Egomaniac
44 - Drew
44
Drew
Je ne suis pas du genre à transpirer.
J’ai vécu des affaires au tribunal où j’ai dû réagir dans le feu de l’action quand un témoin changeait sa version des faits et qu’un juge me dévisageait par-dessus ses lunettes ; je suis resté de marbre. Pourtant, bizarrement, aujourd’hui, j’ai dû m’éponger le front et mon mouchoir en papier est resté collé à mes paumes moites.
Pourquoi m’inflige-t-on ça aujourd’hui ? Je ne suis pas prêt. Beck n’est pas prêt. Mais ça n’a pas arrêté mon ex-femme. Elle a menacé de tout lui raconter quand je le ramènerais ce soir si ce n’était pas moi qui m’en chargeais. Et pour le coup, même si ce n’est pas une femme de parole, je suis certain qu’elle tiendrait cette promesse-là.
C’est la deuxième fois que je convoque la mémoire de mon père. « Arrache le pansement », c’était son image préférée. J’espère juste que le visage de mon fils ne ressemblera pas à celui d’Emerie quand j’ai rompu avec elle.
Je me tourne vers Beck, qui se marre devant un dessin animé, et regarde ma montre. Merde. Je n’ai plus le temps de repousser l’échéance.
– Beck ? Mon grand, il faut que je te parle de quelque chose avant que tu retournes chez maman ce soir. Tu veux bien éteindre la télé ?
Il se tourne vers moi, mon petit bonhomme si gentil, si facile à vivre.
– D’accord, papa.
Sur quoi il se lève, va chercher la télécommande sur le bureau et revient s’asseoir face à moi, m’accordant toute son attention. J’ai soudain la bouche sèche, ce qui ne facilite pas la prise de parole. J’aurai beau tourner autour du pot, je ne vois pas de manière facile d’annoncer ça à un enfant.
– Tout va bien ? Tu ressembles à moi quand j’ai mal au cœur. (Beck se relève.) Tu veux que j’aille chercher une bassine, comme tu fais quand je vais vomir ?
Je lâche un rire nerveux.
– Non, bonhomme. Je n’ai pas besoin de bassine. (Du moins, je ne pense pas.) Assieds-toi. C’est au sujet de moi et du fait que je suis ton papa.
Son expression s’assombrit.
– Tu ne vas plus être mon papa ? C’est pour ça que tu ne veux plus me prendre à ta maison ?
Je vais peut-être prendre la bassine, finalement.
– Oh, là, oh là. Non, pas du tout. Jamais je ne cesserai d’être ton papa. Mais… (Et merde, c’est parti.) Mais il y a des enfants qui ont de la chance et qui ont plus de deux parents.
Ses yeux s’allument.
– Tu vas te marier avec Emerie ?
Oh, bon Dieu. Ça fait mal, ça, et pas qu’un peu.
– Je ne pense pas que ça va arriver, Beck, non.
Son enthousiasme lui fait perdre les pédales.
– Parce que Mikayla, à l’école, elle a une belle-mère. Ses parents sont divorcés, comme maman et toi, et maintenant elle a deux mamans.
– Non. Enfin, oui. Non. Plus ou moins. Le truc, c’est que… en fait, je suis ton beau-papa.
– Donc j’ai deux papas ?
Il plisse le nez.
– C’est ça. Quand tu es né, ta maman et moi étions mariés. Je ne savais pas que tu n’étais pas mon…
Je sens les mots s’étrangler au fond de ma gorge et dois l’éclaircir à plusieurs reprises pour ne pas lui montrer à quel point je suis malheureux. Je tiens absolument à ce que Beck comprenne que ce que je suis en train de lui expliquer n’aura aucun effet sur notre relation, or me mettre à pleurer n’enverrait pas le message adéquat.
Alors je reprends :
– Je ne savais pas que tu n’étais pas… mon fils, biologiquement. Je ne l’ai su que des années après ta naissance.
– Si tu n’es pas mon papa biologique, alors, c’est qui ?
– Un homme qui s’appelle Levi. Maman dit que tu l’as déjà vu quelques fois.
De nouveau, ses prunelles brillent.
– Le pilote de voitures de course ?
Je me débats avec des émotions contradictoires. D’un côté, je suis dépité qu’il soit ravi d’être lié à ce connard, de l’autre, si ça rend la nouvelle plus facile à accepter pour lui, alors ça me va.
– Oui. Le pilote de voitures de course.
– Il a une voiture super cool ! Elle est décapotable et elle fait beaucoup de bruit.
Je m’oblige à sourire.
– Ta maman va commencer à te faire rencontrer Levi plus souvent. Mais ça ne changera rien entre toi et moi.
Il réfléchit à tout ce que je viens de lui dire un moment, avant de me demander :
– Tu m’aimes quand même ?
Beck a beau approcher les sept ans et commencer à trouver pas cool de me donner la main quand il arrive à l’école, là, ça ne tient plus. Je le hisse sur mes genoux et lui réponds, en le regardant droit dans les yeux :
– Je t’aime plus que tout au monde.
– Donc tu ne m’abandonnes pas parce que j’ai un nouveau papa ?
– Non, Beck. Je ne t’abandonnerai jamais. Les gens ne quittent pas quelqu’un quand ils l’aiment. Ils restent ensemble pour toujours. C’est pour ça que j’emménage à Atlanta. Ta maman t’a emmené ici, et moi, je vais où tu vas.
– Mon papa biologique, il ne m’aimait pas, c’est pour ça qu’on habitait à New York avant ?
Waouh. Il en a, des questions compliquées.
– Je sais que c’est difficile à comprendre, mais Levi ne savait pas que tu étais son fils quand tu es né. Donc il n’a pas eu la possibilité de te connaître. Maintenant que c’est le cas, il va t’aimer aussi, j’en suis sûr.
Je me rends compte que le moment est venu pour moi d’avoir une longue conversation avec Levi, histoire de m’assurer que mon fils va devenir sa priorité, à lui aussi. S’il doit faire partie de sa vie, il a intérêt à ne pas le décevoir.
– Il va vivre ici aussi ?
– Je ne sais pas trop, mon bonhomme.
– Mais tu as dit que les gens ne partent pas quand ils aiment quelqu’un. Donc, s’il part, c’est qu’il ne m’aime pas ?
Punaise, je suis en train de merder en beauté.
– Parfois on n’a pas d’autre choix que de partir physiquement, même si on aime quelqu’un. Pour le travail, par exemple. Mais on trouve d’autres moyens pour continuer à être ensemble chaque jour. Quand j’ai dit que les gens n’abandonnent pas les gens qu’ils aiment, je ne voulais pas dire qu’ils devaient être présents à leurs côtés tous les jours. Il faut juste se montrer un peu plus inventif et trouver des moyens de passer du temps ensemble quand on ne peut pas être là en personne. Comme toi et moi le mois dernier, quand j’ai dû retourner à New York pour le travail.
– Comme se parler sur FaceTime avec l’iPhone de maman ?
– Exactement.
– Ou par Snapchat ?
– Je ne le connais pas, celui-là, mais si tu le dis…
Beck hoche la tête et reste silencieux un moment.
Ça fait beaucoup à assimiler, surtout pour un gamin de son âge. À ce jour, j’ai moi-même du mal à le digérer, alors…
– Tu as des questions, bonhomme ?
– Je peux continuer à t’appeler « papa » ?
Mon cœur se serre.
– Oui, carrément, même. Je serai toujours ton papa.
– Et Levi, je vais l’appeler comment ?
L’idée de mon fils appelant un autre homme « papa » m’est physiquement douloureuse. Mais ma souffrance à moi ne compte pas.
– Je suis sûr que toi, maman et Levi, vous allez réfléchir à ça.
Quelques minutes plus tard, Beck me demande s’il peut rallumer ses dessins animés. Il n’a pas l’air plus mal que ça. Moi, en revanche, j’ai l’impression que je viens de subir dix rounds d’un combat contre un poids lourd, les mains liées derrière le dos. Je suis mentalement et physiquement éreinté.
Cette nuit-là, après avoir redéposé Beck chez Alexa, je suis allongé sur mon lit d’hôtel, à me rejouer notre conversation en boucle. Pour moi, c’est important de me tenir aux choses que j’ai dites à mon fils aujourd’hui. Les gamins apprennent plus de l’exemple de leurs parents que de leurs leçons de morale. Je dois d’autant plus lui montrer que je suis là sur la distance que je ne contrôle pas les actes d’Alexa et de Levi.
Alors que je tente de m’endormir, une chose continue de me titiller et refuse de me laisser en paix. Une chose que j’ai dite. Je crois vraiment que mes paroles étaient vraies, mais si je suis honnête, je ne peux pas prétendre vivre selon mes préceptes. Et ça n’a rien à voir avec mon fils.
Les gens ne quittent pas quelqu’un quand ils l’aiment. Ils restent ensemble pour toujours.
*
* *
Le lendemain matin, cette sensation irritante a germé. La racine était déjà là depuis plusieurs semaines, mais depuis ma conversation avec Beck, elle a poussé telle une vigne et élu domicile au creux de mon ventre, dans ma tête. Elle s’est entortillée autour de mon cœur, si étroitement que j’en ai du mal à respirer.
Je dois me traîner hors du lit afin d’arriver à l’aéroport à temps pour mon vol. Sur la banquette du taxi, je vérifie mon horaire de départ et m’agite. Je me connais, je sais que je peux fonctionner en boucle sur certains trucs, que j’ai besoin de savoir. Alors je finis par céder et j’envoie un SMS à Roman à cinq heures du matin.
Drew : Elle voit quelqu’un ?
Comme toujours, il me répond dans les minutes qui suivent. C’est la seule personne que je connaisse à avoir encore moins besoin de sommeil que moi.
Roman : Je croyais que je n’étais pas censé te dire ça.
Drew : Dis-moi et c’est tout.
Roman : T’es sûr que tu vas supporter ?
Oh putain. Non, je n’en suis pas sûr du tout. S’il pose la question, c’est mauvais signe.
Drew : Dis-moi.
Roman : Le voisin la drague. Envoi de fleurs : énorme bouquet de roses jaunes. Il l’a aussi
emmenée déjeuner l’autre jour dans un resto branché avec grosse addition et pas grand-chose
à bouffer.
Merde.
Drew : Autre chose ?
Roman : J’ai commencé à lui filer un peu le train, au gars. A dîné avec une femme hier
soir. Grande, super jambes. À la moitié du repas, ils ont eu l’air de se disputer. Elle a joué la
grande scène du deux, genre je me lève et je jette ma serviette sur la table, avant de sortir en
trombe. Je crois qu’il l’a peut-être larguée.
Cette sensation désagréable au creux de mon ventre n’était donc pas là par hasard. Je vais la perdre pour toujours, si je ne fais rien. On arrive à l’aéroport, j’envoie un dernier message à mon pote avant de sortir du taxi.
Drew : Merci, Roman.
À quoi il répond aussitôt :
Roman : Va la récupérer. Bouge-toi le cul.
*
* *
Je suis presque aussi nerveux qu’hier quand j’ai dû apprendre la nouvelle à Beck. Mais il y a aussi quelque chose d’autre. Je suis déterminé. Je ferai ce qu’il faudra, tout ce qu’il faudra, mais j’obtiendrai le pardon d’Emerie et une seconde chance. J’ai merdé. Je pourrais faire porter le chapeau à un million d’épisodes de ma vie, mais la vérité vraie, c’est que j’ai merdé grave. Et je vais entreprendre de réparer.
Il y a un panneau « en panne » devant deux des ascenseurs de son immeuble. Je suis planté devant celui qui fonctionne, à taper du pied en regardant s’égrener les chiffres sur le cadran. Ça reste bloqué sur le neuf pendant trente secondes, et puis pareil au huitième. Je n’ai pas le temps. J’en ai déjà perdu assez. Balayant le hall du regard, je repère les escaliers et pars au trot. Le cœur battant, je les escalade deux à deux jusqu’au troisième étage.
Enfin je me retrouve devant la porte d’Emerie et, pour la première fois, je réalise que je n’ai aucune idée de ce que je vais lui dire. Deux heures d’avion et je n’ai pas été foutu de trouver une bonne phrase d’accroche. Heureusement que je suis du genre à agir dans le feu de l’action, en matière d’argumentations verbales.
Je prends une profonde inspiration, me campe sur mes pieds et frappe.
Lorsque la porte s’ouvre, je me rends compte à quel point je ne suis pas prêt.
Parce que c’est Baldwin qui me dévisage (de l’autre côté).
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