Egomaniac
5 - Emerie
5
Emerie
Je porte mon téléphone, qui vient de vibrer, à mon oreille, remarquant l’heure au passage. Presque vingt-trois heures. Ça fait tard, pour un appel.
– Allô ?
– Emerie ?
Cette voix. Pas besoin de demander qui c’est. Face à face, sa voix est profonde et rauque, mais au téléphone, elle est carrément rocailleuse.
– Drew ? Tout va bien ?
– Oui. Pourquoi ?
– Eh bien, parce qu’il est tard, là.
J’entends l’appareil qui s’écarte et puis :
– Merde. Pardon. Je n’avais pas fait attention. Je viens de voir l’heure. Je croyais qu’il était dans les vingt et une heures.
– Le temps file quand on passe la majeure partie de sa journée au tribunal avec des criminels, pas vrai ?
– Il faut croire. Je suis rentré à la maison, j’ai rattrapé du travail en retard et puis je suis passé au bureau. J’ai dû perdre le fil.
– Et moi, je suis rentrée à la maison, j’ai bu quelques verres de vin et je me suis encore un peu apitoyée sur mon sort. Votre soirée me paraît largement plus productive. Vous êtes encore au bureau ?
– Ouais. C’est ce qui m’a poussé à vous appeler. Je suis assis là à me dire que, quand vous allez trouver un nouveau local, il sera très joli.
Quelle drôle de remarque.
– Merci. Mais qu’est-ce qui vous fait croire ça ?
– Verre et bois sombre. J’aime bien. Je vous aurais imaginée plus girly dans vos goûts, cela dit.
– De quoi est-ce que vous… Oh non ! Ils ont livré mes meubles de bureau aujourd’hui ?
– Effectivement.
– Comment ? Comment ont-ils pu entrer alors que vous étiez avec moi toute la journée ?
– Mon entrepreneur était ici pour les finitions et je n’avais pas eu l’occasion de lui expliquer votre mésaventure. Il a cru qu’il vous faisait une fleur en les laissant entrer.
Je laisse tomber ma tête contre le plan de travail de la cuisine et reste le front collé dessus pour ne pas m’assommer. Je ne parviens pas à réprimer le grognement qui monte de ma gorge, en revanche.
– Je suis désolée. Je vais m’en occuper sur-le-champ. Enfin, demain à la première heure.
– Prenez votre temps. Mes affaires sont encore en garde-meuble. Je peux garder ça ici un moment.
– Merci. Je suis vraiment navrée. Je vais les appeler demain matin et les envoyer tout récupérer. Ensuite je viendrai les attendre dans votre bureau afin que vous n’ayez pas à vous en occuper, si ça ne vous dérange pas.
– Non, pas de problème.
– Désolée.
– Arrêtez de répéter ça, Emerie. Les anciens criminels sont endurcis. Ils ne s’excusent pas. À demain.
Je ris, parce que ça m’évite de pleurer.
*
* *
– Y a quelqu’un ?
Je frappe à la porte à moitié ouverte et écoute retentir l’écho de ma voix. La porte finit de s’ouvrir et, à ma grande surprise, je découvre l’entrée vide. J’aurais cru que mes meubles auraient été déposés là.
Au loin, une voix me parvient que je n’arrive pas à distinguer. J’avance d’un pas et crie un peu plus fort.
– Coucou ! Drew ?
Des pas rapides claquent sur le sol de marbre tout neuf, de plus en plus fort, jusqu’à ce que Drew émerge du couloir. Le téléphone coincé contre l’oreille, il lève un doigt en continuant son appel.
– Nous ne voulons pas de la maison de Breckenridge. Mon client déteste le froid. Elle peut la garder, mais ce sera la seule propriété qu’elle emportera de ce mariage. (Pause.) Non, je ne suis pas dingue. Sitôt que j’aurai raccroché, je vous envoie des photos de la propriété de Breckenridge. Je pense qu’elles vous convaincront que madame Hollister apprécie vraiment, vraiment cette maison.
À cet instant, un livreur de FedEx apparaît avec un diable chargé de cartons. Drew écarte le combiné de son oreille et demande au garçon d’empiler les cartons sur le comptoir d’accueil recouvert de plastique. Après un « merci » muet, il reprend sa conversation téléphonique.
Je profite de ce qu’il hurle ou presque sur celui ou celle qu’il a au bout du fil et je m’accorde une minute pour le reluquer. Si je me fie au tombé de son costume, Drew porte une tenue très onéreuse. La manche de son bras qui tient le téléphone est retroussée, révélant une grosse montre de luxe. Ses chaussures brillent et sa chemise sort manifestement tout droit du pressing. Il a les cheveux bruns et trop longs pour un homme qui cire ses chaussures. Quant à sa peau bronzée de ses récentes vacances, elle fait ressortir l’éclat de ses yeux d’un vert très clair.
Mais ce sont ses lèvres qu’il est impossible de ne pas admirer. Pleines et parfaitement dessinées. Il est vraiment bel homme. Je ne suis pas sûre d’avoir qualifié un homme de « beau » avant. Séduisant, oui. Sexy, soit. Mais beau, c’est exactement comme ça que je décrirais Drew Jagger. Aucun autre adjectif ne lui rendrait justice.
Il est en train de mettre un terme à son appel.
– Sérieusement, Max, dans combien d’affaires est-ce que tu t’es retrouvé de l’autre côté de la table à admirer ma belle gueule ? Tu ne sais toujours pas deviner quand je bluffe ? Regarde les photos, ensuite tiens-moi au courant de ta réponse concernant mon offre. Je pense que tu la jugeras plus qu’honnête, une fois que les choses auront été remises en perspective. Son moniteur de ski de vingt et un an lui enseignait une godille d’un tout nouveau genre. L’offre reste sur la table quarante-huit heures. Après ça, je serai obligé de te repasser un coup de fil, ce qui signifie que mon client recevra une autre facture et que ta proposition descendra d’un sacré paquet.
Il appuie sur un bouton pour couper la communication et lève les yeux vers moi, sur le point de parler, quand l’appareil se remet à vibrer dans sa paume.
– Merde.
Il soupire, baisse les yeux sur l’écran et les relève vers moi.
– Pardon, je dois décrocher aussi.
Un livreur arrive avec un diable chargé de packs de Perrier et frappe à la porte. Je m’adresse à Drew.
– Je m’en occupe. Allez prendre votre appel.
Sur les quinze minutes que dure la conversation téléphonique de Drew, je renvoie un avocat, je réponds au téléphone fixe enterré sous une bâche goudronnée (deux fois) et je signe le récépissé de documents officiels à en-tête du « Cabinet d’avocat de Drew M. Jagger ». Je suis en train d’embobiner un client potentiel au téléphone quand Drew reparaît.
– Nous remercierons monsieur Aiken de vous avoir recommandé à nous. (J’écoute, avant d’ajouter :) Nos tarifs sont de… (Je croise le regard de Drew.) sept cents dollars de l’heure.
Je vois la commissure de ses lèvres tressauter.
– Bien sûr. Et si je vous proposais un rendez-vous pour une prise de contact ? Je vous mets en attente une seconde, le temps de consulter le planning de M. Jagger.
J’appuie sur le bouton et tends la main, paume vers le haut.
– Votre planning est synchronisé avec votre téléphone ?
Drew sort son portable de sa poche et me le tend.
– Oui.
Ayant ouvert son calendrier sur Outlook, je le passe en revue, en quête de sa disponibilité la plus proche. Rien avant un bon mois.
– Vous pouvez repousser votre dîner avec une certaine Monica de dix-huit à vingt heures, que je place M. Patterson à seize heures trente, mercredi prochain ? Il dit que c’est urgent. Il a peut-être besoin d’une ordonnance restrictive afin de protéger ses biens, comme vous en avez obtenu une pour M. Aiken.
– OK.
Je reprends l’appel.
– Je vous propose seize heures trente mercredi prochain, le huit. Parfait ? Super. Nous prenons un acompte de… (Je relève les yeux vers Drew, qui me montre ses dix doigts.) Douze mille… OK, merci. Nous avons hâte de vous rencontrer. Au revoir.
Drew me regarde raccrocher d’un air amusé.
– Je viens d’augmenter mes émoluments de six cent soixante-quinze à sept cents dollars de l’heure ?
– Non, les vingt-cinq dollars en plus sont pour moi. Pour chaque heure que vous lui facturerez vous pourrez déduire cinquante dollars de ce que je vous dois. J’ai calculé que ma facture, pour huit heures de présence hier, se monte à cinq mille quatre cents dollars – je me compte au tarif standard, évidemment, pas au tarif gonflé de monsieur Patterson –, et donc, si vous pouviez facturer quelques centaines d’heures à monsieur Patterson, ce serait super.
Il s’esclaffe.
– Je retrouve bien la tigresse qui m’a attaqué à coup de krav-maga l’autre nuit. Votre manque de mordant m’inquiétait, hier.
– J’avais été arrêtée et j’ai failli finir en prison.
– Vous aviez donc si peu confiance en moi pour vous tirer de là ? Ça me brise le cœur.
– Cette bonne femme était prête à me sauter à la gorge, au début. Qu’est-ce que vous lui avez dit pour la faire changer d’avis, d’ailleurs ?
– On a passé un accord.
Je plisse les paupières.
– Et vous lui avez promis quoi, en échange de sa clémence à mon égard ?
Il soutient mon regard.
– Rien d’important.
Le téléphone fixe se remet à sonner derrière moi.
– Vous voulez que je… ?
Il agite la main.
– Le répondeur va s’en charger. Venez, que je vous montre vos meubles.
– Je pensais les trouver dans le hall.
– Tom croyait se rendre utile, du coup il les a fait déposer dans mon bureau.
Je le suis dans le couloir et il ouvre la porte d’une vaste pièce près de la salle d’archives où je travaillais il y a quelques jours. Je ne l’avais pas vu terminé, ce bureau ; les moulures et la décoration n’étaient pas installées et tout était recouvert de bâches. L’entrepreneur a dû travailler toute la journée d’hier pour avoir terminé.
– Waouh. C’est magnifique. Sauf… (Je me ravise et secoue la tête.) Non, rien. C’est superbe.
– Sauf quoi ? Qu’est-ce que vous alliez dire ?
– La pièce est belle. Vraiment belle, avec les hauts plafonds, les moulures en forme de couronne, sauf que… tout est blanc. Pourquoi n’avoir pas mis des couleurs ? Ce n’est pas un peu ennuyeux, tout en blanc ?
Il hausse les épaules.
– J’aime quand c’est simple. Noir et blanc.
Je ricane.
– Heureusement que vous êtes rentré à temps, alors, j’avais déjà choisi un jaune vif pour les murs du bureau. Et la salle de la photocopieuse allait être rouge.
Mon magnifique bureau est superbe, dans cette immense pièce, même sur le blanc si tristounet de ces murs. Le dessus en verre trempé, les pieds en acajou sombre en forme de pattes de cheval. Je ne suis pas très fana des meubles modernes, en général, mais celui-ci est si beau, il dégage une telle sérénité que je n’ai pas pu résister.
– Le magasin de meubles n’a pas su m’indiquer d’heure, mais ils sont censés venir le récupérer aujourd’hui. Ils voulaient me prendre quarante pour cent de frais et me faire payer le retour. Il m’a fallu une heure au téléphone avec un responsable pour leur expliquer qu’ils avaient dénoncé leur propre contrat en laissant une personne non autorisée accepter la livraison.
– Vous êtes douée au téléphone.
– J’ai travaillé comme standardiste dans le service clientèle pour un imprimeur pendant toutes mes années d’université. Je me rappelle ce qui m’amenait à écouter vraiment et à contourner les règles pour un client après une longue journée à traiter des plaintes.
Le portable de Drew se remet à sonner. Il consulte l’écran et décide de ne pas décrocher.
– Répondez. Je vous laisse tranquille. J’ai déjà pris bien trop sur votre temps. Et vous avez l’air plutôt occupé.
– C’est bon. Je ne suis pas obligé de répondre.
– Vous êtes tout seul dans ce vaste espace ?
– Normalement, j’ai un auxiliaire juridique et une secrétaire. Mais depuis deux semaines, ma secrétaire est en congé maladie pour quelques mois et mon auxiliaire a décidé d’aller à la fac de droit dans un autre État.
– On dirait que vous allez être un peu débordé.
Nouvel appel et, cette fois, il me signifie qu’il doit décrocher. Il m’enjoint à faire comme chez moi, sauf que… il n’y a pas grand-chose à faire. Drew va s’asseoir à la table de la salle des archives, celle que j’utilisais comme bureau, et je retourne dans le hall d’accueil. Ayant retiré le reste des bâches de la zone de réception, je trouve des produits ménagers à la salle de bains et entreprends de nettoyer le comptoir avant d’y installer mon ordinateur portable.
Entre deux mails en retard, je réponds au téléphone fixe et je prends les messages.
Quand Drew ressort une heure plus tard, il semble ennuyé.
– Mon portable est en panne de batterie. Je pourrais vous emprunter le vôtre quelques minutes ? Le sans-fil est au garde-meuble avec le reste de mes affaires et j’étais sur le point de parvenir enfin à un accord. Je ne veux pas donner à cet avocat le temps de réfléchir à deux fois à toutes les conneries qu’il vient d’accepter.
Je lui tends mon téléphone.
– Je vous en prie.
Il s’éloigne de quelques pas, avant de s’arrêter.
– Quel est le mot de passe ?
– Euh… Merde.
– Vous ne souhaitez pas que je connaisse votre mot de passe ?
– Non. « Merde », c’est le mot de passe.
Drew rigole.
– Une fille selon mon cœur.
Puis il tape le code et il repart.
Quand midi arrive, j’ai le ventre qui gargouille : m’étant réveillée en retard, je n’ai pas eu le temps de prendre un petit déjeuner. Mais je ne peux pas non plus quitter le bureau et risquer de rater une nouvelle fois la compagnie de livraison des meubles. En entendant Drew s’interrompre dans ses conversations téléphoniques, je m’aventure jusqu’à la salle des archives.
– Vous commandez le déjeuner sur place, en général ? J’ai peur de sortir et de rater la livraison.
– Parfois. Qu’est-ce qui vous tente ?
Je hausse les épaules.
– Peu m’importe. Je ne suis pas difficile.
– Un indien, ça vous va ? Le Curry House n’est qu’à quelques pâtés d’immeubles et ils livrent vite.
Je plisse le nez.
– Vous n’aimez pas la nourriture indienne ?
– Pas trop.
– OK. Chinois alors ?
– Trop de glutamate de sodium.
– Des sushis ?
– Je suis allergique au poisson.
– Mexicain ?
– Trop lourd pour le déjeuner.
– Vous comprenez la signification de la phrase : « Je ne suis pas difficile » ?
Je fronce les sourcils.
– Bien entendu. C’est vous qui ne proposez que des trucs bizarres.
– Qu’aimeriez-vous manger, Emerie ?
– Une pizza ?
Il hoche la tête.
– Va pour une pizza. Vous voyez ? Je ne suis pas difficile, moi.
*
* *
Une fois le déjeuner terminé, Drew débranche son portable du chargeur. Puis il se saisit de mon cordon.
– Je peux regarder vos photos ?
– Les photos de mon téléphone ? Pourquoi ?
– La meilleure manière de découvrir quelqu’un, c’est de regarder les photos qui sont dans son portable quand il ou elle s’y attend le moins.
– Je ne sais même pas trop ce que j’ai là-dedans.
– Justement, c’est le but. Si vous avez le temps de trier, je ne découvrirai pas la vraie vous. Je verrai seulement ce que vous voulez montrer.
J’essaie de me rappeler s’il n’y a pas quelques clichés embarrassants ou incriminants tandis que Drew fait glisser l’appareil de mon côté de la table vers le sien, un sourire moqueur aux lèvres. À la dernière seconde, je pose une main sur la sienne et l’arrête.
– Attendez. Si vous devez regarder les miennes, je veux voir les vôtres. Et vous avez intérêt à en avoir des honteuses, parce que je suis à peu près sûre que moi, oui.
– Mais je vous en prie. Je ne suis pas facile à embarrasser.
Il fait passer son téléphone de mon côté de la table pliante. Je le regarde entrer le mot de passe et commencer à consulter mes photos. Au bout d’un moment, il s’interrompt, les sourcils haussés.
– Celle-ci en dit long sur vous.
Je tends la main vers l’appareil, mais il est plus rapide.
– Quoi ? C’est quelle photo ?
Il tourne l’écran face à moi. Oh non. Vraiment gênant. Il s’agit d’un gros plan de moi, la semaine dernière, pendant que je travaillais. Ce lundi matin-là, j’avais passé la journée en séances de thérapie téléphonique et mon haut-parleur avait gentiment décidé de cesser de fonctionner de bonne heure. Je n’avais pas le temps de filer en acheter un nouveau pour le bureau, et dès le début de l’après-midi, j’étais frustrée de ne pouvoir effectuer plusieurs tâches en même temps, puisqu’une de mes mains était occupée à tenir le téléphone. Alors j’avais fait preuve de créativité. J’avais pris un rouleau de scotch orange, que j’avais déroulé autour de ma tête en y emprisonnant le téléphone. Très efficace, la technique maintenait l’appareil collé à mon oreille, si bien que je n’avais plus besoin de le tenir. Une bande de scotch me passait sur le front, juste au-dessus des sourcils, et plissait ma peau d’une façon qui me donnait un drôle d’air mécontent. Une autre bande de scotch était collée à mon menton et y creusait une fossette tordue que je n’ai pas normalement.
– Mon haut-parleur ne fonctionnait pas et j’avais des tas de coups de fil prévus ce jour-là. J’avais besoin de pouvoir utiliser mes deux mains.
Il éclate de rire.
– Inventif. Il n’y a pas eu une seule mise à jour d’iPhone utile depuis la mort de Steve Jobs. Vous devriez envisager de leur vendre votre nouvelle innovation high-tech.
Je froisse ma serviette en papier et la lui jette au visage.
– Oh, taisez-vous.
Il fait encore défiler deux ou trois photos et s’immobilise à nouveau. Cette fois, je ne parviens pas à déchiffrer ce qu’il pense.
– Quoi ? Qu’est-ce que vous avez déniché, maintenant ?
Il contemple la photo un long moment et déglutit avant de tourner l’écran vers moi. Il s’agit d’un cliché en pied pris le soir où j’étais allée à un mariage avec Baldwin. C’est sans doute l’une de mes meilleures photos. Je m’étais fait coiffer et maquiller par une professionnelle et la robe que je portais m’allait comme un gant. Toute simple, noire, sans manches, avec un décolleté en V vertigineux qui révélait la naissance de mes seins. Une robe plus osée que ce que je porte en général, mais dans laquelle je me sentais à l’aise et jolie. Même si ce sentiment n’avait duré que le temps d’un petit quart d’heure après que Baldwin avait pris cette photo, car ensuite, j’avais ouvert la porte de son appartement et compris : ce mariage où nous avions été invités tous les deux, il y assisterait avec une cavalière, mais cette cavalière ne serait pas moi.
– Mariage, je lâche au souvenir de ma tristesse ce soir-là.
Drew hoche la tête et se replonge dans l’observation de la photo, avant de relever les yeux vers moi.
– Vous êtes sublime. Follement sexy.
Je sens le rouge me monter aux joues. C’est pour cette raison précise que je déteste avoir la peau claire.
– Merci.
Il reprend le défilé et s’arrête deux ou trois clichés plus loin.
– Petit ami ? demande-t-il en me montrant l’écran.
Celle-là, elle a été prise quelques minutes après que Baldwin m’avait complimentée sur ma beauté et qu’il avait pris l’autre photo, celle en pied. Il a un bras passé autour de ma taille et je souris, le regard fixé sur lui pendant qu’il prend le selfie. Sa cavalière avait sonné à la porte juste après. Le reste de la soirée n’a été que sourires forcés.
– Non.
– Ex-petit ami ?
– Non.
Il regarde le cliché, puis moi à nouveau.
– Il y a une histoire, là derrière, pas vrai ?
– Comment vous le savez ?
– À votre visage. À la manière dont vous le regardez.
C’est quand même assez triste qu’un quasi-étranger soit capable de deviner mes sentiments en quelques secondes, juste en observant une photo de nous, alors que Baldwin n’a jamais rien vu. Je pourrais mentir, mais pour une raison qui m’échappe, je ne le fais pas.
– On s’est rencontrés en licence. Il était chargé des TD de mon cours de psychologie tout en préparant son doctorat. C’est l’un de mes amis les plus proches. En fait, je vis dans l’appartement voisin du sien.
– Ça n’a pas marché ?
– Ça n’a jamais commencé, il n’éprouve pas la même chose que moi.
Drew semble sur le point d’ajouter quelque chose, mais il se ravise et se contente de hocher la tête, avant de reprendre son entreprise d’espionnage. Quand il a terminé, il a en effet beaucoup appris sur moi. Il a vu des photos de mes deux petites sœurs, notamment des selfies avec le chien datant d’avant mon emménagement à New York. Il est au courant de mes sentiments pour Baldwin et sait que je peux faire preuve d’une grande créativité en cas de besoin urgent.
– Bon… Vous avez dit que regarder les photos d’un inconnu vous en apprenait beaucoup sur la personne qu’il était, dis-je, quand il me refait passer le téléphone. Qu’est-ce que mes photos vous ont appris sur moi ?
– Très famille, cœur brisé et un petit peu foldingue.
J’ai envie de me vexer concernant ce dernier point, mais c’est difficile puisqu’il a tout à fait raison. Enfin, je ne vais pas non plus le lui avouer. À la place, je me saisis de son portable.
– Mot de passe ?
Il ricane.
– Pipe.
– Ne vous moquez pas de moi ! Vous venez de le changer.
Il secoue la tête.
– Non. C’est l’un de mes mots préférés, pour une multitude de raisons. « Casse ta pipe », que l’on peut marmonner au moins une fois par jour à l’intention de quelqu’un. Et, bien sûr, qui n’aime pas une bonne pipe ?
– Pervers.
– Venant de la femme dont le mot de passe est « merde »…
– J’ai choisi « merde » parce que je n’arrivais pas à me rappeler quel était mon mot de passe. Chaque fois que je me trompais, je grognais « merde ». La dernière fois que je me suis retrouvée incapable d’entrer dans mon propre portable, Baldwin m’a suggéré de changer le mot de passe pour « merde ».
– Baldwin ?
Nos regards se retiennent.
– Le gars de la photo.
Drew hoche la tête.
Bizarrement, parler de Baldwin avec lui me met mal à l’aise. Alors je change de sujet.
– Voyons voir ce que je vais apprendre sur vous, monsieur l’avocat, j’annonce en tapant « pipe » sur son clavier.
Drew noue les mains derrière sa tête et se cale contre le dossier de sa chaise pour m’observer.
– Faites-vous plaisir.
Je trouve l’icône de la galerie photos et clique dessus. Ne voyant rien, je vais dans l’application de l’appareil photo et l’ouvre. Rien non plus.
– Vous n’avez aucune photo ? Je croyais que c’était un exercice destiné à apprendre à se connaître.
– Ça l’était.
– Et qu’est-ce que je suis censée apprendre de vous, avec un appareil rempli de vide ?
– Vous avez appris que je ne joue pas franc jeu.
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