Egomaniac
26 - Emerie
26
Emerie
– Tu as un fils ?
Je me tords le cou pour regarder Drew. Nous sommes toujours dans la baignoire et je n’ai pas beaucoup de marge de manœuvre, assise entre ses jambes.
Les yeux fermés, il hoche la tête avant de les rouvrir et de me contempler. Il y a tant de douleur dans son expression que mon ventre se serre rien qu’à imaginer ce qui va suivre.
– C’est une longue histoire. Et si on sortait, que je te prépare quelque chose à manger pendant que je t’explique ?
– D’accord.
Il sort le premier pour nous attraper des serviettes. Une fois séché, y compris trois secondes à se frotter les cheveux, il noue la serviette autour de sa taille et me tend la main.
Il a toujours l’air pensif et j’ai envie de détendre l’atmosphère. Quoi qu’il s’apprête à me raconter sur son fils, ça n’est manifestement pas une histoire facile.
Je prends sa main et enjambe le bord de la baignoire.
– Tu ressembles à un mannequin pour une pub de mousse à raser, là, et moi je dois avoir l’air d’un rat mouillé.
J’ai les cheveux collés au visage et je remercie la buée sur le miroir, qui m’empêche de bien m’observer dedans.
Drew m’enveloppe dans une serviette moelleuse et entreprend de me sécher.
– On est bien bichonné, dans ton établissement, je le taquine, tandis qu’il s’agenouille pour m’essuyer une jambe, puis l’autre.
Il m’adresse une œillade.
– Ça va avec la fouille au corps.
– Ta fouille au corps était très spectaculaire aussi.
– Je fournis tout le package.
Quand il a fini de m’essuyer (mes seins et mon entrejambe sont extra-secs, avec tout le temps qu’il y a passé), il me glisse la serviette autour de la poitrine et coince une extrémité dedans. Toujours adorable, il entremêle nos doigts pour m’entraîner hors de la salle de bains.
Dans la cuisine, il tire un tabouret de sous l’îlot en granite et tapote dessus.
– Assieds-toi.
Je tournicote un peu dessus pendant qu’il sort des choses de ses placards et de son frigo. Au souvenir de ce qu’on a fait contre la vitre quelques heures plus tôt, j’interromps mes rotations et regarde par la fenêtre. Il fait sombre, dehors, à présent, je vois les lumières de la ville illuminée.
– On peut… Les gens peuvent vraiment voir à l’intérieur ?
Un mélange de panique et de gêne me monte aux joues tandis que je me remémore la manière dont mes seins étaient collés à la vitre. Sur le moment, l’idée qu’on me voie était excitante, elle ajoutait à l’érotisme. Sauf que je n’ai absolument pas envie de finir sur YouTube parce qu’un pervers nous aura filmés à travers son télescope.
Drew s’esclaffe.
– Non. C’est du verre sans tain. Je ne te ferais pas prendre ce genre de risques. (Il tend le bras par-dessus ma tête pour attraper une poêle et m’embrasse sur le front au passage.) En plus, je ne partage pas ce qui m’appartient.
La première moitié de sa réponse suscite un soupir de soulagement dans la partie rationnelle de mon être, mais la seconde agite mon bas-ventre de délicieuses crispations.
Drew aussi ne porte qu’une serviette, nouée autour sa taille étroite, et je profite de la vue de ses dorsaux qui roulent sous sa peau tandis qu’il émince un oignon. Soudain, je remarque une cicatrice qui traverse en diagonale le côté de son torse, passant de devant à derrière. Elle n’est plus qu’une bande de peau plus claire que le reste, pas nouvelle, donc, mais quand même le vestige d’une sérieuse blessure.
– Tu as été opéré ?
– Hmm ?
Il jette du beurre dans la poêle, qu’il touille en haussant les sourcils.
– Ta cicatrice, je précise, en la montrant du doigt.
Une lueur passe sur son visage. De la tristesse, il me semble. Il se retourne.
– Ouais. Je suis passé sur le billard il y a quelques années.
J’analyse peut-être trop, à scruter tout ce qu’il fait, mais je ne peux pas m’en empêcher. Mon cerveau essaie de reconstituer un puzzle sans savoir à quoi ressemble l’image de départ.
Drew tranche encore des légumes, refusant de me laisser l’aider. Quand il nous sert deux magnifiques omelettes, elles pourraient tout aussi bien sortir de l’un des restaurants chics que Baldwin affectionne tant.
Baldwin.
Je ne peux pas perdre encore trois ans à me languir pour un homme qui ne m’aimera jamais en retour. Je dois aussi me rappeler que Drew n’est intéressé que par une relation sexuelle. M’attacher à cet homme-là et développer des sentiments pour lui n’est pas une option.
Pourtant… Je ne peux nier l’espèce de connexion qui nous unit. Comme s’il y avait une raison pour que je me sois fait arnaquer et que j’aie atterri dans son bureau un soir de Nouvel An. C’est idiot, je sais. Je n’ai pas la moindre idée de ce qu’elle est, cette connexion entre nous, mais je suis déterminée à le découvrir.
Pendant le repas, nous discutons de tout et de rien et une fois nos agapes terminées, je nettoie. Comme il n’y a pas de quoi faire tourner le lave-vaisselle, je lave moi-même les assiettes et autres couverts pendant que Drew essuie. Je me surprends à songer qu’on travaille bien, ensemble. C’est drôle comme au bureau nos opinions et nos conseils sont totalement opposés, alors que nous sommes si synchrones sur le plan physique.
– Tu veux un verre ? me demande-t-il une fois la cuisine remise en ordre.
– Non, merci, je ne peux plus rien avaler.
Il hoche la tête.
– Viens, allons nous asseoir au salon.
Il déplace les coussins sur le canapé, en dispose un au bout, pour que j’y appuie ma tête, et tend le doigt.
– Allonge-toi.
Il attend que je sois confortablement installée, ensuite il me soulève les jambes et pose mes pieds sur ses genoux.
– Tu es chatouilleuse ?
– Tu vas en faire un défi si je te réponds que non ?
Il esquisse un sourire en coin.
– Non, j’allais te masser les pieds.
Ravie, j’en lève un en l’air, que je lui présente.
– Je ne suis pas chatouilleuse. Le problème, c’est que quand on dit ça aux gens, ils se sentent obligés de t’enfoncer les doigts dans les côtes jusqu’à te donner des hématomes pour te prouver que tu te trompes.
Drew saisit mon pied et commence son massage. Il a les doigts puissants et quand il appuie habilement la pulpe du pouce sur un point situé dans la partie antérieure de ma plante de pied, celle où, à cause de mes talons, pèse l’essentiel du poids de mon corps, je lâche un petit miaulement.
– C’est bon ?
– Mieux que bon, j’avoue dans un soupir.
Au bout de quelques minutes de ce traitement, mon corps tout entier se détend et Drew commence à parler à voix basse.
– Beck avait cinq ans quand il a eu un accident de voiture avec mon ex-femme.
Oh, bon Dieu !
– Je suis désolée, désolée, désolée.
Drew fronce les sourcils, puis semble rapidement comprendre à quoi j’ai pensé.
– Oh, merde. Non. Je ne voulais pas te faire croire… Il va bien. Beck va bien.
Je porte une main à ma poitrine.
– Punaise. Tu m’as flanqué une de ces trouilles. J’ai cru…
– Oui, je viens de comprendre. Pardon. Il va bien. On a eu très peur, après l’accident, mais maintenant on n’imaginerait même pas qu’il a subi trois opérations.
– Trois opérations ? Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
– Une fourgonnette de livraison a percuté la voiture d’Alexa, qui a été pliée en deux.
– C’est horrible.
– Le siège bébé de Beck et une partie de la portière lui ont perforé le flanc, ce qui lui a lacéré le rein. Les chirurgiens ont essayé de le réparer, mais à cause de la localisation et de la taille de la lésion, ils ont dû lui retirer une partie du rein. Le jour de son accident, il a eu une néphrectomie partielle du rein gauche.
– Waouh. Le pauvre.
– Merci de ta sollicitude. (Il prend une minute avant de poursuivre.) Pendant qu’il était en salle d’opération, les infirmières nous ont proposé de donner notre sang. Je me sentais impuissant, j’avais besoin de me sentir utile.
– Bien sûr.
– Bref, ils ont fait des tests de compatibilité sur Alexa et moi, pour voir si on pouvait donner du sang à stocker pour Beck. Il s’est révélé qu’aucun de nous n’était compatible.
– Je ne savais pas que deux parents pouvaient avoir un enfant à qui ils ne pouvaient pas donner leur sang.
Drew plonge les yeux dans les miens.
– C’est impossible, en effet.
Il me faut quelques battements de cœur pour comprendre ce qu’il est en train de m’expliquer.
– Tu as découvert que Beck n’était pas ton fils.
Il hoche la tête.
– J’étais là pour l’accouchement, du coup j’étais sûr et certain qu’il était le fils biologique d’Alexa.
– Je ne sais pas quoi dire. C’est affreux. Elle savait que tu n’étais pas le père ?
– Elle savait. Elle refuse de l’admettre, mais elle le savait depuis le début. Beck est né avec quelques semaines d’avance. Je n’ai pas trouvé ça bizarre, sur le moment. (Il secoue la tête.) S’il n’y avait pas eu l’opération, je ne l’aurais peut-être jamais su.
– Bon sang, Drew, tu as appris ça pendant qu’on l’opérait. Tu parles d’un stress supplémentaire.
– Ouais, ce n’était pas une bonne journée. En fait, c’était la première d’une série de journées pas bien sympas à venir. Les semaines suivantes ont été pires encore.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Entre Alexa et moi, c’était fini avant que je quitte l’hôpital cette nuit-là. En vérité, c’était fini bien avant l’accident. Mais Beck…
Il détourne la tête quelques secondes et je le vois déglutir. Il ravale ses larmes, je le sais. Il a toujours mon pied entre ses mains, mais il a cessé de bouger. Je n’ai pas la moindre idée de ce que je suis censée dire ou faire, mais j’ai envie de lui offrir le peu de réconfort qui est dans mes cordes. Alors je me redresse et rampe sur ses genoux. Je m’enroule autour de son corps et lui donne le plus gros câlin que je peux.
Au bout de quelques minutes, je le relâche et lui chuchote :
– Tu n’es pas obligé de m’en dire plus. Peut-être une autre fois ?
Il m’offre une esquisse de sourire.
– Ce jour-là a radicalement modifié mes sentiments envers Alexa, mais il n’a rien changé de ce que j’éprouve pour Beck. Il restait mon fils.
– Bien entendu.
– Bref, quelques jours après son opération, le petit a eu une soudaine poussée de fièvre. Sa blessure guérissait, pourtant il était de plus en plus malade. Ils l’ont mis sous antibiotiques en intraveineuse, afin de traiter une éventuelle infection liée à l’intervention, mais sans succès. Les docteurs ont fini par se résoudre à le réopérer pour retirer le morceau de rein qu’ils lui avaient laissé. Sauf qu’entre-temps l’autre rein avait commencé à montrer des signes de dysfonctionnement. Ce n’est pas inhabituel, après l’amputation d’un rein, même partielle, que l’autre connaisse des difficultés à se comporter correctement pendant un moment.
– Pauvre bébé. Il a dû tellement souffrir. Un accident de voiture, l’opération, le début de guérison et encore une opération.
Drew lâche un profond soupir.
– Les jours où il piquait des crises étaient finalement plus réconfortants que ceux où il était trop faible pour faire quoi que ce soit. Voir ton enfant allongé sur un lit d’hôpital sans être capable de l’aider, c’est la pire sensation qui soit.
– Je n’arrive même pas à me l’imaginer.
– Une semaine supplémentaire s’est écoulée sans que la situation s’améliore vraiment. L’infection était réduite, mais l’autre rein ne fonctionnait toujours pas super bien. Ils l’ont mis sous dialyse, ce qui l’a soulagé, il allait mieux, mais ils ont commencé à parler de l’inscrire sur une liste de transplantation si ses tests se dégradaient encore. Les gens passent des années sur ces listes d’attente. Et traîner un gamin de cinq ans, qui se sent par ailleurs en forme, pour des heures de dialyse un jour sur deux, ça promettait d’être pénible. Alors je leur ai demandé de me faire passer des tests pour voir si j’étais donneur compatible. Et si incroyable que ça paraisse, alors que je n’étais pas son père biologique, mon rein était compatible. Une fois qu’il a été suffisamment remis pour une troisième opération, je lui ai donné un rein. Ils le lui ont transplanté à gauche, là où ils avaient retiré le sien qui était endommagé. Comme ça, il aurait deux reins entiers et si l’autre ne reprenait jamais un rythme normal, il conservait deux fois plus de chances qu’au moins un des deux fonctionne.
L’image du dos de Drew me revient en mémoire.
– C’est de là que tu tiens ta cicatrice ?
Il hoche la tête.
– Pour la faire courte, la transplantation a été un succès et finalement son autre rein s’est réveillé et a recommencé à fonctionner quelques semaines plus tard. Aujourd’hui, il est fort comme un bœuf. Mais ça a été une période sacrément flippante.
Toute cette histoire, c’est trop d’informations à ingérer. Des milliers de pensées me traversent, mais l’une d’elles ressort du lot.
– Tu es une belle personne, Drew Jagger. Et je ne parle pas de l’enveloppe extérieure.
Je me penche pour déposer une ligne de baisers d’une extrémité de sa cicatrice à l’autre.
– Oui, tu dis ça parce que j’ai omis le passage où j’ai fait les bagages d’Alexa et où j’ai viré toutes ses affaires pendant qu’elle n’était pas à la maison.
Le ton est taquin, pourtant je devine qu’il ne plaisante pas.
– Elle l’avait mérité. J’aurais découpé des trous dans les braguettes de tous ses pantalons, moi, à cette garce.
Drew recule la tête pour me regarder d’un air amusé.
– C’est le conseil relationnel que tu m’aurais donné si je m’étais pointé à ton cabinet en quête de suivi psychologique ?
Je réfléchis un instant. Qu’est-ce que j’aurais fait ?
– Je travaille seulement avec les couples qui cherchent sincèrement à faire fonctionner leur relation. Si j’avais entendu ton histoire, vu l’expression dans tes yeux, je ne t’aurais pas pris comme client. Parce que dans ce cas précis, ce serait revenu à donner de faux espoirs à la partie qui voulait que ça fonctionne. Sans compter que j’estime incorrect de prendre de l’argent pour parvenir à un but auquel je ne crois pas.
– Ça t’est déjà arrivé ? D’avoir des clients dont l’un veut que ça marche et l’autre non ?
– Oui. En fait, c’est loin d’être rare. J’organise des séances individuelles, au départ, afin que les parties puissent s’exprimer librement sans se soucier de heurter les sentiments de l’autre. Je suis rendu compte que j’obtenais plus de vérités durant ces séances-là. À mes débuts, j’ai eu un couple marié depuis vingt-sept ans, un couple aisé, avec une vie sociale saine et deux grandes filles. L’homme était homosexuel et vivait la vie qu’il pensait devoir vivre, ayant grandi dans une famille ultra-conservatrice avec des parents très religieux. Ça lui a pris jusqu’à ses cinquante-deux ans, mais il a fini par faire son coming-out. Il a tout avoué à sa femme et lui a dit qu’ils devaient se séparer. Il se sentait très coupable, il était resté parce qu’il l’aimait, simplement pas de la manière qu’un mari est censé aimer sa femme. Je me suis retrouvée à leur conseiller la séparation et à les aider à traverser cette épreuve.
– Merde. Dommage qu’on n’ait pas partagé nos bureaux à l’époque, j’aurais obtenu un bel accord à la dame, ironise Drew.
Je lui donne une tape sur le torse.
– Je croyais que tu représentais seulement les hommes.
– Ils étaient riches comment ? J’aurais peut-être fait une exception.
J’éclate de rire.
– Pourquoi d’ailleurs est-ce que tu ne représentes que des hommes ? À cause de ce que t’a fait ton ex-femme ?
Il secoue la tête.
– Non. Je m’entends mieux avec les mecs, c’est tout.
La réponse est vague et j’ai l’impression qu’il élude.
– Dis-moi la véritable raison, Jagger, j’insiste, sourcils froncés.
Il fouille mon regard.
– Tu n’as peut-être pas envie de l’entendre.
– Eh bien, tu as éveillé ma curiosité, alors que je veuille l’entendre ou pas, tu dois me le dire.
Il serre les mâchoires.
– La baise de compensation.
– Pardon ?
– Quand je représentais des femmes furieuses et vexées, elles avaient à cœur de se venger.
– Elles étaient amères. C’est normal, dans un divorce.
Drew a l’air embarrassé.
– Elles voulaient se venger de leur mari… avec moi.
– Tu couchais avec tes clientes ?
– Je n’en suis pas fier, mais oui. J’étais fraîchement divorcé et en colère moi-même. La baise de compensation, ça peut aider beaucoup à évacuer cette rage, du moins de manière temporaire.
– Les relations sexuelles avec les clients, ça ne va pas à l’encontre d’une règle de base chez les avocats ?
– Comme je te l’ai dit, ce n’est pas la période dont je suis le plus fier.
Je devine qu’il n’est pas simplement en train de m’avouer qu’il a honte. Il regrette vraiment ses actes et il a été honnête avec moi quand il aurait pu mentir. Qui suis-je pour juger son passé ? Je préfère le juger sur la franchise qu’il m’a montrée aujourd’hui.
– La baise de compensation, donc ?
J’essaie de masquer mon sourire. Il hoche la tête en m’observant attentivement.
– Eh bien, je pense que tu es un salopard égocentrique et égotique doublé d’un coureur de jupons.
Il se recule.
– P… Quoi ? Tu voulais que je te dise la vérité.
– Je ne pensais pas que la vérité serait que tu es un trouduc.
Il s’apprête à répliquer autre chose, quand je me colle à lui, un sourire moqueur aux lèvres.
– Je t’ai énervé ?
– Tu essaies de m’énerver ?
– J’ai entendu dire que la baise de compensation pouvait faire beaucoup pour aider à évacuer la rage, du moins de manière temporaire.
Avant que je comprenne ce qui m’arrive, Drew m’a soulevée dans les airs et allongée sur le dos, en travers du canapé.
Il se penche au-dessus de moi.
– Bien joué. Dans ce cas, je suis ravi de t’énerver tous les jours. On va avoir besoin de travailler beaucoup sur nos problèmes de colère.
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