Egomaniac
13 - Drew
13
Drew
Pendant longtemps, Alexa a bousillé le plaisir que je prenais à mon boulot. Après mon divorce, je trouvais des morceaux de mon mariage ici et là, dans chaque bataille amère lancée par mes clients. Elles me rappelaient tout le temps gâché, comment, dès la première nuit, ma queue avait pris des décisions concernant Alexa à la place de ma tête. Bref, tout dans les dossiers de mes clients devenait personnel, c’était comme revivre les pires moments de ma vie au quotidien.
Au bout du compte, j’ai fini par apprendre à séparer les choses. Plus ou moins. Mais en chemin, j’ai perdu quelque chose. Mon job est devenu une source de revenus et plus l’activité que j’aimais. Si je ne redoutais plus de descendre au rez-de-chaussée pour gagner mon bureau, je n’avais plus d’enthousiasme non plus.
Jusqu’à aujourd’hui.
Je suis debout plus tôt qu’à mon habitude. Après la salle de sport, je suis au bureau à sept heures, à travailler sur un dossier. Henry Archer est l’un des rares clients que j’apprécie. Son divorce se passe même à l’amiable, parce que c’est un vrai bon gars. Sa réunion de conciliation est prévue aujourd’hui à onze heures. Tout le monde sera présent pour essayer d’arracher un accord final. Par miracle, je ne méprise pas sa future ex-femme non plus.
Je suis dans la salle de reprographie quand j’entends arriver Emerie. Ses talons claquent sur le sol lorsqu’elle entre dans le hall, chargée d’un gros carton marron. Je m’interromps dans ma tâche et vais le lui prendre des mains.
– Merci. Vous savez que personne ne m’a offert son siège dans le métro alors que je portais ce truc ?
– La plupart des gens sont des sales cons. Qu’est-ce que vous transportez là-dedans ? Ça pèse un âne mort.
Je dépose le carton sur son bureau et l’ouvre sans demander sa permission. Il contient un presse-papier en verre, mais au regard de son poids, il aurait tout aussi bien pu être en plomb.
– Ce truc pèse au moins cinq kilos. Vous craignez qu’un ouragan ne s’engouffre par la fenêtre et n’emporte tous vos papiers ?
Elle me prend l’objet des mains.
– C’est une récompense. Que j’ai gagnée pour un article que j’ai écrit et qui a été publié dans Psychology Today.
– C’est une arme. Je suis content que vous n’ayez pas eu cet objet sous la main quand je vous ai surprise dans mon bureau, le premier soir.
– Oui. J’aurais pu fendre votre joli crâne.
Je lui adresse un sourire satisfait.
– Je le savais. Vous me trouvez beau.
J’essaie de voir ce que le carton contient d’autre, mais elle me tape sur la main.
– Curieux.
– Vous avez bien déballé mes cartons.
– C’est vrai. Alors vous pouvez regarder.
– Ben oui, mais maintenant que vous m’en avez donné l’autorisation, je n’en ai plus envie.
– Vous êtes un vrai gamin, vous le savez, ça ?
J’ai laissé mon téléphone portable près de la photocopieuse, je l’entends sonner depuis l’entrée. Le temps que j’aille répondre, l’appelant a raccroché. Une fois mes photocopies terminées, je ramasse ma liasse de feuilles et m’arrête à nouveau devant le bureau d’Emerie.
– Vous êtes en avance, aujourd’hui, je la taquine depuis le seuil. Vous avez suivi mon conseil pour mieux dormir ?
– Non.
Sa réponse a été rapide… trop rapide. Des années à prendre des dépositions m’ont rompu à la détection des petits indices. Parfois un infime détail m’emmène sur un chemin que je n’avais pas envisagé et vers quelque chose d’intéressant. En l’occurrence, dans les trois lettres de sa réponse, j’ai détecté un indice et je m’apprête à suivre la piste.
– Vous n’avez donc pas eu de mal à vous endormir, hier soir ?
La voyant rougir et s’affairer sur son carton, j’ai ma confirmation : je tiens une piste. Curieux, j’entre dans son bureau et contourne sa table de travail afin de voir son visage qu’elle garde soigneusement baissé.
J’incline la tête pour intercepter son regard.
– Vous vous êtes masturbée hier soir, c’est ça ?
Sa rougeur s’intensifie.
– Et vous ? contre-attaque-t-elle.
Elle détourne le sujet. On sait tous ce que ça signifie.
– Oui, je lui réponds avec un large sourire. Et ce matin aussi. Ça vous intéresse de savoir à quoi je pensais en le faisant ?
– Non !
– Vous n’êtes même pas un tout petit peu curieuse ?
Malgré ses joues écarlates, j’adore le fait qu’elle n’ait pas peur de se confronter à moi.
– Vous n’avez pas des mariages à profaner, pervers ?
– Allez, admettez-le. Vous vous êtes masturbée hier soir et c’est pour ça que vous avez si bien dormi et que vous êtes arrivée au travail à l’heure pour une fois.
– Qu’est-ce que ça peut bien vous faire ?
– J’aime avoir raison.
– Vous êtes vraiment un énorme égocentrique.
– On le dit, oui.
– Vous promettez de lâcher le sujet si je vous avoue la vérité ?
Je hoche la tête.
– Promis.
Elle plonge les yeux droit dans les miens.
– Oui.
– Quoi ?
– Comment ça, « quoi » ? Vous m’avez très bien comprise.
Bien sûr que oui.
– Je n’en suis pas certain. Pourquoi ne m’expliquez-vous pas à quoi vous faites référence ?
– Sortez d’ici.
– Dites que vous vous êtes masturbée et je sors.
– Pourquoi ? Que vous puissiez vous caresser en m’imaginant en train de me masturber ?
– Je croyais que vous ne vouliez pas savoir à quoi je pensais ce matin, quand je me suis fait plaisir ?
Je ricane. Emerie tente de la jouer dure à cuire, mais je devine dans sa voix plus de gêne et d’amusement que de colère. D’humeur inhabituellement clémente, je décide de lâcher l’affaire avant de pousser un peu trop loin le bouchon.
– J’ai une conférence à dix heures, ce matin, qui va probablement se poursuivre avec un déjeuner en compagnie de mon client. Il y a des menus dans le tiroir du haut, à droite du bureau d’accueil, si vous voulez commander à livrer.
– Merci.
– De rien.
Je m’arrête juste après avoir franchi sa porte.
– Une dernière chose.
– Hmm ?
– Vous pensiez à moi quand vous vous êtes masturbée ?
J’ai posé la question pour le simple plaisir de jouer les têtes de nœud, mais la soudaine expression de petit lapin pris dans des phares de voiture m’indique que j’ai visé juste. Eh bien, ça alors. Venir au travail va devenir de plus en plus intéressant. Une partie de moi (une très grande partie de moi, évidemment) brûle de rester et d’approfondir ce tout petit bout d’information, mais je viens de me transformer en gamin de douze ans et je sens mon sexe enfler sous ma braguette.
Grâce à ses pensées cochonnes, miss Jolies-fesses-Oklahoma vient de gagner son répit.
*
* *
– C’est pas ça, le problème, putain. Le problème, c’est ton incapacité à cuisiner un repas mangeable sans le cramer.
Ce genre de déclarations, de braillements, même, n’est pas étranger entre ces murs. Sauf que cette fois, ils ne proviennent pas de l’un de mes clients.
Je viens de rentrer au bureau après un déjeuner tardif avec Henry Archer, et la voix furieuse d’un homme résonne jusque dans le hall. La porte du bureau d’Emerie est légèrement entrouverte et j’hésite à passer voir si tout va bien, au cas où. En écoutant plus attentivement, je l’entends qui demande au bonhomme de se calmer, puis une autre femme prend la parole. Alors je retourne à mon bureau pour m’occuper de mes propres affaires.
Quinze minutes plus tard, ça recommence. Je suis au téléphone quand la même voix masculine traverse le couloir pour me parvenir.
– J’étais déjà hésitant à t’épouser à la base. J’aurais dû annuler en voyant que tu n’étais même pas fichue de porter notre gosse.
Les poils se mettent au garde-à-vous dans ma nuque. Quelle horreur. J’en ai entendu, pourtant, des couples qui s’envoient des atrocités à la figure pendant un divorce. Plus grand-chose ne me choque aujourd’hui. Mais ce type-là… c’est moins ce qu’il dit que la manière dont il le dit. Sa voix est empreinte de colère, à la fois menaçante et insultante. Je n’ai pas vu son visage, néanmoins mon instinct me souffle qu’il n’abuse pas les femmes que verbalement. Hélas, j’en ai croisé aussi, des hommes physiquement violents, au fil des ans. Il y a quelque chose dans la façon qu’ont ces connards de hurler qui les démarque du conjoint « Je te déteste et je veux te faire du mal » ordinaire.
J’expédie le client avec qui je conversais au téléphone et me dirige vers le bureau d’Emerie. Avant que j’aie le temps de l’atteindre, un énorme craquement me fait accélérer le pas.
Quand j’arrive à la porte, le type est assis sur son siège et sa femme, à quatre pattes, nettoie quelque chose par terre. Emerie est debout.
– Qu’est-ce qui se passe ici ? Tout va bien ?
Emerie hésite et croise mon regard. Elle essaie de me transmettre un message sur la situation. Je le vois dans ses yeux, je l’entends dans sa voix.
– Monsieur Dawson s’est un peu emballé et il a renversé une récompense en verre que j’avais posée sur mon bureau.
Le lourd presse-papier qu’elle a trimballé avec difficulté dans le métro est en mille morceaux au sol.
– Sortez marcher un peu et vous calmer dehors, mon vieux.
Le connard tourne brusquement la tête.
– C’est à moi que vous parlez ?
– Exact.
– Vous êtes qui, vous, bon Dieu ?
– Je suis le type qui vous dit de sortir marcher et de vous calmer.
Il se lève.
– Et si je refuse ?
– Vous serez sorti d’ici manu militari.
– Vous allez appeler les flics sous prétexte que j’ai cassé un truc en verre ?
– Non, à moins qu’Emerie ne me le demande. En revanche, je vais vous virer à coups de pompe dans le cul moi-même.
Je croise les bras sans le quitter des yeux. Les hommes qui frappent leur femme sont des trouillards. Je lui botterais les fesses avec le plus grand plaisir.
Au bout de quelques secondes, il tourne la tête vers sa femme.
– C’est fini, ces conneries de psychothérapie. J’arrête.
Sur quoi il sort en trombe. Je m’écarte d’un pas pour le laisser passer.
Emerie et sa cliente restent muettes jusqu’à ce qu’on entende claquer la porte d’entrée.
– Ça va ? je lui demande.
Elle hoche la tête et, pour la première fois, la femme me fait face. Elle a une joue mauve et jaune, traces d’un vieil hématome. Ma mâchoire se crispe. J’aurais dû balancer mon poing dans la gueule de cet enfoiré quand j’en avais l’occasion.
– Il n’est pas comme ça, d’habitude. C’est juste compliqué à son travail, ces derniers temps.
Ben voyons.
Emerie et moi nous regardons fixement à nouveau, dans un échange muet. On est sur la même longueur d’onde.
– Je vous laisse discuter toutes les deux.
Et je referme la porte derrière moi.
Pendant la demi-heure qui suit, je travaille sur un dossier au bureau d’accueil vide, dans le hall d’entrée, pour le cas où l’autre trouduc aurait la mauvaise idée de revenir en douce. Au bout d’un moment, j’aperçois sa trogne par la fenêtre. Il fume une cigarette en attendant sa femme dehors. Malin.
Emerie raccompagne madame Dawson à l’accueil.
– Je vous propose de nous appeler au téléphone demain. Même juste un quart d’heure, d’accord ? J’aimerais vraiment avoir de vos nouvelles, après la séance d’aujourd’hui.
Sa cliente acquiesce.
– OK.
– Vers dix heures, ça vous conviendrait ?
– Oui, c’est bien. Bill part au travail à huit heures.
Emerie hoche la tête.
– Vous savez quoi ? Je ne vous ai pas donné de carte de rendez-vous pour la semaine prochaine. Ne bougez pas, je vais en chercher une dans mon bureau. Je reviens.
Pendant son absence, je m’adresse à madame Dawson. D’une voix basse, sans jugement et avec précaution.
– Ça va aller ?
Elle croise rapidement mon regard, mais baisse aussitôt le sien.
– Oui. Bill n’est pas une mauvaise personne. C’est vrai, vous l’avez juste rencontré à un mauvais moment.
– Hum.
Emerie est de retour avec une petite carte, qu’elle tend à sa cliente.
– On se parle demain, alors ?
L’autre hoche la tête et s’en va.
Sitôt la porte refermée, Emerie lâche un bruyant soupir.
– Je suis vraiment désolée.
– Il n’y a pas de quoi. Ce n’est pas votre faute si votre client est un connard. J’en ai moi-même pas mal dans ce genre.
– Je pense qu’il est physiquement violent avec elle.
– J’ai tendance à être d’accord avec vous.
– Et je ne pense pas que je vais la revoir ni avoir de ses nouvelles. Elle va m’éviter parce que je l’ai mise face à la réalité de ce que je soupçonne.
– Vous ne pensez pas qu’elle va vous appeler demain ou qu’elle viendra à son rendez-vous de la semaine prochaine ?
– Non. Il ne la laissera pas continuer. Maintenant que je le connais un peu mieux, je suis même surprise qu’il ait accepté de venir à la base. Mes séances de conseil n’étaient censées se dérouler qu’avec elle, au départ.
– C’est rude.
Elle pousse un nouveau soupir.
– J’espère qu’elle vous appellera.
– Qui, moi ?
– La carte de rendez-vous que je lui ai donnée était votre carte professionnelle, en fait. Je me suis dit qu’elle avait plus besoin d’un avocat que d’un conseiller matrimonial.
Je hausse les sourcils.
– Sympa.
Nous nous engageons dans le couloir côte à côte.
– Je prendrais bien un verre.
– Votre bureau ou le mien ?
Elle me jette un regard étonné.
– Vous avez de l’alcool au bureau ?
– J’ai souvent des journées de merde.
Elle sourit.
– Mon bureau.
*
* *
– Ça a un goût d’essence de térébenthine, commente Emerie, les sourcils froncés.
Je sirote.
– C’est un Glenmorangie de vingt-cinq ans d’âge que vous buvez, là. Soit un diluant à six cents dollars la bouteille.
– À ce prix, ils auraient pu ajouter un peu de saveur.
Je m’esclaffe. Je suis assis dans le siège du client, Emerie derrière son bureau. Elle a dû déballer le reste de ses cartons, car je découvre de nouveaux objets personnels ici et là. Je soulève la base plane qui supportait sa récompense que ce connard de Dawson a cassée.
– Vous allez avoir besoin d’une nouvelle arme.
– Je ne pense pas, avec vous dans les parages pour menacer mes clients.
– Il l’avait mérité. J’aurais dû lui flanquer un bon coup de poing dans la figure, comme il aime le faire à sa femme.
– Oui, vous auriez dû. Ce type est vraiment un connard. Un ’tain de connard.
Elle est trop mignonne, quand elle s’entraîne à prendre l’accent new-yorkais. Même si ça ressemble plus à celui de l’Oklahoma qui imite New York.
Il y a deux cadres sur son bureau. J’en saisis un. La photo représente un couple entre deux âges.
– Ne vous gênez pas ! dit-elle, mi-ironique, mi-amusée.
J’observe son visage, puis le couple sur la photo, puis elle à nouveau.
– Ce sont vos parents ?
– Oui.
– À qui est-ce que vous ressemblez ?
– Ma mère, d’après ce qu’on me dit.
Je contemple plus attentivement les traits de sa mère. Rien à voir.
– Je ne trouve pas.
Elle tend la main et me prend le cadre des mains.
– J’ai été adoptée. Je ressemble à ma mère biologique.
– Oh. Pardon.
– Pas de problème. Ce n’est pas un sujet que je rechigne à aborder.
Je me cale contre le dossier de mon siège et la regarde regarder sa photo. Je perçois une forme de révérence dans le ton, quand elle reprend la parole.
– Je ne ressemble peut-être pas à ma mère, mais il n’empêche que nous avons beaucoup de points communs.
– Ah oui ? Elle est chiante aussi ?
Elle fait mine de s’offusquer.
– Je ne suis pas chiante.
– Cela fait à peine une semaine que je vous connais. Le premier jour, vous m’avez volé mon espace de bureau et avez menacé de me frapper quand je vous ai prise la main dans le sac. Quelques jours plus tard, vous avez déclenché une dispute à cause d’un commentaire innocent que j’ai eu le malheur de faire sur un mauvais conseil que vous prodiguiez à des clients, et aujourd’hui, j’ai failli me battre avec un type à cause de vous.
– Mes conseils n’étaient pas mauvais, corrige-t-elle dans un soupir. Pour le reste, en revanche, je crains que ce ne soit vrai. Bon, j’ai été passablement chiante, alors ?
Je vide mon verre et me verse deux doigts supplémentaires, avant de remplir le verre d’Emerie.
– Vous avez de la chance. Il se trouve que j’aime bien les chieuses.
Nous discutons encore un peu. Emerie me parle de la quincaillerie de ses parents, dans l’Oklahoma. Elle est en train de me raconter l’histoire du jour où ils ont vendu du matériel à un type qui a fini par être arrêté pour avoir enfermé sa femme dans un bunker en sous-sol pendant deux semaines, quand mon téléphone fixe sonne. Je vais pour décrocher, mais elle est plus rapide.
– Bureau de M. Jagger, que puis-je faire pour vous ? demande-t-elle d’une voix sexy.
Les deux verres d’alcool l’ont désinhibée, la rendant joueuse. J’aime bien.
– Puis-je savoir qui est à l’appareil ?
Elle prend un stylo bille et s’immobilise pour écouter, passant machinalement la pointe sur sa lèvre inférieure. Mes yeux suivent son mouvement. Je parie qu’elles ont un goût délicieux. L’envie irrépressible me saisit soudain de me pencher par-dessus le bureau pour en mordre une. Merde. C’est pas bon, ça, comme pensée.
Pourtant j’ai toujours les yeux rivés sur ses lèvres quand elle relève les siens vers moi. Je devrais arrêter, mais la manière dont elles bougent quand elle se remet à parler me captive.
– OK, madame Logan. Je vais voir s’il est disponible.
Voilà qui détourne mon regard illico. Agitant les deux mains devant elle, je lui fais signe que non, je ne suis pas disponible. Elle met l’appel en attente cinq secondes, puis reprend le combiné.
– Je suis navrée, madame Logan, apparemment il est sorti. (Pause.) Non, je suis désolée, mais je n’ai pas l’autorisation de transmettre le numéro de portable de M. Jagger. En revanche, je l’informerai de votre appel.
Une fois qu’elle a raccroché, elle me dit :
– Vous savez ce dont je viens de me rendre compte ?
– Que votre voix est plus sexy après quelques verres ?
Elle cille.
– Ma voix est plus sexy ?
J’avale quelques gorgées de mon deuxième whisky.
– Oui. Vous flirtiez au téléphone.
– Je ne flirtais pas.
Je hausse les épaules.
– Peu importe. J’ai bien aimé. Qu’est-ce que vous alliez me dire ? À propos de ce que vous aviez réalisé ?
– Je ne me rappelle même plus, maintenant. Je pense que ces deux petits verres me sont montés directement à la tête.
– Et aux lèvres, je marmonne.
– Quoi ?
– Rien.
– Oh, ça y est, je me souviens de ce que j’allais dire, reprend-elle, un doigt pointé vers moi. J’ai répondu au moins à vingt coups de fil en trois jours et vu des tonnes de rendez-vous dans votre agenda. C’était la première « madame » qui ait appelé. Vous n’avez pas de clientes du nom de Jane, Jessica ou Julie.
– Parce que je ne prends que les clients hommes.
– Quoi ?
Elle me dévisage comme si je venais de lui affirmer que le ciel est violet.
– Les clients hommes. Vous savez, un peu comme femmes, mais avec moins de cris et de larmes, et un se… (Je me tais en entendant s’ouvrir la porte d’entrée.) Vous attendez quelqu’un ?
– Non, pourquoi ?
– Je viens d’entendre la porte. (Je me lève et m’avance dans le couloir.) Bonjour ?
Un type que je n’ai jamais vu passe la tête à l’angle de la zone d’accueil.
– Bonjour, je cherche Emerie Rose.
Je fronce les sourcils.
– Qui êtes-vous ?
Ce ne serait pas ce connard de Dawson qui serait revenu causer des problèmes, au moins ? Sauf que ce gars-là n’a pas l’air du mec qui cause des problèmes : la dernière fois que ça a dû lui arriver, c’était sans doute quand les autres gamins se moquaient de lui à l’école élémentaire.
Je me retourne vers Emerie, qui s’approche déjà. Elle me rejoint dans l’encadrement de la porte.
– Baldwin ? Il me semblait bien avoir reconnu ta voix. Qu’est-ce que tu fais ici ?
– J’ai eu envie de te faire une surprise.
Sur quoi le gars lui tend un bouquet de fleurs que je n’avais pas remarqué contre son flanc, dont la couleur est assortie à son nœud papillon froissé. Nazes, les fleurs, on croirait qu’il les a achetées au Chinois du bas de la rue pour 7,99 dollars.
– C’est adorable.
Emerie s’écarte de la porte où nous étions bien, tous les deux, presque collés, et se dirige vers le type, afin de l’enlacer et l’embrasser. Pour une raison qui m’échappe, je ne bouge pas et j’observe la scène.
Ayant récupéré ses fleurs, elle se rappelle enfin que je suis derrière elle.
– Baldwin, je te présente Drew. Drew, voici Baldwin, l’ami dont je t’ai parlé l’autre jour.
Je suis perplexe et elle le voit sur mon visage.
– C’était mon assistant de cours à la fac. Rappelez-vous, je vous ai raconté.
Vraiment ? Ce gars-là ?
– Ah oui ! (Je tends la main.) Enchanté. Drew Jagger.
– Pareil. Baldwin Marcum.
S’ensuit un drôle de silence gêné, qu’Emerie finit par briser.
– Tu ne trouves pas le bureau magnifique ?
– Très sympa.
– Tu es en chemin pour retrouver Rachel ?
– La représentation ne commence pas avant une heure et demie. Du coup, je me suis dit que j’allais passer voir si tu allais bien.
Baldwin balaie les lieux du regard, quand il remarque la bouteille de Glenmorangie et les deux verres vides sur le bureau d’Emerie.
Il repose les yeux sur elle.
– C’est du scotch ? À dix-sept heures ?
Soit Emerie ne perçoit pas la touche de dédain dans sa voix, soit elle est très douée pour l’ignorer.
– On a eu une rude journée, explique-t-elle.
– Je vois.
– Je vous sers un verre ? je propose, certain qu’il va décliner au regard de ce que je perçois de lui au bout de soixante secondes d’observation. C’est un vingt-cinq ans d’âge très doux.
– Non, merci.
Bon, j’en ai assez vu.
– J’ai du travail à rattraper. Content d’avoir fait votre connaissance, Baldwin.
Il hoche la tête.
Une heure plus tard, je suis en train de ramasser mes affaires dans mon bureau quand je les entends rire. Les événements de la journée ont laissé des résidus de testostérone bouillonnante dans mes veines. Raison pour laquelle, probablement, je ressens une envie sortie de nulle part de flanquer mon poing dans la figure de ce type. J’ai besoin d’un exutoire. Une bonne partie de jambes en l’air pour évacuer la colère. Oui, j’ai besoin d’une nana.
Je frappe un coup léger à la porte d’Emerie avant de l’ouvrir.
– Je file. Ce soir, vous devriez réutiliser la technique d’endormissement que je vous ai conseillée, comme ça vous arriverez aussi à l’heure demain matin.
Emerie écarquille les yeux tout en tentant de masquer un sourire entendu.
– Oui. Je vais peut-être faire ça.
Baldwin observe attentivement notre échange.
– Allez, bonne nuit, je lance avec un salut de la main.
Je m’éloigne d’un pas avant qu’Emerie ne me rappelle.
– Drew ?
Je me retourne.
– Oui ?
Elle se tord les mains.
– Merci, pour aujourd’hui. Je ne vous l’ai pas dit, mais j’ai apprécié tout ce que vous avez fait.
– Avec plaisir, Oklahoma. (Je tapote l’encadrement de sa porte du dos de la main.) Ne restez pas trop tard, OK ?
– Non. Je vais y aller d’ici quelques minutes. Baldwin a des projets pour ce soir, du coup je partirai en même temps que lui.
– Vous voulez que je vous attende ? On pourrait retourner manger un hamburger chez Joey.
Emerie s’apprête à répondre quand monsieur Nœudpap l’interrompt.
– En fait, j’ai eu un changement de projet de dernière minute. Ça te dirait que je t’emmène dîner ?
– Tu ne vas pas au spectacle avec Rachel ?
– On pourra le voir une autre fois. Je ne savais pas que tu avais eu une mauvaise journée. Tu me raconteras tout ça au cours du repas.
Emerie me regarde, déchirée. Alors je décide de lui faciliter la tâche. Après tout, qui suis-je pour briser un couple si heureux ?
– Eh bien, passez une bonne soirée, dans ce cas.
C’est peut-être arrogant de ma part, on m’a répété à plusieurs reprises récemment que mon ego était surdimensionné, n’empêche que je suis prêt à en jurer : le changement de programme du petit copain d’Emerie a quelque chose à voir avec moi.
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