Egomaniac

Vi Keeland · Chapitre 1 sur 46

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Egomaniac

1 - Drew

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Drew

 

Je déteste le réveillon du 31 décembre.

Deux heures dans les embouteillages et on n’a même pas parcouru les quinze kilomètres entre l’aéroport de La Guardia et chez moi. Il est plus de vingt-deux heures. Pourquoi tous ces gens ne sont-ils pas déjà en train de faire la fête ? La tension que mes deux semaines à Hawaï avaient réussi à apaiser est de retour, en embuscade, qui me vrille de plus en plus fort le ventre tandis que le taxi avance à la vitesse d’un escargot vers le nord de la ville.

Je m’efforce de ne pas songer à tout le travail qui m’attend pour mon retour, l’interminable litanie des problèmes d’autrui qui accentuent les miens.

Elle m’a trompé.

Il m’a trompée.

Obtenez-moi la garde totale des enfants.

Elle n’aura pas la maison de Vail.

Tout ce qu’elle veut, c’est mon argent.

Elle ne m’a pas taillé une seule pipe en trois ans.

Écoute, trouduc, tu as cinquante ans, tu es chauve, arrogant et taillé comme un œuf. Elle a vingt-trois ans, elle est sexy et ses seins sont si fermes qu’ils lui pointent presque sous le menton. Tu veux le sauver, ce mariage ? Rentre à la maison avec dix mille balles en cash, et ordonne-lui de se mettre à genoux. Tu l’auras, ta pipe. Et elle, son argent de poche. Arrêtons de faire semblant que cette association était autre chose que ce qu’elle est en réalité. Ça ne te convient pas ? Contrairement à ta future ex-femme, je prends les règlements par chèque. Mets-le à l’ordre de Drew M. Jagger, avocat du barreau.

Je me frotte la nuque, pris d’un léger accès de claustrophobie à l’arrière de mon Uber, et tourne les yeux vers la vitre. Une vieille dame nous dépasse, appuyée sur sa canne.

– Je vais descendre ici, j’aboie au chauffeur.

– Mais… et vos bagages ?

Je suis déjà en train de pousser ma portière.

– Ouvrez-moi le coffre, ce n’est pas comme si on avançait, de toute façon.

La circulation est complètement arrêtée et je ne suis plus qu’à deux pâtés d’immeubles du mien. Je jette un pourboire de cent dollars au chauffeur et attrape ma valise dans le coffre, avant de prendre une longue goulée de Manhattan.

J’aime cette ville autant que je la déteste.

Le 575 Park Avenue est un immeuble d’avant-guerre restauré, situé à l’angle sud-ouest de la 63 e rue ; une adresse qui donne aux gens des a priori vous concernant. Quelqu’un portant le même patronyme que moi occupait ce bâtiment avant qu’il ne soit converti en copro hors de prix. Raison pour laquelle j’ai été autorisé à garder mon bureau au rez-de-chaussée quand les autres baux commerciaux ont été annulés il y a des années. De plus, je vis au dernier étage.

– Bon retour, monsieur Jagger, m’accueille le portier en uniforme qui m’ouvre tout grand la porte du hall.

– Merci, Ed. J’ai raté quelque chose pendant mon absence ?

– Non. Rien de neuf. Cela dit, j’ai jeté un coup d’œil à vos travaux l’autre jour. Ça m’a l’air de bien avancer.

– Ils utilisent bien l’entrée de service sur la 63e, comme prévu ?

Ed hoche la tête.

– Absolument. Je les ai à peine entendus, ces derniers jours.

Je lâche mon bagage une fois dans l’appartement, puis redescends en ascenseur pour aller vérifier l’état de mon bureau. Les deux semaines qui viennent de s’écouler, pendant que moi je séjournais à Honolulu, mon espace professionnel a subi une rénovation complète. Les fissures dans les hauts plafonds de plâtre devaient être rebouchées et le tout repeint, un nouveau sol posé pour remplacer le vieux parquet trop usé.

Une épaisse bâche de plastique est encore fixée par de l’adhésif autour de l’encadrement des portes quand j’entre. Le peu de meubles que je n’ai pas stockés au garde-meuble est lui aussi couvert de bâches. Merde. Ils n’ont pas encore fini. L’entrepreneur m’avait promis qu’il ne resterait plus que les finitions d’ici à ce que je revienne de vacances. J’avais raison d’être sceptique.

Allumant la lumière, je suis soulagé de constater que l’aire d’accueil est complètement terminée, elle. Enfin une soirée de 31 décembre sans horribles surprises. Ça change.

Je balaie les lieux d’un rapide regard, satisfait de ce que je découvre, et je m’apprête à repartir quand je remarque un rai de lumière qui filtre sous la porte de la petite salle des archives, au bout du couloir.

Sans réfléchir plus avant, je m’y dirige pour l’éteindre.

Alors voilà, je mesure un mètre quatre-vingt-dix pour un bon quintal et peut-être est-ce juste à cause de mon état d’esprit du moment, ou du fait que je ne m’attends pas à voir quiconque ici, en tout cas quand j’ouvre la porte de la pièce et que je la trouve là, eh bien, j’ai la trouille de ma vie.

Elle hurle.

Je recule dans le couloir.

Elle se perche sur la chaise et se met à me brailler dessus en agitant son téléphone portable en l’air.

– J’appelle la police !

Les doigts tremblants, elle appuie sur le 9, puis le 1, et reste suspendue au-dessus du même chiffre, qui compléterait le numéro des secours d’urgence.

– Sortez maintenant ou je les appelle !

Je pourrais lui sauter dessus et envoyer valser son téléphone avant qu’elle ait le temps de se rendre compte qu’elle n’a pas composé le dernier 1. Mais comme elle a l’air terrifiée, je recule d’un pas supplémentaire et lève les mains dans un geste de reddition.

– Je ne vous veux pas de mal, lui promets-je de ma voix la plus apaisante, la plus calme. Inutile d’appeler la police. C’est mon bureau, ici.

– Vous me prenez pour une imbécile ? Vous venez de faire irruption dans mon bureau.

– Votre bureau ? Vous avez dû prendre le mauvais chemin à l’angle de Dingo et de Tarée.

Elle vacille sur sa chaise et tend les deux bras pour recouvrer son équilibre. Et puis… sa jupe tombe à ses pieds.

– Dehors !

Elle s’accroupit et ramasse la jupe, qu’elle remonte jusqu’à sa taille tout en me tournant le dos.

– Vous prenez des médicaments, madame ?

– Des médicaments ? Madame ? Non, mais vous plaisantez, là ?

– Vous savez quoi ? (Je désigne le téléphone qu’elle a toujours à la main.) Pourquoi vous ne composeriez pas le numéro, histoire que les flics viennent. Qu’ils vous reconduisent dans l’asile de fous dont vous vous êtes échappée.

Elle écarquille les yeux.

Pour une folle, maintenant que j’y regarde de plus près, elle est carrément mignonne. La tignasse rousse flamboyante ramassée au sommet de son crâne semble en accord avec sa personnalité explosive. Enfin, vu l’expression de ses yeux bleus étincelants, je ne suis pas fâché de m’être abstenu de le lui faire remarquer.

Elle appuie sur le 1 et entreprend de rapporter le délit dont elle m’accuse, à savoir l’entrée par effraction dans mon propre bureau.

– Je souhaite signaler un cambriolage.

– Un cambriolage ?

Je hausse un sourcil et regarde autour de moi. Une chaise pliante isolée et une table en métal merdique, elle aussi pliante, constituent le seul ameublement de la pièce.

– Je vais voler quoi, exactement ? Votre tempérament de vainqueur ?

Elle corrige sa déclaration à la police.

– Une effraction. Je souhaite signaler une entrée par effraction au 575 Park Avenue. (Elle se tait et écoute.) Non, je ne pense pas qu’il soit armé. Mais il est grand. Très grand. Au moins un mètre quatre-vingt-cinq. Peut-être plus.

Je ricane.

– Et costaud. N’oubliez pas de leur préciser que je suis costaud aussi. Vous voulez que je vous montre mes biscotos ? Et vous devriez peut-être aussi leur dire que j’ai les yeux verts. Je ne voudrais pas que la police me confonde avec les autres « très grands » voleurs qui traînent dans MON BUREAU.

Même après avoir raccroché, elle reste debout sur sa chaise, à me toiser d’un air mauvais.

– Il y a une souris ? je lui demande.

– Une souris ?

– Vu que vous avez sauté sur cette chaise…

Je m’esclaffe.

– Vous trouvez ça drôle ?

– Bizarrement, oui. Et je ne m’explique pas du tout pourquoi, figurez-vous. Je devrais plutôt être furax : je rentre de deux semaines de vacances pour trouver une squatteuse dans mon bureau, merde.

– Une « squatteuse » ? Je ne suis pas une squatteuse. C’est mon bureau. J’ai emménagé ici il y a une semaine.

De nouveau, elle tangue sur son perchoir.

– Pourquoi vous ne descendez pas de là ? Vous allez tomber et vous faire mal.

– Qu’est-ce qui me dit que vous n’allez pas m’attaquer si je descends ?

Je secoue la tête et réprime le rire qui monte.

– Ma belle, regardez un peu comment je suis bâti. Et regardez-vous. Rester perchée là-dessus, ça vous protège de que dalle. Si j’avais voulu vous frapper, vous seriez déjà par terre et dans les vapes.

– Je suis des cours de krav-maga deux fois par semaine.

– Deux fois par semaine ? Ah bon ? Merci de m’avertir.

– Pas besoin de vous moquer de moi. Je pourrais vous faire mal, qu’est-ce que vous en savez ? Pour un intrus, je vous trouve bien malpoli.

– Descendez.

Au bout d’une bonne minute de bataille de regards, yeux dans les yeux, elle descend de sa chaise.

– Vous voyez ? Vous êtes aussi en sécurité au sol que vous l’étiez là-haut.

– Qu’est-ce que vous êtes venu chercher ici ?

– Vous n’avez pas appelé la police, en fait, pas vrai ? J’ai failli vous croire pendant une seconde.

– Non. Mais je peux les appeler.

– Pourquoi vous iriez faire ça ? Pour qu’ils vous arrêtent pour être entrée ici par effraction ?

Elle désigne du doigt son bureau de fortune. Pour la première fois, je remarque les papiers qui jonchent la pièce.

– Je vous l’ai dit. C’est mon bureau. Je travaille tard ce soir, parce que les ouvriers ont fait tellement de bruit aujourd’hui que je n’ai pas pu terminer tout ce que j’avais à faire. Pourquoi quelqu’un s’amuserait à entrer quelque part par effraction pour travailler à 22 h 30 un 31 décembre ?

Les ouvriers ? Mes ouvriers ? Il y a quelque chose qui cloche.

– Vous étiez ici aujourd’hui avec les ouvriers ?

– Oui.

Je me gratte le menton ; j’hésite à la croire.

– Comment s’appelle le contremaître ?

– Tommy.

Merde. Elle dit la vérité. Enfin, au moins une partie de ce qu’elle raconte doit être vrai.

– Vous dites que vous avez emménagé il y a une semaine ?

– Exact.

– Et vous avez loué cet endroit à qui, précisément ?

– John Cougar.

Je hausse les deux sourcils à la fois.

– John Cougar ? Et il n’avait pas amené Mellencamp 1, par hasard ?

– Qu’est-ce que j’en sais, moi ?

Aïe, ça ne sent vraiment pas bon.

– Et vous avez payé John Cougar ?

– Bien sûr. C’est le principe de la location d’un espace de bureau. Deux mois de caution, premier et dernier mois de loyer.

Je ferme les yeux et secoue la tête.

– Merde.

– Quoi ?

– Vous vous êtes fait avoir. Ça vous a coûté combien, en tout ? Deux mois de caution, premier et dernier mois de loyer ? Soit quatre mois au total ?

– Dix mille dollars.

– Je vous en prie, dites-moi que vous n’avez pas payé en liquide.

La connexion semble enfin s’établir et son joli minois se vide de ses couleurs.

– Il a dit que sa banque était fermée le soir et qu’il ne pouvait pas me donner les clés tant que mon chèque n’était pas encaissé. Que si je le payais en liquide, je pouvais emménager sur-le-champ.

– Vous avez versé quarante mille dollars en liquide à un John Cougar ?

– Non !

– Ouf.

– Je lui ai versé dix mille dollars en espèces.

– Je croyais que vous aviez dit avoir payé quatre mois.

– Effectivement. Le loyer se montait à deux mille cinq cents pour le mois.

C’est le pompon. De toutes les conneries que j’ai entendues jusqu’à maintenant, qu’elle croie pouvoir louer un espace sur Park Avenue pour deux mille cinq cents dollars par mois, c’est la cerise sur le gâteau. J’éclate de rire.

– Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?

– Vous, vous n’êtes pas de New York, c’est ça ?

– Non, je viens d’arriver de l’Oklahoma. Quel rapport ?

Je m’approche d’un pas.

– Ça me fait de la peine de devoir vous l’apprendre, miss Oklahoma, mais vous vous êtes fait rouler dans la farine. Cet endroit est mon bureau. Je l’occupe depuis trois ans. Et avant ça, mon père y a travaillé pendant trente ans. J’étais en congés ces deux dernières semaines et j’ai fait effectuer des travaux de rénovation durant mon absence. Quelqu’un qui a pris le nom d’un chanteur vous a arnaquée et convaincue de lui payer en liquide la location d’un bureau qu’il n’avait aucun droit de louer. Le portier s’appelle Ed. Traversez le hall principal du bâtiment, il confirmera tout ce que je viens de vous dire.

– Ce n’est pas possible.

– Qu’est-ce que vous faites, pour avoir besoin d’un bureau ?

– Je suis psychologue.

Je lui tends la main.

– Je suis avocat. Faites-moi voir votre contrat.

Son visage blêmit.

– Il ne l’a pas encore apporté. Il m’a dit que le propriétaire était en vacances au Brésil et que je pouvais m’installer, qu’il repasserait le premier du mois pour collecter le loyer et me donner le contrat à signer.

– Vous avez été victime d’une arnaque.

– Mais je lui ai versé dix mille dollars !

– Autre indice qui aurait dû vous faire tiquer : pour deux mille cinq cents dollars par mois, vous ne pourriez même pas louer un placard, sur Park Avenue. Vous n’avez pas trouvé étrange de mettre la main sur un endroit pareil pour des clopinettes ?

– J’ai cru faire une bonne affaire.

Je secoue la tête.

– Une affaire, oui. Mais une mauvaise.

Elle se couvre la bouche.

– Je crois que je vais vomir.

 

1. Il s’agit d’un artiste américain qui commence sa carrière sous le pseudonyme de John

Cougar. Après ses premiers succès, il adopte le nom de John Cougar Mellencamp qu’il

simplifie, à la fin des années quatre-vingt, en John Mellencamp.

 

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