Egomaniac

Vi Keeland · Chapitre 30 sur 46

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Egomaniac

30 - Drew

30

 

Drew

 

– Regarde comme elle a de longues jambes.

La biologie peut aller se rhabiller, ce gamin est bel et bien mon fils. Beck contemple une hôtesse de l’air effectivement dotée des jambes les plus longues que j’aie jamais vues. Elle lève les bras pour caler des bagages dans le compartiment au-dessus du siège devant nous et surprend Beck penché vers l’allée pour l’observer.

– Tu t’appelles comment ? lui demande-t-elle avec un sourire.

– Becket Archer Jagger.

Il a répondu avec une telle fierté que je n’ai pas le cœur de lui signaler que, normalement, on ne récite pas son premier et son deuxième prénoms, plus le patronyme, à des inconnus. L’hôtesse referme le porte-bagage dans un claquement et s’agenouille auprès de lui.

– Eh bien, bonjour Beckett Archer Jagger. Je suis Danielle Marie Warren, et tu es adorable. Quel âge as-tu, mon grand ?

– Six ans trois quarts.

– Six ans trois quarts, hein ? Moi, j’en ai trente et un et demi. (Elle m’adresse un clin d’œil tout en continuant sa conversation avec Beck.) Sauf qu’en général, j’arrondis de trente et un et demi à… vingt-sept. Puis-je t’apporter quelque chose à boire, Beckett Archer Jagger de six ans trois quarts ? Un jus de fruits, peut-être ?

Il hoche la tête, avant d’ajouter :

– Tu as des jambes de girafe.

– Beck…, je le gronde.

L’hôtesse éclate de rire.

– Non, laissez, j’ai l’habitude. Quand j’avais ton âge, les autres enfants se moquaient de moi à cause de mes longues jambes. (Elle désigne son badge nominatif, qui indique : « Danny ».) Je m’appelle Danielle, mais tout le monde m’appelle Danny. Et quand j’étais à l’école élémentaire, les garçons me surnommaient Danny-longues-jambes. Tu vois, explique-t-elle en agitant les doigts, comme ces araignées à longues jambes qu’on appelle les Daddy-longues-jambes ?

Beckett s’esclaffe.

– Maman aussi, elle a un surnom pour papa.

– Ah bon ? Je parie que c’est mieux que Daddy-longues-jambes.

– Je ne suis pas sûr qu’il soit très judicieux de répéter les surnoms que maman donne à papa, ces temps-ci, j’interviens, avant d’expliquer à l’hôtesse : Divorcés.

Elle m’adresse un sourire et un clin d’œil.

– Bon, et si j’allais te chercher un jus avant le décollage ? Et un petit quelque chose pour ton papa aussi ?

Quelques minutes plus tard, elle revient chargée d’un jus de pomme dans un gobelet en plastique avec un couvercle et une paille, plus un verre contenant deux doigts d’un liquide clair sur des glaçons.

– Nous allons avoir un peu de retard à cause des conditions météorologiques, nous informe-t-elle en passant les boissons. J’espère que vous n’aviez pas de projets pour ce soir. Tu n’as pas un rendez-vous galant, au moins ? ajoute-t-elle à l’intention de Beck.

Il fait la grimace, comme si elle venait de lui signifier qu’il devait manger tous ses brocolis et toutes ses betteraves. Pourvu que ça dure comme ça longtemps, fiston. Je n’ai pas encore réussi à comprendre les femmes moi-même, alors je suis loin d’être en mesure de te donner des conseils.

Même si ni Beckett ni moi n’avions de projets spéciaux pour ce soir, le commentaire de Danny-longues-jambes me pousse à me demander pour quelle soirée Emerie s’est finalement décidée. Après notre conversation de ce matin, elle n’en a pas reparlé. Peut-être parce que les seuls mots que nous ayons échangés cet après-midi, c’étaient ceux que je lui ai susurrés à l’oreille pendant qu’elle était courbée sur son bureau, sa jupe retroussée, vingt minutes avant mon départ programmé. Jouis sur mon sexe, c’est largement mieux que de discuter du professeur Crétin.

Sauf que maintenant, ça me fait gamberger. Est-ce qu’elle est assise à côté de ce connard sur qui elle bave depuis plus de trois ans ? Il se comporte peut-être avec un poil plus de raffinement que moi, cet enfoiré, mais au bout du compte, on est tous les deux des hommes et Emerie est une femme superbe. J’ai bien vu comment il a réagi quand il a soupçonné que quelque chose se passait entre elle et moi. Il s’est montré possessif mais pas jaloux. Ce qui en dit fort long sur ce qu’il pense. Les gens sont jaloux quand ils veulent quelque chose que possède quelqu’un d’autre. Ils sont possessifs quand ils protègent quelque chose qu’ils ont déjà. Cet enfoiré sait qu’il l’a dans sa poche depuis le début.

Mon instinct me dit qu’il évite d’entamer une relation avec Emerie parce qu’il a envie de passer du bon temps, genre baiser à droite et à gauche à la fac et parmi ses étudiantes, sans s’engager dans aucune relation sérieuse. Et comment exactement est-ce que je sais ça sur lui alors que je ne l’ai vu que deux fois ? Parce que je reconnais la tronche de ces gars-là. J’en vois une dans le miroir tous les jours depuis deux ans, depuis ce putain de divorce.

Beck a sorti son livre de coloriages, où il dessine une girafe. Je rigole en songeant au nombre de fois où je griffonne pendant que je suis au téléphone. L’acquis l’emporte souvent sur l’inné. Je me vois complètement en train de dessiner une girafe, en ce moment même, si j’avais un crayon à la main.

Sauf que ma girafe à moi aurait sans doute des seins, parce que depuis mes dix ans, tous mes gribouillis comportent des seins d’une manière ou d’une autre.

Si, pendant mon enfance, à peu près tout me faisait penser à des seins, cette semaine, tout me fait penser à Emerie. Une pub pour du rouge à lèvres rouge vif à l’aéroport. Les lèvres peintes de rouge d’Emerie autour de mon érection. L’hôtesse qui annonce que nos projets risquent d’être ruinés à cause de la météo et du retard. Les projets d’Emerie : est-elle installée sur le canapé avec le crétin ? Mon fils qui dessine une girafe. Si je dessinais une girafe, elle aurait des seins. Les seins d’Emerie sont magnifiques. Bref, tous les chemins de mon cerveau ont été déviés pour ne plus mener que vers une seule destination.

Je descends d’un trait la moitié de mon verre et pêche mon téléphone dans ma poche.

Drew : Tu as fait quoi, ce soir, du coup ?

Puis j’attends la vibration qui m’informera de l’arrivée de sa réponse. Et j’attends encore.

 

*

* *

 

Je suis en train de me transformer en fillette. C’est la troisième fois que je vérifie mon portable ce matin. Rien. Douze heures se sont écoulées.

Ayant préparé des pancakes aux pépites de chocolat qui comprennent plus de chocolat que de pancake, j’ai demandé à Beck ce qu’il voulait faire. Et reçu la même réponse que toujours : aller à la patinoire. Ce gamin est obsédé par le hockey. Alors j’ai enveloppé le petit monstre dans trois épaisseurs de vêtements, attaché nos patins par les lacets et jeté une paire de chaque sur mon épaule avant de nous mettre en route.

Dans l’entrée, j’ai prétendu devoir faire un arrêt express dans mon bureau. Comme je n’ai toujours pas eu de nouvelles d’Emerie, je commence à me demander si je devrais m’inquiéter de son silence au lieu de m’énerver à l’idée de ce qu’elle a bien pu faire.

Dans le bureau, j’entends une douce musique. Une version instrumentale quelconque. Mon cœur s’emballe à l’idée qu’Emerie se trouve donc au bout du couloir. Je ne saurais dire si c’est d’impatience ou de colère, en tout cas j’ai le sang qui me bat dans les oreilles alors que je me dirige vers son bureau.

La porte est entrouverte, mais comme elle ne semble pas m’avoir entendu entrer, je frappe pour ne pas l’effrayer. À en juger par son saut sur sa chaise, il faut croire que ma précaution a été vaine. Par instinct, je lève les mains dans un geste de reddition. Encore.

– Ce n’est que moi.

– Tu m’as fichu la trouille, merde.

Sur quoi Beck, qui se tenait derrière moi, passe la tête derrière mes jambes.

Emerie se couvre la bouche.

– Oh, là, là, pardon. Je parle très mal.

C’est Beck qui répond à ma place.

– Mon papa dit bien pire.

Je souris et lui ébouriffe les cheveux, songeant que je vais quand même devoir l’avoir avec lui, la conversation au sujet des secrets qu’il ne faut pas nécessairement révéler.

Emerie redescend de sa chaise, traverse la pièce et se penche, la main tendue.

– Tu dois être Beck.

– Beckett Archer Jagger.

La lèvre d’Emerie frémit et elle lève les yeux vers moi. Je hausse les épaules.

– Eh bien, enchantée de te rencontrer, Beckett Archer Jagger. Moi, c’est Emerie Rose.

– Rose, c’est ton deuxième prénom ou ton nom de famille ?

Elle sourit, avant de se mettre à rire. C’est exactement la question que je lui ai posée la première fois qu’on s’est rencontrés.

– C’est mon nom de famille. Je n’ai pas de deuxième prénom.

Sa phrase semble plonger Beckett dans une profonde réflexion, alors j’interviens.

– Pardon, on ne voulait pas t’effrayer. Beck et moi, on part faire du patin à glace. Je m’inquiétais juste que tu n’aies pas répondu à mon SMS hier soir.

Je plonge les yeux dans ceux d’Emerie. Elle se retourne et s’approche de son bureau, sur lequel elle ramasse son portable cassé, qu’elle balance entre son pouce et son index.

– Je l’ai fait tomber hier soir. Je viens d’aller m’en acheter un neuf et j’essaie de voir s’il y a moyen de récupérer mes contacts dans le Cloud. Je ne connais plus aucun numéro de téléphone par cœur.

Je lâche un soupir. Bon, elle ne me largue pas. Ça me taraudait vraiment. Sans doute bien plus que ça n’aurait dû, d’ailleurs.

En temps normal, si je suis intéressé par une femme et qu’elle ne réagit pas favorablement… « Suivante ! ». Une de perdue, dix de retrouvées. Sauf qu’avec Emerie, non seulement ça m’a rendu anxieux qu’elle ne réponde pas à mon SMS, mais l’idée de chercher dans ma liste de contacts un autre numéro à appeler ne m’a même pas effleuré.

– Tu veux un coup de main ? J’en casse un tous les mois, de téléphone.

Elle regarde les patins accrochés à mes épaules.

– Je m’en voudrais de vous retarder quand vous êtes partis pour vous amuser, les garçons.

– Ça ne dérange pas Beck. Hein, mon grand ?

Mon fils est vraiment facile à vivre. Il hausse les épaules.

– Non. Je peux aller dessiner dans ton bureau, papa ?

– Bien sûr. Tiroir du bas, à droite.

Il part en courant. Il adore s’asseoir derrière mon grand bureau et dessiner. Il pourrait y passer des heures. Je contourne le bureau d’Emerie.

– Il est adorable, commente-t-elle.

– Merci. Oui, c’est un bon gamin, je confirme en tirant son siège. Assieds-toi. Je vais te montrer comment charger ton nouveau téléphone.

Bien évidemment, je pourrais m’installer et le faire à sa place en deux secondes chrono, mais je préfère me pencher par-dessus son épaule et l’emprisonner entre mon corps et le bureau. Je lui parle volontairement bas et laisse mon souffle lui chatouiller le cou.

– Tu cliques sur ce dossier. (Je pose ma main sur la sienne, qui tient la souris et clique.) Ensuite, celui-ci. Et puis tu utilises le menu déroulant, ici, et tu cliques sur « restaurer ».

Voyant sa peau se couvrir de chair de poule, je penche la tête plus près encore de son oreille.

– Tu as froid ?

– Non, ça va.

Je souris in petto en me déplaçant dans quelques écrans supplémentaires. Et alors, le nouveau téléphone, qu’elle a déjà branché à son ordinateur portable, s’allume et entame son chargement via le Cloud.

– Waouh. Ça fait au moins une heure que j’essayais de faire ça.

– Comment tu as cassé l’autre ?

– Tu dois d’abord me promettre de ne pas rire.

– Mais je pourrai quand même me moquer de toi ?

– Non, non plus.

Je me redresse.

– Quel est l’intérêt d’entendre toute cette histoire, dans ce cas ?

Emerie pouffe.

– Comment s’est passé ton voyage à Atlanta, idiot ?

– Le vol a été retardé de quelques heures à cause des conditions météo, mais autrement, très bien. Au moins, Alexa ne m’a pas cassé les pieds.

Emerie vient de m’offrir l’ouverture idéale. Je déteste ce besoin qui me pousse à savoir, mais tant pis, c’est comme ça et point barre. J’essaie quand même de prendre un ton détaché.

– Comment s’est passé ton dîner d’hier soir ?

Elle commence par froncer les sourcils, avant de comprendre ce que je lui demande.

– Oh, je me suis juste commandé chinois toute seule.

– Tu n’as pas dîné avec Crétin ?

Elle se mord la lèvre inférieure et secoue la tête. Je m’avance d’un pas vers elle.

– Pourquoi ?

– Je… Ça ne me semblait pas bien.

Nous sommes tombés d’accord pour avoir une relation sexuelle exclusive et je lui ai dit à mots à peine couverts que j’espérais partager avec elle plus qu’une super alchimie, pourtant je ne peux décemment pas lui interdire de dîner avec un ami homme. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, c’est exactement ce que j’ai envie de lui signifier, mais vu que cette pensée me fait peur, même à moi, je préfère garder ces conneries pour moi.

Au lieu de révéler ma chochotte intérieure, je me dirige vers la porte de son bureau. Sans la quitter des yeux, j’appelle mon fils.

– Tout va bien, Beck ?

– Oui ! crie-t-il en retour.

– OK, je te rejoins d’ici quelques minutes, bonhomme.

Sur quoi, je ferme doucement la porte.

– Tu viens ?

– Qu’est-ce que tu fais ?

– Viens ici.

Emerie s’exécute et vient se poster à portée de mes mains.

– Quoi ?

– Je n’ai pas arrêté de penser à toi durant tout le vol de retour.

Elle déglutit.

– Ah oui ?

– Et ce matin, sous la douche. J’ai dû me rincer à l’eau glacée pour me calmer, parce que chaque fois que je fermais les yeux, je revoyais tes fesses et toi à plat ventre sur mon bureau.

Elle écarquille les yeux.

– Ton fils est dans la pièce voisine.

– Je sais. C’est pourquoi tu n’es pas déjà sur ce bureau, à l’heure qu’il est. Je vais me contenter d’un petit échantillon.

Elle se lèche les lèvres. Décrétant que Beck ne va pas venir me chercher d’une seconde à l’autre, j’en ai fini de perdre du temps. Je prends sa nuque dans ma paume et l’attire à moi pour me coller à sa bouche dans un baiser avide. Je passe mon bras libre autour de sa taille et elle geint quand je plaque son corps contre le mien. Punaise ce qu’elle sent bon. Une fragrance sucrée mêlée à son odeur féminine si sexy. Enivrant. Il me faut faire appel à toute la maîtrise qui me reste pour ne pas la faire pivoter et la plaquer contre la porte. Lorsque je saisis ses fesses à pleines mains et qu’elle gémit dans ma bouche, je manque de la perdre, cette dernière bribe de contrôle.

Enfin je libère sa bouche, parce que mon érection pulse. Je m’apprête à recommencer quand j’entends mon fils appeler.

– Merde, je grommelle, en appuyant mon front contre celui d’Emerie. Je vais devoir cacher mon érection, sinon il pourrait me poser des questions auxquelles je ne suis pas prêt à répondre.

Heureusement, je porte un jean sombre et parviens à le rajuster avant d’aller voir Beck.

– Qu’est-ce qui se passe, fiston ?

– On peut boire un chocolat chaud avant d’aller patiner ?

– Tu viens de manger des pancakes aux pépites de chocolat pour le petit déjeuner. Tu ne trouves pas que ça fait assez de chocolat pour la matinée ?

Mon fils est un petit rusé.

– Mais il va faire froid, dehors, ça me tiendra chaud à l’intérieur.

Emerie vient se planter à côté de moi, tout sourire.

– Il marque un point.

– Tu vas venir à la patinoire avec nous ? lui demande Beck.

– Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Je ne sais pas faire de patin à glace.

– Mon papa peut t’apprendre. Il sait tout faire.

Bien dit, fiston.

Emerie cherche mon aide du regard. Je hausse les épaules.

– Le petit marque un autre point. Je suis doué dans tout ce que je fais.

Elle lève les yeux au ciel, avant de s’adresser à Beck.

– Ton papa et toi, vous n’avez pas besoin de moi pour vous ralentir.

– On n’est jamais allés patiner avec quelqu’un d’autre avant. Je pourrai te montrer comment faire les bons mouvements.

Emerie se tourne vers moi, un sourcil haussé.

– Ah, il a des « mouvements » ? Comme son papa ?

– Allez, je lui souffle à voix basse. Laisse-le te les montrer et je te montrerai les miens plus tard.

 

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