Egomaniac

Vi Keeland · Chapitre 29 sur 46

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Egomaniac

29 - Emerie

29

 

 

Emerie

 

Je me réveille la première. Même si c’est généralement moi, la lève-tard, aujourd’hui c’est Drew qui dort encore à presque sept heures trente. Allongé sur le ventre, il a le drap entortillé autour de la taille et son fessier ferme bien en vue. Les deux bras relevés au-dessus de sa tête, coincés sous l’oreiller, il dort paisiblement, le visage tourné vers moi. Ses mâchoires sont couvertes d’un début de barbe et ses cheveux en bataille. Il s’est endormi il y a seulement quatre heures, et pourtant, si c’est possible, il est encore plus sexy qu’hier.

Comment cela se peut-il ? En fait, il est probable que ce soit moi qui sois devenue plus fan de lui, qui l’apprécie plus. Finalement, c’est sans doute aussi bien que le fils de Drew doive passer la semaine prochaine avec lui. Car il serait facile pour moi de m’attacher, or la dernière chose dont j’aie besoin, c’est de passer d’un homme qui n’est pas intéressé par moi à un autre qui n’est pas intéressé par une relation.

Mon téléphone vibre sur la table de chevet et je me dépêche de l’attraper avant qu’il ne réveille Drew. Ayant entré mon mot de passe, je découvre le SMS qui vient d’arriver.

Baldwin : Casablanca ce soir ? Je rapporte des boulettes de viande marocaines de chez

Marrak e , sur la 53.

Je lâche un soupir. C’est notre truc. On adore louer des films et transformer ça en dîner à thème. À la fac, on choisissait le film chacun notre tour, et l’autre devait rapporter le dîner qui allait avec. Par exemple, je louais Sweet Home Alabama et il apportait le poulet frit à la mode du Sud. Il choisissait Les Évadés et moi j’apportais des sandwichs à la bolognaise.

Il y a encore deux semaines, j’aurais sauté de joie à la pensée d’une soirée film avec Baldwin, mais aujourd’hui, pour une raison qui m’échappe, je me sens écartelée. Ce n’est pourtant pas comme si Drew et moi sortions vraiment ensemble, et même si c’était le cas, Baldwin ne nourrit de toute façon à mon endroit qu’un intérêt amical. Alors pourquoi est-ce que je me sens mal d’accepter ? Peut-être parce que je suis allongée nue à côté d’un homme, en train d’envisager la proposition d’un autre. Oui, c’est sûrement ça qui ne passe pas bien. Je referme le message et décide de réfléchir et de répondre à l’invitation de Baldwin plus tard.

Ma vessie me rappelant à l’ordre, je vais aller aux toilettes, et puis je préparerai du café avant de filer sans bruit. J’ai besoin de retourner chez moi chercher des vêtements propres et de prendre une douche rapide avant mon rendez-vous de neuf heures au rez-de-chaussée.

Une fois prête, je glisse un mot sous une tasse de café vide sur le plan de travail de la cuisine et vais prendre le métro.

Vers le deuxième arrêt, je me rends compte que j’ai oublié mon téléphone sur la table de chevet de Drew. Au moins, je n’aurai pas à aller bien loin pour le récupérer quand j’arriverai au travail tout à l’heure.

 

*

* *

 

Le téléphone fixe du bureau sonne quand j’y arrive, à peine quelques minutes avant l’heure de mon rendez-vous. Je tends le bras par-dessus le bureau d’accueil et décroche.

– Bureau de Drew Jagger. Que puis-je faire pour vous ?

– Je dois à parler à Drew.

Je n’ai entendu la voix d’Alexa qu’une seule fois, pourtant je la reconnais. Drew n’a pas beaucoup d’amis qui aient cet accent du Sud et cette arrogance.

– Puis-je savoir qui l’appelle ? je demande d’une voix trop mielleuse.

– Non, vous ne pouvez pas.

Garce.

Je jette un coup d’œil sur la base du téléphone et constate que la ligne du bureau de Drew clignote en rouge : il est déjà au téléphone.

Un sourire aux lèvres, je reprends l’appareil.

– M. Jagger n’est pas disponible pour le moment. Souhaitez-vous laisser un message ?

Elle soupire bruyamment.

– Dites-lui d’appeler Alexa.

Sur ce, elle me raccroche au nez.

En passant devant le bureau de Drew, je l’entends discuter, alors je décide de lui noter le message sur mon bloc, dont je déposerai la feuille sur son bureau, avant l’arrivée de mon rendez-vous. Mais quand j’y retourne, il est en train de raccrocher.

– Bonjour, je lui lance, souriante. Je viens de prendre un message pendant que tu étais sur l’autre ligne.

Je m’approche et il s’adosse contre son fauteuil, regard impassible.

– Moi aussi, j’ai pris un message pour toi.

– Ah ?

Il pousse mon portable au bord de son bureau.

– J’ai d’abord cru que c’était toi qui appelais, pour vérifier si tu n’avais pas oublié ton téléphone chez moi, alors j’ai répondu.

Il n’y a que deux personnes susceptibles de me téléphoner si tôt le matin. Voyant la manière étrange dont se comporte Drew, j’en déduis que ce n’était pas ma mère.

– C’était qui ?

Un muscle tressaute dans sa mâchoire.

– Baldwin. Il voulait savoir s’il devait commander les boulettes de viande pour ce soir.

Merde. C’est encore plus bizarre que ce matin. Je ressens le besoin de lui expliquer.

– Il m’a envoyé un SMS ce matin, en demandant si je voulais louer un film et dîner avec lui. J’aime bien accorder la nourriture au thème du film. Je n’avais pas encore répondu.

L’expression de Drew reste indéchiffrable.

– Eh bien, il attend ta réponse.

Nous nous dévisageons et mon esprit cavale dans tous les sens, essayant de deviner ce que Drew attend de moi, parole ou réaction. Par chance, la sonnette de la porte d’entrée retentit. Je baisse les yeux vers ma montre, soulagée que mon rendez-vous de ce matin ait quelques minutes d’avance.

Drew se lève.

– C’est pour toi ?

– Je crois. J’ai une séance à neuf heures. Je vais leur ouvrir.

– Non, j’y vais. J’ai une conférence téléphonique, ma porte sera donc fermée, mais je n’aime pas que les gens te croient seule ici.

Il me tend mon portable en passant près de moi.

– Ne fais pas attendre le professeur Têtedenœud.

 

*

* *

 

Ironie du sort, le problème du couple qui vient de quitter mon bureau, c’est qu’ils ne se disent pas ce qu’ils ont vraiment en tête. Ils ne sont pas honnêtes l’un avec l’autre. Lauren veut plus de cunnilingus et n’ose pas le demander. Son fiancé, Tim, veut qu’elle soit plus souvent à l’origine de leurs ébats amoureux. Si Drew et moi n’avons pas encore rencontré de soucis au lit, je n’ai en revanche pas la moindre idée de ce qu’il attend de moi. Et me voilà, qui conseille les gens en prônant la communication comme outil clé de toute relation épanouie, pourtant je me cache de Drew en restant dans mon bureau pour éviter de terminer une conversation dont je sais bien qu’elle est restée en suspens.

Je m’attarde à mon bureau encore une demi-heure, frustrée et en colère contre moi-même. Sans compter que Drew est le genre d’homme à dire exactement ce qu’il a en tête, lui, alors pourquoi ne m’explique-t-il pas ce qu’il pense de mon potentiel dîner avec Baldwin ? Et pourquoi suis-je aussi attentive à ce que pense Drew si notre relation n’est que sexuelle ?

Plus je demeure assise à mon bureau, plus je bouillonne. J’ai besoin de clarifier ce qui se passe entre nous. Si je ne règle pas ça avant son départ cet après-midi, ça va m’empoisonner. Alors je décide de suivre le conseil que je ne cesse de donner à mes clients. Mieux vaut en finir tant que je suis agacée.

Je me lève, prends une profonde inspiration et me dirige vers le bureau de Drew d’un pas ferme. Il est au téléphone quand j’entre.

– Je vais y réfléchir, dit-il à son interlocuteur après avoir jeté un coup d’œil vers moi. Je vous rappelle la semaine prochaine, d’accord, Frank ?

Une fois l’appareil raccroché, il se cale contre le dossier de son fauteuil dans la même posture que ce matin et hoche la tête.

– Emerie.

– Drew.

Nos regards s’affrontent. Voyant qu’il ne dit rien, je lève les yeux au ciel.

– On fait quoi ?

– Là, tout de suite ? Tu es plantée dans mon bureau, l’air un peu furax.

Je plisse les paupières.

– Tu sais très bien ce que je veux dire.

– Pas sûr, non.

– Est-ce qu’on… (J’agite la main entre lui et moi.) couche juste ensemble ?

– On passe la plupart de nos journées ensemble, on partage presque tous nos repas et pour ce qui est de coucher… on ne dort pas beaucoup quand on est dans le même lit.

Il a l’air amusé. Pas moi.

– Est-ce qu’on… fait toutes ces choses ensemble de façon exclusive ?

Il se met debout et contourne son bureau. L’espièglerie a soudain disparu de sa voix quand il reprend la parole :

– Tu es en train de me demander si tu peux aller baiser avec quelqu’un d’autre ?

– Non !

Oui ? Non ? Peut-être ? Je n’ai envie d’être avec personne d’autre. Bizarrement, l’idée de coucher avec Baldwin n’est même plus séduisante. En revanche, je souhaite savoir s’il serait déplacé que je passe du temps avec un autre homme.

– Donc quelle est ta question, exactement ?

– Je… je ne sais pas.

Un silence s’installe entre nous. Je vois les rouages tourner derrière ses yeux tandis qu’il me dévisage, tout en se frottant la lèvre inférieure du pouce. Au bout d’une minute, il s’écarte de son bureau et le pouce en question trouve son chemin jusqu’à mon menton, qu’il soulève.

– Je ne projette pas de coucher avec qui que ce soit d’autre, m’affirme-t-il, droit dans les yeux. Et j’espère que toi non plus. Je pensais qu’on avait discuté de ça dans la baignoire, hier.

Ma voix sort dans un souffle, faiblarde.

– OK.

– Je suppose que ça a à voir avec le message que je t’ai transmis tout à l’heure ?

Je hoche la tête.

– Tu veux savoir ce que m’inspire la soirée que tu projettes de passer dans ton appartement à dîner et regarder un film avec le crétin ?

Je hoche de nouveau la tête.

– D’accord. (Il détourne les yeux, comme pour réfléchir une seconde à sa réponse, avant de reprendre :) Je t’apprécie. J’aime ta façon d’écouter les problèmes merdiques des gens toute la journée tout en continuant à penser qu’il y a moyen de sauver les choses. J’aime que tu sois partante pour tout, qu’il s’agisse de rester à la maison pour regarder de vieux films ou de sortir dans un bar jouer au billard. J’aime la façon dont tes yeux s’allument quand tu parles de tes parents. J’aime beaucoup la sensation d’être en toi et la manière dont tu gémis mon nom quand tu vas jouir. J’ai bien aimé que tu me prépares du café avant de partir ce matin, et j’aime même que tu te soucies de ce que je vais penser de ton dîner avec le professeur Chochotte.

Il marque une pause.

– Je pense que tout ça doit t’indiquer que, pour moi, il y a plus entre nous que le sexe. Cela dit, je vais ajouter que je déteste t’imaginer en train de te blottir contre un connard sur ton canapé pour regarder un film ; connard dont tu es amoureuse depuis trois ans. Mais je ne compte pas te demander de cesser de le voir. C’est une décision que tu dois prendre seule et je verrai la manière dont j’accepterai ton choix, parce que je suis conscient que mes problèmes de confiance émanent d’un passé qui n’a rien à voir avec toi.

Je déglutis. Ça fait beaucoup à avaler d’un coup. Et c’est bien plus que je n’en attendais de lui en matière d’engagement.

– D’accord.

– On est bons ? Parce que j’ai besoin de quatre heures pour effectuer l’équivalent de huit heures de travail avant de sauter dans un avion afin que ma feignasse d’ex-femme puisse se plaindre de la circulation jusqu’à l’aéroport, pendant que moi je parcourrai plus de mille quatre cents kilomètres pour récupérer mon fils avant de rentrer directement et de me retaper les mille quatre cents kilomètres retour. Et j’ai besoin d’au moins une demi-heure de libre sur ces quatre pour pouvoir te prendre sur ton bureau. Parce que tu m’as peut-être préparé mon café ce matin, mais tu n’es pas restée assez longtemps pour qu’on baise, un manque auquel je prévois de remédier avant mon départ pour l’aéroport.

J’ai peut-être la tête qui tourne, en revanche, je sais une chose de façon certaine. Il n’est rien que je veuille plus que de voir Drew terminer son travail et s’en tenir à ses plans.

Je me hausse sur la pointe des pieds et lui dépose un baiser sur les lèvres.

– Vas-y, qu’est-ce que tu fais encore planté là ? Tu as du boulot qui t’attend.

 

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