Egomaniac

Vi Keeland · Chapitre 41 sur 46

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Egomaniac

41 - Drew

41

 

Drew

 

Si je pouvais me fendre le crâne en deux pour en expulser quelques-uns des petits batteurs emprisonnés à l’intérieur, j’aurais peut-être une chance de me lever de mon canapé.

C’est un miracle que j’aie réussi à attraper l’avion, d’ailleurs. Jamais ça n’aurait été possible sans Roman, qui m’a traîné de ma chambre d’hôtel à six heures ce matin, encore plongé dans les vapeurs d’alcool. Putain de gueule de bois.

Maintenant, il est midi, ça fait plus d’une heure que je suis rentré à la maison. Et je viens enfin de m’acheter une paire de couilles pour répondre à Emerie.

Enfin, pour lui répondre par SMS.

Ouais, ça, c’est un mec qui a des couilles.

En plus, je lui mens. Ce n’est pas la première fois et ça ne sera certainement pas la dernière.

Drew : Désolé pour hier soir. J’étais malade comme un chien. Intoxication alimentaire.

Sushis avariés, je pense.

Les points de suspension se mettent aussitôt à danser.

Emerie : Contente que tu ailles bien. J’étais inquiète. Qu’est-ce qui s’est passé au

tribunal ?

Admettre la vérité signifierait l’affronter, or je n’y suis pas encore prêt.

Drew : Le juge a ajourné sa décision à la semaine prochaine.

Emerie : Zut. Enfin, c’est peut-être bon signe. Au moins il réfléchit vraiment.

Je ne peux pas jouer les chochottes quand elle déploie de tels efforts pour rester positive.

Drew : Peut-être.

Emerie : Tu reviens quand ?

C’est là que je commence à me faire l’effet d’un vrai connard. Car c’est une chose de m’abstenir de lui révéler la décision du juge. Dans ma tête, j’ai la justification toute prête, j’évite de la perturber, mais être là, quelques étages au-dessus d’elle qui se trouve probablement au rez-de-chaussée en train de répondre à mes appels… Non, ça c’est de la pure couardise.

Un constat qui ne m’empêche pas de poursuivre sur ma voie de gros con.

Drew : Vais probablement prendre le dernier vol ce soir. J›arriverai tard.

Emerie : Trop hâte de te voir.

Drew : Oui. Moi aussi.

Enfin une réponse qui n’est pas un mensonge.

 

*

* *

 

Il y a un miroir dans le hall qui reflète le couloir menant aux bureaux privés. Je m’arrête en apercevant Emerie. Tellement, tellement belle. Tellement douce et honnête et pleine de toutes ces choses positives. Mes paumes deviennent moites tandis que je suis planté là à la contempler. Sa porte est fermée et elle inscrit quelque chose sur son ardoise, sans doute une maxime optimiste sur la manière de faire en sorte que les choses fonctionnent. Voilà qui va me donner la sensation d’être un plus gros sac à merde encore quand je le lirai.

J’ai passé les dernières vingt-quatre heures à réfléchir à la manière de procéder, à celle qui la blessera le moins. Il n’y a pas de raison de lui raconter ce qui s’est passé au tribunal. Elle croit que les relations peuvent survivre à tout, si les membres du couple y travaillent main dans la main. Pour moi, il n’y a aucun doute : elle va vouloir qu’on continue ensemble même si on est séparés par presque mille cinq cents kilomètres. Au début, ça pourrait fonctionner, d’ailleurs. Mais au bout du compte, ça finirait par s’effondrer. Comme toujours. Si ça se trouve, on ne se rendrait pas compte à quel point ça s’est dégradé avant que ça ne nous explose en pleine face. Emerie vient de s’installer dans sa nouvelle vie à New York, la laisser la vivre n’est que justice.

Du coup, tout ce qui me vient à l’esprit, c’est d’en finir vite. De ne pas faire traîner en longueur en tentant la relation à distance, parce que ça ne ferait que gaspiller son temps un peu plus. Elle a déjà gâché trois années de sa vie à s’accrocher à ce trouduc de Baldwin, je ne vais pas la faire mariner comme ça. Rupture rapide et complète. Comme quand on arrache un pansement. Ça brûle à mort sur le coup, mais une fois qu’on laisse passer l’air, qu’on cesse de couvrir la blessure, elle commence à guérir.

Elle rebouche son marqueur et recule d’un pas pour relire ce qu’elle vient d’écrire. Lentement, un sourire étire ses lèvres et le mal de tête dont je venais enfin de me débarrasser resurgit d’un coup, avec une vigueur démultipliée.

Je prends une profonde inspiration et me dirige vers mon bureau.

Emerie sort du sien pile au moment où je suis sur le point de passer.

– Salut, la marmotte, dit-elle en nouant les bras autour de mon cou. Dommage que tu n’aies pas traîné un peu plus longtemps, je m’apprêtais à monter te réveiller.

Elle m’embrasse sur les lèvres, avant de préciser :

– Nue.

– Emerie… (Je me racle la gorge, parce que ma voix est pitoyablement rauque.) Il faut qu’on…

Je n’ai pas le temps d’aller au bout de ma phrase, car avant de pouvoir prononcer le mot « parle », je suis interrompu par la sonnerie simultanée de nos deux téléphones et par le livreur d’UPS qui crie dans le hall. Je pourrais l’ignorer, mais non, je saute sur l’occasion de reporter l’inévitable, tel le connard sans couilles que je suis.

Ensuite, après le départ du livreur, le syndic de l’immeuble vient me parler de travaux qu’ils vont entreprendre, durant lesquels ils vont devoir couper l’eau à peu près deux heures demain. Quand je parviens enfin à m’extirper de cette conversation, mon client est arrivé, avec vingt minutes d’avance sur son rendez-vous. Comme je ne me vois pas le faire attendre dans le couloir pendant que je largue ma petite amie, ma conversation avec Emerie va devoir être reportée d’au moins une heure.

Sauf qu’un rendez-vous s’enchaîne sur un autre, une heure se transforme en deux, et soudain, il est presque dix-neuf heures. Pourtant, durant toute la journée, Emerie n’a rien fait d’autre que de se montrer souriante et heureuse de m’avoir retrouvé. Elle m’a même commandé mon déjeuner, puis elle est restée dans le hall à baratiner l’un de mes clients plus de dix minutes, le temps que je l’engloutisse. Voilà, tous mes prétextes se sont envolés et le bureau est enfin calme.

Je regarde par la fenêtre tout en buvant le café qui est apparu sur mon bureau comme par magie, il y a une demi-heure, quand Emerie est entrée. Je le sais au « clic-clic » de ses talons, pas parce que je me suis retourné.

Elle arrive derrière moi et m’enlace par la taille.

– Quelle journée de fou.

– Ouais. Merci pour tout. Le déjeuner, le café, d’avoir répondu au téléphone et à la porte toute la journée. Merci infiniment, quoi.

Elle pose la tête contre mon dos.

– C’est normal. On forme une bonne équipe, tu ne trouves pas ?

Je ferme les yeux. Merde. Arrache le pansement, Drew, espèce de trouillard. Arrache-le, putain. Je déglutis et pivote face à elle.

– Emerie, je ne suis pas taillé pour faire partie d’une équipe.

Elle rit, sans doute qu’elle n’a pas compris l’implication de mon aveu. Puis elle lève les yeux et voit ma mine sombre. Alors son sourire s’efface.

– De quoi tu parles ? Tu es un super coéquipier. Je prends les rênes quand tu as besoin de moi et tu fais pareil pour moi.

Arrache ce putain de pansement. Vite.

– Non, Emerie. Ça, c’est ce qu’un employé fait pour son employeur. Nous ne formons pas une équipe.

Elle a l’air de quelqu’un qui vient de se prendre un coup de poing. Sa lèvre inférieure si sensuelle tremble une fraction de seconde, avant qu’elle ne se ressaisisse. Et son attitude tout entière change. Les bras qu’elle avait nonchalamment le long du corps se replient dans une posture protectrice et elle redresse le dos. Le pire dans l’histoire, c’est qu’un bref instant, je suis excité de la voir passer ainsi en mode bagarre. Après tout, c’est en nous disputant que nous avons commencé tout ce bazar. Sauf que ni le moment ni le lieu ne sont bien choisis pour penser avec ma queue.

– Toute relation passe par des phases où un des deux a besoin de s’appuyer plus sur l’autre. Un jour viendra où j’aurai besoin de m’appuyer sur toi.

C’est la conseillère matrimoniale qui a pris la parole, et je me rends compte que je vais devoir me montrer plus abrupt. Alors au lieu d’arracher le pansement, je tranche carrément dans le vif.

– Je ne veux pas que tu t’appuies sur moi, Emerie. Je veux mettre un terme à ce qu’il y avait entre nous.

Elle recule d’un pas, alors j’enfonce le clou par une conclusion sans appel.

– Mon fils est ma priorité et il n’y a pas de place pour autre chose dans ma vie.

Sa voix, quand elle me répond, n’est qu’un souffle.

– Je comprends.

– Je suis désolé.

Par la force de l’habitude, je tends la main vers son épaule, histoire de la réconforter, mais elle s’écarte comme si j’avais la paume en feu.

– J’ai posé tes messages sur le bureau, reprend-elle, les yeux baissés. Et ton premier rendez-vous a été avancé à sept heures trente.

Il y a tant de choses que j’aurais dû dire, et pourtant je me contente de hocher la tête. Un geste qu’elle ne voit même pas.

Quand Emerie franchit la porte de mon bureau, je n’ai qu’une envie : effacer les cinq dernières minutes, remonter le temps et lui dire que je ne veux pas seulement être son coéquipier, que je veux être toute sa putain d’équipe. Au lieu de quoi, je reste planté à la regarder partir. Parce que ce serait encore plus difficile dans un mois ou un an. Parce que LES RELATIONS À DISTANCE NE FONCTIONNENT PAS. Il y aurait forcément un perdant parmi nous deux, si on continuait jusqu’à ce que l’un ait trompé l’autre.

Emerie disparaît dans son bureau et en ressort quelques minutes plus tard, vêtue de son manteau et chargée de son ordinateur portable, son sac à main sur l’épaule. Délicatement, elle referme la porte, si délicatement que j’ai failli ne pas l’entendre partir. C’est peut-être justement le but. Sauf que je l’entends et, quand je lève les yeux pour l’apercevoir une dernière fois, je constate qu’elle pleure. Je dois m’agripper à la chaise devant moi pour m’empêcher de lui courir après.

Et puis elle est partie.

Alors que je reste immobile pendant l’heure qui suit, avec tout un tas de bazar qui me tournicote dans la tête, la seule pensée qui émerge, c’est : qui est-ce que j’essaie de protéger, là ?

Elle ou… moi ?

 

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