Egomaniac

Vi Keeland · Chapitre 12 sur 46

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Egomaniac

12 - Emerie

12

 

Emerie

 

– Je peux vous poser une question personnelle ?

La réponse de Drew ne tarde pas.

– Non.

Je grimace, perplexe.

– Non ? Vous savez, en général, quand les gens mangent ensemble en discutant, et que l’un d’eux demande à l’autre s’il peut lui poser une question personnelle, l’autre répond « oui ». Par politesse.

– Eh bien moi, j’ai une règle : quand on cherche à savoir si on peut me demander quelque chose, je réponds « non ».

– Pourquoi ?

– Parce que si vous posez la question, c’est probablement qu’il s’agit d’une chose à laquelle je n’ai pas envie de répondre.

– Comment le savez-vous, si vous n’entendez même pas la question ?

Drew s’adosse contre son fauteuil.

– Quelle est votre question, Emerie ?

– Ben maintenant, j’ai l’impression qu’il vaut mieux ne pas la poser.

Il hausse les épaules et finit sa bière.

– OK. Alors ne la posez pas.

– Il vous est arrivé quelque chose, pour vous rendre aussi amer concernant les relations ?

– Je croyais que vous n’osiez pas demander ?

– J’ai changé d’avis.

– Vous êtes une plaie. Vous le savez, je suppose ?

– Et vous êtes un salopard amer, du coup je suis curieuse de savoir ce qui vous a rendu ainsi.

Il s’efforce de le cacher, mais je vois une esquisse de sourire se dessiner à la commissure de ses lèvres.

– OK, je vous dis pourquoi je suis un salopard amer, si vous me révélez pourquoi vous êtes une plaie.

– Sauf que je ne pense pas en être une.

– Vous devriez peut-être consulter un psy, qui vous aiderait à le découvrir.

Je froisse ma serviette en papier et la lui jette au visage. Je l’atteins pile sur le nez.

– Très mature, commente-t-il.

– Je ne pense pas être chiante, de manière générale. Je dirais que c’est vous qui faites ressortir ce défaut en moi.

Sourire narquois.

– Eh bien, apparemment, je contribue à exposer pas mal de choses chez vous. À ce sujet, si vous avez assez mangé, je peux aider à vous dégrafer pour vous mettre plus à l’aise.

Bon sang, quelle arrogance !

– Vous allez perpétuellement me resservir la soirée où l’on s’est rencontrés, c’est ça ?

– Exact.

Je sirote mon merlot. Non que j’en aie très envie, tellement je suis remplie après l’énormissime burger que m’a commandé Drew, mais je n’aime pas gâcher… En toute honnêteté, j’ai hâte de rentrer à la maison et de défaire ma jupe. Évidemment, je ne risque pas de l’admettre devant lui.

– Revenons-en à ma question originelle. Pourquoi tant d’amertume quand il s’agit des relations ?

– Je m’occupe de divorces toute la journée. C’est un peu compliqué d’avoir une vision positive, quand on ne croise que tromperies, mensonges et vols, quand des personnes qui ont commencé par être amoureuses finissent par se déchirer.

– C’est donc à cause de votre travail. Vous n’avez pas eu de relation qui vous ait rendu amer ?

Drew me dévisage un long moment. Son pouce va et vient sur sa lèvre inférieure si sensuelle tandis qu’il choisit sa réponse, et mes yeux suivent son geste. Merde, il a vraiment des super lèvres. Je parie qu’elles dévoreraient ma bouche.

Heureusement, la serveuse arrive, interrompant ma contemplation.

– Je peux vous apporter autre chose ? demande-t-elle.

Drew se tourne vers moi.

– Un dessert ?

– J’ai déjà trop mangé.

– Juste l’addition, répond-il à la serveuse. Merci.

Elle ramasse nos assiettes et son départ nous plonge dans une minute de silence embarrassé. Il n’a toujours pas répondu à ma question, et je me dis qu’il va peut-être essayer de changer de sujet à nouveau ; d’où ma surprise lorsqu’il répond :

– Je suis divorcé. Mon mariage a duré cinq ans.

– Waouh. Je suis désolée.

– Ce n’est pas votre faute.

Je vois bien que cet aveu lui a déjà coûté un gros effort et je sais que je devrais sans doute en rester là, pourtant je ne peux m’en empêcher.

– C’était une relation à distance ?

– Pas au sens propre, non. L’amertume que vous avez perçue aujourd’hui était purement due à mon expérience des divorces. La raison numéro un pour laquelle les gens atterrissent dans mon bureau, c’est qu’ils ne passent pas assez de temps ensemble.

– J’admets que nombreux sont les couples que je conseille à être dans le même cas. Ce n’est pas forcément une relation à distance au sens de celles que vous m’avez ressassées aujourd’hui, mais dans la majorité de mes thérapies, les couples ne partagent pas grand-chose en matière de temps. Soit ils travaillent beaucoup et ne se ménagent pas de moments en commun, soit ils se raccrochent à la vie de célibataire qu’ils avaient avant de se marier.

– Je parie que nous traitons au fond des affaires très similaires. En y réfléchissant, vous pourriez peut-être distribuer mes cartes professionnelles, pour les cas où votre thérapie ne fonctionne pas.

J’écarquille les yeux.

– Vous plaisantez, là, j’espère ?

Un sourire paresseux s’étire sur son visage et il porte sa bière à ses lèvres.

– Oui.

La serveuse revient avec l’addition et Drew sort son portefeuille. Je vais pour chercher le mien, mais il m’interrompt.

– C’est moi qui offre. En guise de demande d’excuse pour avoir été une tête de nœud aujourd’hui, vous vous rappelez ?

– Bon, merci. J’espère que vous serez souvent une tête de nœud. J’ai dix mille dollars d’économies à refaire.

Il se lève et contourne ma chaise, qu’il tire quand je me mets debout.

– Oh, ça ne devrait pas poser de problème. Il se trouve que je suis une tête de nœud au quotidien.

 

*

* *

La serrure de mon appartement est bizarre. Il faut l’agiter un peu, effectuer des mouvements circulaires et enfoncer puis retirer la clé à plusieurs reprises avant de trouver le point précis qui me permet de la tourner dans le pêne. Baldwin a dû entendre tinter mon trousseau, car sa porte, voisine de la mienne, s’ouvre.

– Salut. J’ai frappé, tout à l’heure, pour te proposer qu’on aille dîner, mais tu n’étais pas encore rentrée.

– Ah oui, j’ai dîné avec Drew.

Il me prend la clé des mains et, allez savoir comment, il débloque la serrure à la première tentative, comme chaque fois. La porte s’ouvre et il me suit à l’intérieur.

– Drew ?

– Le véritable locataire du bureau que j’avais cru louer. Celui qui me permet de rester quelques mois, tu vois ?

Baldwin hoche la tête.

– Tu sors aussi avec lui, maintenant ?

Je m’esclaffe.

– Non. Il s’est comporté comme un abruti aujourd’hui, alors il s’est fait pardonner en m’invitant à dîner.

– Pourquoi s’est-il mal comporté ?

Je me dirige vers ma chambre pour me changer, tout en continuant notre conversation à travers la porte entrouverte.

– En fait, il ne s’est pas vraiment mal comporté. Disons plutôt qu’on a des opinions très divergentes sur la thérapie de couple. Il m’a entendue au bout du fil et m’a fait savoir le fond de sa pensée, comme quoi les conseils que je prodiguais à mes patients ne fonctionneraient jamais.

Ayant enfilé un survêtement et un tee-shirt, je reviens dans le salon. Baldwin est assis à sa place habituelle quand on discute. Je prends le canapé, lui l’immense fauteuil en cuir. Parfois, ça me donne l’impression d’être sa patiente.

– Il ne devrait pas écouter tes séances de thérapie. C’est confidentiel.

– C’était ma faute. J’ai tendance à crier quand je fais une vidéoconférence, et j’avais laissé ma porte ouverte.

– Je ferais peut-être mieux de passer à ton bureau, non ?

– Pour quoi faire ?

– Je ne sais pas. Voir si tout se passe bien.

Baldwin est adorable. Entendre que quelqu’un s’est mal comporté avec moi, ça fait ressortir son côté protecteur. Même si l’idée d’un combat Baldwin versus Drew est plutôt comique.

Ils sont à l’opposé du système solaire, tous les deux. Baldwin est mince, de taille moyenne, doté de bonnes manières avec tous les traits typiques du professeur qu’il est. Il porte même des lunettes et des nœuds papillons qui lui donnent l’air plus vieux que ses trente-cinq ans. Drew en a vingt-neuf, il est grand, large d’épaules et costaud. Il jure quand l’envie l’en prend, sans se préoccuper de qui va l’entendre. Même si je ne le décrirais jamais comme quelqu’un d’aussi élégant que Baldwin, il y a chez lui un côté chevaleresque sous l’aspect rude de son apparence.

– Je ne pense pas que ce sera nécessaire. Tout va bien. Il est juste un peu brut de décoffrage, c’est tout.

Sachant que Baldwin aime bien prendre un verre de vin en fin de soirée, je me rends à la cuisine et sors du frigo la bouteille que je garde pour lui, sans attendre qu’il réponde à ma question.

– Tu veux un verre de vin ?

– Oui, merci.

Je lui en verse un, me contentant d’eau.

– Tu ne trinques pas avec moi ? me demande-t-il quand je lui tends son vin.

Je me laisse tomber sur le canapé.

– J’ai le ventre trop plein. J’ai mangé un hamburger au dîner. Drew m’avait commandé un maxi double cheeseburger.

– Il a commandé pour toi ? Difficile comme tu l’es ?

– Il sait que j’aime les hamburgers.

Je hausse les épaules et débouche ma bouteille d’eau.

– Et toi, tu as mangé quoi ? je lui demande.

– Je me suis fait livrer des sushis de chez Zen.

Je plisse le nez.

– Je ne suis pas fâchée d’avoir raté ça.

– J’aurais choisi autre chose, si on avait mangé ensemble.

Baldwin s’en remet toujours à moi, pour les commandes de repas. C’est l’une des choses que j’adore chez lui. Enfin, vu que les restaurants de sushis semblent être les choix qu’il privilégie pour ses rencards, ce n’est pas comme s’il risquait d’en manquer.

– Pas de rendez-vous, ce soir ?

En général, j’évite le sujet de sa vie amoureuse. C’est pénible de le voir avec des femmes, alors en entendre parler dans les détails, ça me tuerait. Ce soir, pourtant, j’éprouve moins de réticence à le questionner, sans que je sache trop pourquoi.

– Copies à corriger. Tu aurais apprécié la réponse que m’a faite l’une de mes étudiantes.

– Quelle était la question ?

– Je leur avais demandé de me donner un argument valable prouvant que les techniques de psychanalyse de Freud étaient défectueuses. Comme cela fait trois semaines que nous étudions Grünbaum et Colby, ça aurait dû être une question facile.

– Oui, je suis d’accord. Et donc, tu as obtenu quelle réponse ?

– Mademoiselle Balick a écrit : « Freud était un homme. »

J’éclate de rire.

– Je dirais que l’argument est probablement valide. Tu devrais lui accorder des points.

– Gentil. Mais je ne crois pas, non.

– Tu as toujours noté sévèrement.

– Je t’ai toujours donné de bonnes notes, à toi.

– Je les méritais. (Ce qui est vrai, pourtant ça m’amène à réfléchir.) Il t’est déjà arrivé d’attribuer des points à quelqu’un qui ne les avait pas mérités ? Disons à une jolie fille ou bien par pitié ?

– Jamais.

Sa réponse ne me surprend pas.

– Alors, où est-ce que tu veux aller, jeudi soir ? me demande-t-il en sirotant son vin.

– Jeudi ?

– Pour ton repas d’anniversaire.

– Oh, j’avais oublié.

J’ai été tellement débordée, ces derniers temps, que l’approche de mon anniversaire m’était complètement sortie de l’esprit.

– Eh bien, ça ne m’a pas échappé, à moi. Je pensais qu’on pourrait aller à Écru. C’est un nouveau restaurant français dans l’Upper East Side. La liste d’attente pour les réservations est de trois mois, mais un de mes collègues est ami avec le propriétaire, il a dit qu’il pourrait m’avoir une place.

– Super idée. Merci.

Pour être tout à fait honnête, j’aurais préféré retourner chez Joey déguster un bon gros burger bien gras, mais Baldwin est un fin gourmet et il cherche toujours à étendre mon horizon gustatif. À l’occasion, d’ailleurs, j’aime bien les plats un peu recherchés.

Baldwin reste un petit moment, on discute boutique. Il me parle d’un article qu’il espère faire publier et je lui raconte comme je suis nerveuse à l’idée de rencontrer au bureau deux de mes patients vidéo demain. Depuis que j’ai emménagé à New York, certains de mes patients téléphoniques ou vidéo qui habitent dans la région sont devenus des clients en face à face. C’est toujours étrange de les rencontrer en chair et en os la première fois, mais le rendez-vous de demain me stresse particulièrement parce que je soupçonne le mari d’abuser physiquement de sa femme.

Il se fait tard et, à un moment donné, je bâille et m’étire. Mon fin tee-shirt remonte, révélant un bout de ventre. Le regard de Baldwin zoome sur ma peau nue et je le vois déglutir. Ce genre d’instants me rend plus que perplexe. Je n’irais pas clamer que je suis une experte ès hommes, mais je suis tout de même sortie avec un certain nombre, j’ai même eu quelques relations plus ou moins longues. En temps normal, je devine assez bien quand un homme est attiré par moi, or, en cet instant, je pourrais jurer que c’est le cas de Baldwin. Ça n’est pas nouveau. J’ai ressenti la même chose en de nombreuses autres occasions. Ce qui est peut-être la raison pour laquelle je continue à m’accrocher à lui après toutes ces années.

Parfois une étincelle produit un grand feu.

Baldwin s’éclaircit la gorge et se lève.

– Bon, je vais devoir y aller. Il est tard.

– Tu es sûr ? Je vais peut-être me verser un verre de vin, si tu veux en prendre un deuxième…

– J’ai un cours de bonne heure, demain matin.

– D’accord.

Masquant ma déception, je l’accompagne à la porte.

Baldwin me dit « au revoir », puis il s’arrête et se retourne. L’espace d’une fraction de seconde, mon imagination prend le dessus et je me le figure qui rentre, referme la porte… et décide de rester.

Au lieu de quoi…

– J’attends un colis, demain. Si tu le vois dans le couloir, tu peux le récupérer pour moi ? Je vais rentrer tard.

– OK. C’est demain soir, le colloque « New York Psychology » dont tu m’as parlé ?

– Non. C’est la semaine prochaine. Demain, Rachel a des places pour une pièce de théâtre indépendant.

– Ah. Rachel.

– Tu l’as brièvement croisée la semaine dernière au café.

– Oui. Rachel.

Comme si je pouvais l’oublier. Elle portait en guise de robe la chemise dans laquelle j’avais aperçu Baldwin, la veille au soir, quand j’avais entendu sa porte s’ouvrir et que j’avais épié par le judas.

– Je ramasserai ce que je trouverai devant ta porte. Amuse-toi bien demain soir.

Une fois qu’il est parti, je me démaquille et me brosse les dents. Évidemment, alors que je bâillais il n’y a pas cinq minutes, je suis très éveillée, maintenant que je peux aller me coucher.

L’histoire de ma vie.

Je repense à ma conversation avec Drew de cet après-midi ; j’ai l’impression qu’elle a eu lieu il y a une semaine. Le capitaine Prolactinator m’a suggéré de me masturber avant de dormir, mais je ne suis pas d’humeur à penser à Baldwin, maintenant qu’il m’a parlé de son rencard de demain avec Rachel.

Même si…

Après tout, je ne suis pas obligée de penser à Baldwin, si ? Une image de Drew s’affiche soudain dans mon esprit. Oui, il est carrément assez beau pour faire l’affaire…

Mais je ne devrais pas.

Je me retourne dans mon lit et m’oblige à fermer les yeux. Une heure plus tard, je tends la main vers ma table de chevet. Après une longue, une épuisante journée, j’ai besoin de dormir. Je n’en peux plus.

J’actionne le vibromasseur et ferme les yeux, tâchant de me détendre à son bourdonnement.

Dix minutes plus tard, je suis profondément endormie, un sourire aux lèvres.

 

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