Egomaniac
39 - Emerie
39
Emerie
Je sens le matelas s’enfoncer quand Drew se lève.
– Où tu vas ?
– Je ne voulais pas te réveiller. (Il contourne le lit et vient me déposer un baiser sur le front.) Il est tôt. Rendors-toi.
– Quelle heure il est ?
– Cinq heures trente.
Je me hausse sur un coude dans le noir.
– Pourquoi tu te lèves aussi tôt ?
– Il faut que je descende au bureau essayer de voir comment je peux caser, pour quelque temps, six journées de travail que j’ai déjà réduites à cinq dans seulement deux jours par semaine.
– J’en déduis que tu n’as pas consulté ton planning depuis un jour ou deux ?
– J’ai essayé, mais cette saleté de truc était verrouillée et n’a pas voulu se synchroniser.
Je me rallonge dans le lit et remonte la couverture.
– Ton premier rendez-vous n’est pas avant dix heures. Je ne pensais pas que tu rentrerais avant ce matin, sinon j’aurais fait débuter ta journée plus tôt. Je t’ai réorganisé les deux semaines à venir. Ça fait de longues journées, mais j’ai pu faire coïncider tous tes rendez-vous physiques sur deux jours par semaine. J’ai transformé un rendez-vous physique en conf’call et tu la feras depuis Atlanta jeudi de la semaine prochaine. Pour tout le reste, c’est réglé. J’ai aussi changé mon planning à l’inverse, afin que mes journées où tu es là soient légères et les autres bien remplies. Comme ça, je peux t’aider dans le travail de secrétariat, ce qui te permet d’avancer dans ta journée.
Drew reste silencieux une minute et je commence à craindre d’avoir outrepassé ma fonction. Je n’aurais peut-être pas dû toucher à son planning. Mais c’était pour l’aider de mon mieux. La chambre est plongée dans la pénombre et j’entends le froissement de ses vêtements, sans trop savoir s’il les enlève ou s’il les enfile, jusqu’à ce qu’il se réinstalle dans le lit. Son corps chaud se colle contre le mien. Il n’a toujours pas parlé, alors je me tourne face à lui.
– J’ai dépassé les bornes ?
Il me caresse la joue.
– Non, chérie. Tu n’as pas dépassé les bornes.
– Tu ne dis rien. J’ai cru que je t’avais agacé.
– Je réfléchissais, c’est tout.
– À quoi ?
– Au fait que je me sente chez moi, là, alors que je n’ai pas mis un pied dans mon appartement depuis une semaine.
C’est très probablement la chose la plus adorable qu’on m’ait jamais dite. En plus, il a raison. J’ai été toute tendue cette semaine, et je viens juste de me rendre compte que cette nervosité s’est apaisée à la seconde où j’ai regardé par l’œilleton cette nuit.
– Oui, je comprends ce que tu veux dire. Tu me calmes. Tu m’apaises, je pense que c’est plus ça.
– Ah oui ?
Il pose une main sur ma joue et caresse du pouce le creux de mon cou.
– Oui.
Il me dépose un baiser sur la pointe du nez.
– Tant mieux. Tu sais à quoi je pense, là ?
– À quoi ?
– À la manière dont je pourrais te remercier d’avoir organisé mon emploi du temps. J’hésite entre utiliser ma bouche et te dévorer en guise de petit déjeuner ou te prendre par-derrière tout en caressant ton anus.
Je glousse.
– Tu es vraiment un goujat. Tu es passé de tendre à cochon en dix secondes montre en main.
Celle qu’il avait dans mon cou tombe sur mon sein, dont il effleure le téton avant de le pincer… fort.
– Tu l’aimes bien, ma bouche de goujat.
Il a raison, après tout, je ne vais pas me battre pour le détromper.
– C’était quoi, mes options, au fait ?
– Ma bouche ou à quatre pattes, répond-il d’une voix où je perçois le sourire.
Je déglutis.
– Pourquoi se cantonner à une des deux ? Tu n’es pas attendu au bureau avant dix heures.
*
* *
– Tu veux encore du café ?
Il est dix-huit heures passées et Drew a encore un client à recevoir et une dizaine d’autres à rappeler.
– J’adorerais, merci.
Je lui prépare son café juste comme il l’aime et le lui apporte dans son bureau. Il est en train de lire un dossier bleu dont j’ai signé la réception il y a une heure.
– Merci, répète-t-il sans lever les yeux.
– Tu me remercies beaucoup, aujourd’hui.
– Attends de voir ce que j’ai dans ma manche pour ce soir, répond-il.
Je sais qu’il est occupé, je ne veux pas lui prendre trop de son temps à batifoler. Il m’arrête au moment où j’arrive à sa porte.
– Chez moi ce soir ? Tu pourras rester dormir même si je m’en vais de bonne heure ou prendre un bain si tu veux. Ma nouvelle esclavagiste de secrétaire m’a prévu un début de journée à sept heures.
– Tu es sûr que tu ne dormirais pas mieux si je rentrais passer la nuit chez moi ? Tu as besoin de repos, avec tous les voyages et le stress que tu subis.
Drew lâche la liasse de feuilles qu’il lisait.
– Viens ici.
Je retourne me poster devant son bureau.
– Plus près.
Quand j’approche de son siège, il me surprend en m’attirant d’un coup sur ses genoux.
– Quatre heures de sommeil à côté de toi, c’est mieux que huit dans un lit vide.
– Méfie-toi, Jagger. Tu es en train de perdre ton acidité et de devenir tout sucre avec moi.
– Je suis tout sucre avec toi depuis le premier soir où tu as essayé de me flanquer hors de chez moi à coups de pied dans le derrière. Allez file. Va chercher tes affaires. Tu n’as pas besoin de traîner ici si tu as terminé, d’autant qu’ils annoncent de la neige pour ce soir.
Je m’empresse de suivre le conseil de Drew, à savoir aller remplir un petit sac de voyage et revenir.
Je passe tout le trajet de retour chez moi à penser à lui. Drew est le genre d’homme qui ne se laisse pas facilement apprivoiser en apparence, mais une fois que c’est fait, ça vaut largement les efforts consentis pour franchir ses barrières. Au cours de la semaine écoulée, j’ai la sensation que notre relation a vraiment pris une nouvelle voie.
Au point que je décide d’appeler mes parents tout en préparant mon sac, pressée de leur parler du nouvel homme dans ma vie, chose que je fais rarement. Ces derniers temps, disons, je ne sais pas, ces trois dernières années, c’était parce que je n’avais pas de nouveau petit ami. Mais aussi parce que je savais que ma mère allait s’inquiéter pour moi. Elle redoute que je sois blessée ou que j’aie par mégarde porté mon choix sur un tueur en série… parce que, bien entendu, tous les gens qui vivent dans une grande ville sont des tueurs en série potentiels. Alors je distille mes informations au compte-gouttes.
– C’est merveilleux, ma chérie. Comment vous vous êtes rencontrés ?
Euh… il s’est introduit dans mon bureau, puis il m’a sortie de prison le lendemain. Meilleur rencard de ma vie.
– En fait, c’est le propriétaire de mon nouveau bureau.
– Et c’est un gentil jeune homme ?
On ne s’est pas disputés… aujourd’hui.
– Oui, maman. Il est très gentil.
– Qu’est-ce qu’il fait dans la vie ?
Eh bien, il surfe sur les tendances misogynes qu’il a développées à cause des mensonges et des tromperies de son ex-femme et tâche d’extraire des hommes de leur mariage raté en laissant leur femme sans le sou.
– Il est avocat. Droit de la famille.
– Un avocat. Très bien. Et dans le droit de la famille. C’est une profession noble. Quand aurons-nous le plaisir de le rencontrer ?
– Je ne sais pas, maman. Il est très occupé avec son travail, en ce moment.
Et il se bat pour la garde de son fils… qui n’est pas son fils parce que sa garce d’ex-femme l’a utilisé comme vache à lait quand elle s’est retrouvée enceinte d’un autre homme.
Ma mère pousse un soupir.
– Bon, en tout cas assure-toi qu’il ait des valeurs. L’argent et un physique avenant, ça provoque souvent une cécité passagère.
– Oui, maman.
Nous discutons encore un peu, puis, ne me demandez pas d’où ça sort, une question m’échappe.
– Comment tu as su que papa était l’homme de ta vie ?
– J’ai arrêté de dire « je » quand j’envisageais l’avenir.
– Comment ça ?
– Avant de rencontrer ton père, tous mes projets n’étaient que ça : mes projets. Après notre rencontre, même au bout de quelques semaines seulement, j’ai cessé de voir l’avenir comme « mon » avenir mais comme le nôtre. Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite, mais quand je parlais des événements à venir, les samedis soir, les vacances, n’importe quoi, j’ai fini par réaliser que je m’étais mise à dire « nous » et plus « je ».
*
* *
Je passe à l’épicerie sur le chemin du retour au bureau et prends de quoi nous faire à dîner. Drew va résider dans un hôtel d’Atlanta et travailler très dur le temps qu’il passera là-bas, du coup je me suis dit qu’il apprécierait un repas maison. Il rentre au moment où je sors les lasagnes du four.
– Hum, ça sent bon ici.
– J’espère que tu aimes les lasagnes.
– C’est mon deuxième plat préféré.
– Quel est le premier ?
Il vient se poster derrière moi, repousse mes cheveux sur une épaule et m’embrasse dans le cou. Sa réponse vibre contre ma peau.
– Toi.
– Calme-toi. Tu as besoin de profiter d’un bon repas tant que tu le peux. Tes semaines à venir vont être chargées.
J’ouvre le tiroir à droite de la cuisinière pour chercher une spatule et tombe sur deux petites voitures et un vieux téléphone à clapet au milieu des ustensiles de cuisine.
– Je me demandais justement où tu rangeais tes petites voitures.
Drew s’esclaffe.
– Quand je demande à Beck de mettre de l’ordre dans ses affaires, il se contente de tout fourrer n’importe comment dans les tiroirs. L’an dernier, j’ai trouvé des crayons dans le bac à rangement des couverts. Il avait pris les cuillères et les avait toutes jetées à la poubelle. Face à mes questions, il a haussé les épaules et m’a expliqué qu’on n’en avait pas besoin parce que c’était plus facile de manger avec les mains, mais qu’en revanche, il n’y avait rien d’autre pour colorier.
Je souris.
– Pas faux.
Drew sort le téléphone à clapet du tiroir.
– Tu te rappelles, au début de notre rencontre, le jour où j’ai regardé les photos dans ton portable ?
– Oui. Tu m’avais dit que la meilleure façon de découvrir une personne, c’était de regarder les photos qu’elle a dans son téléphone au moment où elle s’y attend le moins. Ensuite, après avoir regardé les miennes, tu m’as passé ton appareil, mais il était vide. (Je lâche un soupir exagérément lourd.) Tu es vraiment un imbécile.
Il ouvre le vieux téléphone, appuie sur quelques touches et me le tend.
– Je monte me laver et me changer pour le dîner. C’est le portable de Beck. Il n’est pas en service, mais il aime bien l’utiliser comme appareil photo. Chaque fois que je suis assailli par les doutes quant à ma décision de vouloir rester dans sa vie, que je me demande si je ne fais pas n’importe quoi, si je ne devrais pas me mettre en retrait et laisser son père biologique prendre le relais, je contemple ces photos. Jette un œil.
Puis il va dans la chambre et je me verse un verre de vin, avant de m’asseoir à la table de la salle à manger pour découvrir les photos.
Le premier cliché montre Drew en train de se raser. Il est dans la salle de bains, seulement vêtu d’une serviette nouée autour de sa taille. Il a de la mousse à raser sur le côté gauche du visage et tient le rasoir près de son menton, où il a déjà tracé une ligne au milieu du savon. L’autre joue est déjà faite. Sur le côté, dans le reflet du miroir, je vois Beck, l’appareil photo dans une main et une spatule couverte de mousse blanche dans l’autre, dont il se sert comme d’un rasoir. Lui aussi a déjà nettoyé la moitié de son visage.
L’image suivante représente Beck dans un ruisseau. Elle a pu être prise dans le nord-ouest de l’État et sans doute il y a un an à peu près, vu l’évolution du visage de Beck depuis. Il porte des cuissardes, et un large sourire aux lèvres pour la photo ; il arbore fièrement un petit poisson qu’il a dû pêcher dans le cours d’eau.
Je continue à faire défiler les images : Beck et son père à la patinoire, assis côte à côte dans le métro, Drew qui lit Harold et le crayon violet dans le lit de Beck, Drew, Beck et Roman à vélo dans Central Park, une photo qui m’oblige à retourner l’appareil à l’envers avant de comprendre qu’en fait elle était bien à l’endroit : c’est Beck qui les a pris tous les deux alors que Drew le porte sur ses épaules, il s’est penché pour prendre leurs deux visages.
Cliché après cliché, leur vie ensemble m’est révélée, montrant à quel point Drew est effectivement le père de Beck, quoi qu’en dise le test d’un laboratoire.
La toute dernière me surprend. Je ne savais même pas que Beck avait ce téléphone, à l’époque où elle a été prise, et encore moins qu’il avait fait une photo. C’est l’après-midi où on est allés faire du patin à glace, avant que je ne tombe et me blesse à la cheville. Beck devait se tenir sur un côté de la patinoire, pendant que Drew et moi patinions ensemble, enfin, que j’essayais de patiner. J’ai les jambes largement écartées, c’était ma position, ce jour-là, et je ris en tombant dans une fente tout sauf gracieuse. Drew a un bras passé autour de ma taille, pour essayer de me relever, les yeux baissés vers moi, rieur lui aussi. On a l’air heureux, presque… comme si on était en train de tomber amoureux.
Mon cœur gonfle dans ma poitrine. Drew a raison. La meilleure façon de connaître quelqu’un, c’est de regarder ses photos en douce. En les observant, lui, il y voit l’amour d’un père pour son fils, un rappel de la raison pour laquelle il doit se battre. Moi, j’y vois un homme bien, un passionné forcené dès qu’il aime quelque chose, et prêt à tout pour le protéger. Je passe le doigt sur l’écran, sur la photo de nous, de moi en train de tomber, et je me rends compte que je suis tombée à plus d’un titre, ce jour-là.
Je dois cligner des paupières pour empêcher mes émotions de prendre le dessus. Je vais me lever et aller m’occuper du repas, tiens.
L’esprit occupé ailleurs, je ne fais pas attention et attrape le plat de lasagnes pour le retourner afin de les couper.
– Merde !
Je secoue la main et ouvre le robinet d’eau froide, que je fais couler sur la brûlure superficielle. Décidément, elle ne me réussit pas, cette cuisinière.
Bien sûr, Drew débarque à cet instant.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
– J’ai touché le plat chaud. Ce n’est pas grand-chose, ça pique juste un peu.
Drew retire ma main de sous le jet d’eau froide, l’inspecte et la remet sous l’eau.
– Je vais faire le service. Va t’asseoir. Je ne tiens pas à finir aux urgences pour la troisième fois cette année.
Nous passons la soirée à nous raconter les dernières heures, vu qu’on ne s’est pas vraiment parlé la veille ou ce matin, même si nos corps ont très bien communiqué. Drew me parle de la stratégie qu’il va mettre en place au tribunal pour la garde, et moi j’évoque de nouveaux patients que j’ai reçus. Le tout dans une ambiance étonnamment naturelle et routinière. Une fois le repas terminé, Drew remplit le lave-vaisselle pendant que je nettoie le plan de travail et la table.
– La photo de Beck en train de pêcher, elle a été prise où ? Il est adorable, avec ses petites cuissardes.
– Dans le nord-ouest de l’État de New York. Roman a une cabane dans les montagnes, à New Paltz. C’est rustique, mais il y a une vieille baignoire sur pattes qui te plairait. On devrait y aller au printemps.
– J’adorerais.
Quelques heures plus tard, nous sommes en train de nous brosser les dents avant de nous coucher quand Drew m’annonce :
– J’ai appelé Tess, aujourd’hui.
– Qui ça ?
– Ma secrétaire. Elle a dit que, d’après son médecin, elle pourrait reprendre à temps partiel d’ici deux semaines. Elle se remet mieux que prévu de son opération à la hanche et il faut qu’elle bouge, ça fait partie de sa rééducation.
– C’est super.
Dans le tourbillon qu’a été le mois écoulé, je n’ai pas vraiment cherché de nouvel espace de bureau. La première semaine, j’ai bien appelé un agent immobilier, qui m’a fait visiter des placards pour deux fois mon budget, dans des quartiers où je n’ai pas envie d’aller. Après ça, j’ai fait une pause. Mais là, l’idée démoralisante de ce que je peux payer comme local est moitié moins déprimante que celle de ne plus voir Drew au quotidien.
– Désolée. Il faut que je reprenne mes recherches d’un nouvel espace.
Drew fronce les sourcils.
– De quoi tu parles ?
Je me rince la bouche et réponds à son reflet dans le miroir.
– C’était notre accord : tu me laissais rester le temps que ta secrétaire revienne, en échange de mon aide pour répondre au téléphone en attendant que je me trouve un nouveau bureau.
Les mains posées sur mes épaules, il me fait pivoter face à lui.
– Tu ne t’en vas nulle part.
– Je n’ai pas les moyens de payer la moitié de ce que doit coûter le loyer de ton bureau.
– On va trouver une solution.
– Mais…
Il me cloue le bec d’un baiser, puis reste tout près de mon visage.
– On va se débrouiller. D’abord, on règle ce merdier à Atlanta, et ensuite on prendra le temps de discuter de tout ça, si tu veux bien. D’accord ?
Pour ne pas ajouter du stress à celui qu’il doit déjà ressentir, je hoche la tête.
– OK.
Mais une fois qu’on est couchés et que je me repasse la journée dans ma tête, je relie un peu les points des dernières heures écoulées.
« Roman a une cabane dans les montagnes, à New Paltz. On devrait y aller au printemps. »
« On va se débrouiller. D’abord, on règle ce merdier à Atlanta… »
« Comment tu as su que papa était l’homme de ta vie ?
J’ai arrêté de dire “je” quand j’envisageais l’avenir. »
Comme moi, Drew a opté pour le « on », qu’il en soit conscient ou pas.
Quand il se glisse dans le lit à mes côtés, je l’enlace étroitement. Peut-être, je dis bien peut-être, que ni lui ni moi n’avions trouvé la bonne personne avant… parce qu’on ne s’était pas encore rencontrés.
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