréquipée, ornée du chiffre « 9 » peint sur un flanc, qui tourne à l’angle de la rue. Malgré les fenêtres fermées, j’entends le rugissement du pot d’échappement sans silencieux et le crissement des pneus quand le chauffeur prend le virage trop vite.
Quel connard. Ce coin, il est à angle mort. Alexa aurait pu être en train de traverser avec la poussette et ce crétin ne les aurait vus que trop tard. Je secoue la tête et suis des yeux le véhicule qui stoppe à plusieurs pâtés d’immeubles de ma fenêtre. Il reste à l’arrêt quelques minutes. Et puis la portière côté passager s’ouvre et une paire de jambes à tomber par terre apparaît.
Je suis marié, je ne suis pas mort. J’ai le droit de regarder.
Sur quoi la propriétaire des gambettes descend de la voiture et je me rends compte que, en effet, j’ai totalement le droit de regarder.
Parce que la femme qui sort d’une voiture de sport à quelques immeubles de celui où nous vivons se révèle être ma femme.
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