Egomaniac

Vi Keeland · Chapitre 18 sur 46

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Egomaniac

18 - Drew

18

 

 

Drew

 

– Oh, bon Dieu !

Emerie est juste derrière la porte d’entrée du bureau quand je l’ouvre à la volée. Un pas de plus et je la lui aurais envoyée dans la figure.

Elle serre les mains contre sa poitrine.

– Vous essayez de me donner une crise cardiaque ou quoi ?

– Ah, vous êtes encore là.

– Je me préparais à partir. Qu’est-ce qui se passe ? Tout va bien ?

– Tout va très bien. Mais je vous invite à sortir pour votre anniversaire.

– Vous n’êtes pas obligé de faire ça.

– Je le sais bien. Mais j’en ai envie.

Elle fronce les sourcils.

– Je croyais que vous aviez de la compagnie.

– Je m’en suis débarrassé.

– Pourquoi ?

– Pourquoi quoi ?

– Pourquoi vous avez planté votre rencard ? (Son expression confuse se change en autre chose, comme si une idée venait de la frapper.) Oh.

– Quoi, « oh » ?

– Vous en avez terminé avec votre rencard.

– J’étais loin d’en avoir terminé, je marmonne, avant de désigner la rue d’un geste du menton. Allez, vous méritez une agréable soirée d’anniversaire. Ce crétin n’a pas la moindre idée de ce qu’il rate. Allons nous mettre minable.

Son sourire lui remonte jusqu’aux oreilles.

– J’adore cette idée.

 

*

* *

 

– Je ne vais même pas avoir l’occasion de manier la queue.

– C’est peut-être pour ça que vous êtes aussi tendue. Ça fait tellement longtemps que vous n’avez pas couché avec un homme que vous en avez oublié que ce sont eux qui ont une queue.

Avec un sourire narquois à l’attention d’Emerie, j’envoie la boule numéro cinq dans le trou de gauche. C’est notre première partie de billard et je viens de rentrer ma cinquième boule d’affilée. Elle a raison, je pourrais avoir nettoyé le tapis avant qu’elle ait fini d’enduire la pointe de sa queue de craie bleue.

Elle plisse les paupières.

– Qu’est-ce que vous en savez, de ma période d’abstinence ?

– Je vous trouve un tout petit peu à cran.

Je m’attends à ce qu’elle s’énerve contre moi, au lieu de quoi elle me surprend. Au sens propre du terme. Pile au moment où je vais pour taper mon sixième coup, elle hurle :

– Attention !

Ma main dérape en plein geste et la boule numéro deux atterrit à des lieues du trou que je visais.

Elle lâche un petit gloussement, toute fière.

– OK, vous voulez jouer à ce petit jeu ?

– À quel jeu ? Je suis tellement crispée que je ne peux pas m’en empêcher. Parfois les mots restent coincés et ils sortent de ma bouche d’un coup, comme un bouchon de champagne.

– À vous.

Je tends la main vers la gauche. Pendant qu’elle se positionne, je contourne la table et m’approche jusqu’à me retrouver juste derrière son dos. Elle tente de faire comme si cela ne la dérangeait pas, mais elle finit par se retourner.

– Vous faites quoi ?

– Je vous regarde jouer.

– De derrière ?

Je lui adresse un large sourire.

– J’ai une meilleure vue.

– Retournez à votre place, m’ordonne-t-elle, en agitant la main en direction de l’autre côté de la table de billard. Je pense que la vue est plus dégagée de là-bas.

Puis elle se penche à nouveau et essaie d’aligner la queue avec la boule. Mon regard tombe sur son magnifique postérieur.

– Ça dépend de ce que je regarde.

Quand enfin elle lâche son coup, la pointe frotte le feutre et rate complètement la boule.

– Je croyais que vous saviez jouer.

– Je sais jouer.

– On ne dirait pas.

– Vous me déconcentrez, à rester planté derrière moi.

Je me penche vers elle pour lui montrer comment placer sa main afin de tenir la queue et qu’au minimum elle entre plus facilement en contact avec la boule. Une fois qu’elle a pigé, je vais de l’autre côté de la table. Mes intentions sont purement altruistes, cette fois, du moins jusqu’à ce que son chemisier bâille et m’offre une vue plongeante sur ses seins.

Je n’arrive pas à me convaincre de bouger. Elle doit porter de ces soutiens-gorge qui ne couvrent que la moitié du sein, car moi, je ne vois que deux globes parfaitement ronds de peau laiteuse et appétissante, avec juste une touche de dentelle noire.

Une superbe poitrine, en parfait accord avec un superbe postérieur.

Je porte ma bière à mes lèvres en attendant qu’elle ajuste son coup, sans toutefois cesser de la zieuter par-dessus ma bouteille pendant que je bois une longue goulée. La seule chose qui finit par détourner mon attention, c’est le mouvement d’avant en arrière de la queue entre ses doigts.

Car alors j’imagine mon sexe à la place de la queue.

M’obligeant à fermer les yeux au moment où elle tire enfin, je vide le contenu de ma Stella. Emerie parvient à toucher une boule, cette fois, sauf qu’elle rentre dans l’une des miennes au lieu de la sienne. Mais elle est si ravie que je n’ai pas le cœur de la détromper.

– Ça veut dire que j’ai le droit de tirer à nouveau ?

– Absolument. Je vais me chercher une autre bière. Vous en voulez une ?

– Je veux bien un verre, mais pas encore une bière. C’est trop de liquide.

– OK. Vous voulez quoi ?

– Surprenez-moi. Je boirai ce que vous me donnerez.

Bon, il faut vraiment que je m’éloigne quelques minutes.

Au bar, l’attente pour être servi est longue, seulement moi, je suis un habitué des lieux. Roman et moi nous retrouvons au Fat Cat tous les week-ends pour jouer au billard et discuter boulot. Alors quand Tiny, le barman qui doit mesurer quelque chose comme deux mètres, me voit, il prend ma commande avant la plupart des autres clients.

– Je vais prendre une autre Stella et puis un de ces trucs.

Je désigne une margarita. Tiny se fend d’un sourire.

– Roman se met en contact avec son côté féminin, ce soir ?

– Non. Il est probablement à la maison à se mettre en contact avec lui-même. Je suis venu avec…

Elle est quoi, d’ailleurs ? Pas un rencard. Pas une collègue, même si on travaille dans le même bureau. Je ne peux même pas la désigner comme une employée. Faute de trouver le mot adéquat, je finis par opter pour le plus simple.

– … une femme.

Oui, Emerie est une femme, aucun doute là-dessus.

Pendant que j’attends mes verres, je songe au fait que pas une fois je n’ai eu l’idée d’emmener un rencard ici, même si, je le répète, ma sortie de ce soir n’est pas un rencard. C’est le genre d’endroit où l’on vient traîner entre mecs et où l’on peut être soi-même. Pourtant, je n’ai pas eu la moindre inquiétude à y entraîner Emerie. C’est agréable de passer du temps avec une femme avec qui je sais que je serai à l’aise dans un bar-salle de billard underground. Et cerise sur le gâteau, il se trouve qu’elle est sexy en diable.

Je ne me suis absenté que quelques minutes, pourtant, quand je retourne à notre table, un type est déjà en train de parler avec Emerie. Une pique de bonne vieille jalousie masculine s’éveille en moi. Résistant à l’envie brûlante de lui ordonner de se casser, je choisis de mettre le gars mal à l’aise au point qu’il décidera de s’éclipser par lui-même.

Je m’approche d’Emerie, lui tends son verre tout en dévisageant le serpent.

– Tenez, voilà. C’est qui, votre ami ?

– Will. Il a proposé de me montrer quelques coups.

– Ah oui ?

Will a un verre dans la main gauche. Le doigt dont il a retiré son alliance porte encore la trace de l’anneau. J’attends que nos regards se croisent, puis je guide le sien vers son doigt.

– Nous avons la table encore une vingtaine de minutes. Votre femme et vous souhaitez la prendre une fois qu’on aura terminé ?

Rien de tel qu’une conversation silencieuse d’homme à homme. Il désigne le bar du menton.

– Peut-être une autre fois. Mes amis m’attendent.

Ravi d’avoir discuté avec toi, Will.

Après cette interruption, Emerie et moi finissons notre partie et allons nous asseoir dans une zone du bar moins bruyante. Elle a bu sa première margarita assez vite et la serveuse vient de lui en apporter une deuxième. La dépression causée par le connard au nœud papillon s’est changée en gaieté alcoolisée.

– C’est quoi le meilleur cadeau d’anniversaire que vous ayez reçu ? me demande-t-elle.

– Moi ? Je ne sais pas. Grandir avec mon père m’a valu pas mal de cadeaux nuls. Alors je dirais une voiture pour mes dix-sept ans, sans doute.

– Quel ennui…

Elle boit une gorgée de sa margarita et une ligne de sel reste collée à sa lèvre.

– Vous avez… (Je montre, sur ma bouche, l’endroit où le sel s’est attardé sur la sienne.) Du sel.

Elle s’essuie, mais du mauvais côté. En riant, je tends la main par-dessus la table.

– Attendez.

Machinalement, je récupère le sel sur ses lèvres et porte mon pouce aux miennes. Je me la raconte peut-être, gros ego et tout ça, mais je jurerais qu’elle entrouvre les lèvres et que si je m’étais penché un peu, j’aurais entendu un léger soupir.

Merde. Je parie qu’elle est du genre très réceptive au lit.

Je m’éclaircis la gorge.

– Et vous ? Le meilleur cadeau de toute votre vie ?

– Mes parents m’ont offert un chèque-cadeau pour une opération des yeux au laser, le jour de mes dix-huit ans.

– Au laser ? Mais vous portez des lunettes.

– Parce que je n’ai pas gardé le cadeau. Je suis allée voir le chirurgien et lui ai expliqué que mes parents s’étaient trompés et que je ne souhaitais pas être opérée.

– Donc vous ne vouliez pas de cette opération. Pourtant c’était le plus beau cadeau de votre vie ?

De nouveau, elle boit une gorgée de sa margarita. Hélas, il ne reste pas de sel, cette fois. J’envisage de faire semblant que si, mais elle reprend la parole trop vite.

– Si, si, je la voulais bien, cette opération. En primaire, Missy Robinson m’appelait « mémé » parce que j’avais besoin de deux paires de lunettes : une pour voir au tableau et une pour lire. Le surnom m’a collé aux basques pendant toute mon école élémentaire. Je détestais mes lunettes. Pendant longtemps, j’ai refusé de les porter, même si je devais plisser les paupières et que j’avais des migraines en permanence.

– Je ne comprends pas, du coup. Vos parents vous ont offert un cadeau que vous vouliez vraiment, donc vous l’avez refusé ?

– Mes parents n’avaient pas les moyens de payer cette opération. Ça coûtait six mille dollars et mon père se trimballait dans une voiture vieille de vingt ans. N’empêche, c’était le plus gentil cadeau qu’ils auraient pu m’offrir.

Ajoutez « bon cœur » à un décolleté remarquable, un cul très appétissant et une langue bien pendue. La langue en question se trouvant d’ailleurs dans une bouche très appétissante aussi, si je puis me permettre.

– Et aujourd’hui ? Si vous pouviez avoir n’importe quoi pour votre anniversaire, que choisiriez-vous ?

Un doigt sur les lèvres, elle réfléchit.

– Un bain.

– Un bain ? Du genre de ces traitements en spa avec bain de boue ?

– Non. Juste un bon bain dans une grande baignoire. Dans mon appartement, je n’ai qu’une douche et ça me manque beaucoup, de pouvoir prendre un bain. Avant, je m’en offrais un tous les samedis matin. Je mettais mes écouteurs et je trempais jusqu’à avoir la peau fripée. C’était mon moment de bonheur.

Je prends une longue gorgée de ma bière en l’observant.

– Vous êtes facile à contenter.

Elle hausse les épaules.

– Et vous ? Si c’était votre anniversaire et que vous puissiez choisir un cadeau, ce serait quoi ?

Je ravale ma première pensée. Beck. Pour ne pas jouer les rabat-joie et déprimer à nouveau Emerie le jour de son anniversaire, je lui avoue mon deuxième choix de cadeau.

– Une pipe, ce serait sympa.

Au milieu de sa gorgée, elle éclate de rire et m’éclabousse de sa margarita.

Je m’essuie le visage à l’aide d’une serviette en papier.

– Eh bien, maintenant, j’ai le sel et la margarita.

Elle continue à glousser.

– Pardon.

 

*

* *

 

Il est deux heures du matin passées quand nous rentrons à l’appartement d’Emerie d’un pas mal assuré. J’ai insisté pour la raccompagner chez elle. Moi, j’ai vaguement la tête qui tourne et je pense qu’elle est plus proche d’être saoule.

– Chuuuut, fait-elle, un doigt sur la bouche, pour m’enjoindre au silence, alors qu’elle-même fait beaucoup de bruit. C’est l’appartement de Baldwin, ajoute-t-elle en fouillant son sac à main en quête de ses clés.

Oui. Elle est bel et bien saoule. Je lui prends les clés des mains.

– Ça pourrait lui faire du bien de vous voir avec un autre homme.

Emerie s’écarte pour me laisser déverrouiller sa porte. Avec un profond soupir, elle pose la tête contre mon bras pendant que je bataille avec la serrure. Cette saleté est bloquée ou quoi ?

– Il ne serait pas jaloux, bredouille-t-elle. Il ne veut pas de moi.

J’agite encore un peu la clé dans la serrure et elle cède enfin.

– Eh bien, dans ce cas, c’est un idiot.

Je pousse la porte et lui tends les clés. Au dernier moment, elles lui échappent des mains et elle pouffe encore quand nous nous cognons la tête en nous baissant pour les ramasser par terre. Par-dessus le son de son rire, j’entends la porte voisine s’ouvrir. Emerie ne s’en rend pas compte.

Quand Baldwin sort dans le couloir et nous dévisage, un soudain accès de possessivité s’empare de moi. De dos, Emerie n’a toujours pas remarqué que nous avons du public. Elle lève vers moi ses grands yeux bleus, tout sourire, et je suis comme possédé. Je me penche et lui dépose un doux baiser sur les lèvres ; comme on plonge un orteil dans l’eau pour prendre la température.

Ce petit baiser, c’est de la testostérone pure, c’est moi qui joue les gros cons devant le trouduc d’à côté. Ma façon de pisser contre la porte, d’une certaine manière. Mais quand je recule la tête et que je vois ses pupilles dilatées et ses lèvres entrouvertes, dans l’attente de la suite, ma réaction n’a plus rien à voir avec celui qui nous observe.

Là, c’est du désir pur. Je perds les pédales. J’écrase ma bouche sur la sienne et elle s’ouvre à moi. Je glisse la langue et la goûte longuement pour la première fois. Elle est salée et poivrée par la tequila, pourtant c’est ce que j’ai goûté de plus délicieux de ma vie. Et soudain, je suis affamé.

Je l’attire contre moi et l’enlace étroitement. Oublié le type dont elle est amoureuse et qui nous regarde, il n’y a plus qu’Emerie et moi. Tout le reste disparaît tandis que j’approfondis le baiser et qu’elle plaque ses seins contre mon torse avec ardeur. Le son qu’elle émet quand je pose une main sur son cul phénoménal m’encourage à continuer. Je n’ai qu’une envie : la pousser contre la porte et frotter mon sexe érigé contre elle. D’ailleurs, je m’y serais peut-être autorisé, si le connard d’à côté n’était pas venu tout gâcher.

Baldwin se racle la gorge. Emerie l’entend et met un terme à notre étreinte, se tournant pour découvrir que l’homme qu’elle aime vient d’assister à toute la scène. Elle a l’air surprise et je déteste la lueur de regret qui s’allume déjà dans ses yeux.

Je lui prends les joues dans mes mains et lui chuchote à l’oreille.

– Ça va peut-être le réveiller. (Puis je lui donne un baiser sur la joue.) À demain au bureau, et joyeux anniversaire.

 

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