Egomaniac

Vi Keeland · Chapitre 40 sur 46

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Egomaniac

40 - Drew

40

 

 

Drew

 

Ça a été les trois semaines les plus longues de ma vie.

L’huissier appelle la cour pour que la session commence. Le juge Walliford prend tout son temps, l’enfoiré (il dirait qu’il avance « au rythme du Sud », j’en suis certain), pour arriver jusqu’à son banc. Puis il s’assied et feuillette une liasse de dossiers. Roman est assis au premier rang du public, juste derrière moi. Il se penche et exerce une pression sur mon épaule pour m’exprimer son soutien tandis que j’attends d’apprendre la coupe que va subir mon droit de visite. Je le sens venir, j’ignore juste à quel point ça va être mauvais.

La dernière fois que j’ai été aussi nerveux, aussi à cran au sujet de la manière dont allait tourner ma vie, c’était le jour de mon mariage avec Alexa. Or on sait comment ça a fini, cette merde. Je tourne la tête vers mon ex-femme, habillée de manière très sobre, une fois n’est pas coutume. Elle, bien sûr, ne me rend pas mon regard, préférant garder les yeux braqués droit devant elle. Cette bonne femme, c’est quelque chose.

Enfin, Walliford cesse de farfouiller dans sa paperasse et s’éclaircit la gorge avant de se lancer dans une série de formalités rappelées pour mémoire.

– Numéro de dossiééééé 179920-16, Jagger contre Jagger. Demande en réduction de garde. Requête incidente en vue de réclamer une relocalisation et l’application de l’accord de garde précédemment signé.

Il lève les yeux pour la première fois.

– Avaaaant de commencer à annoncer mes décisions, je souhaite prendre un moment pour signaler qu’il ne s’agit pas d’une affaire facile. J’ai dû prendre en compte les droits des deux parties ici présentes, les droits d’un père biologique qui s’est vu privé de plusieurs années de liens avec son fils, ainsi que l’intérêt de l’enfant.

Il dirige son regard vers Alexa.

– Madame Jagger, je vous tiens pour largement responsable du bazar dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui. Si vous aviez ne serait-ce qu’un doute infime concernant la paternité de cet enfant, il était de votre devoir de faire émerger la vérité à la naissance de ce petit innocent.

Pour la première fois, une lueur d’espoir m’apparaît. Walliford n’avait jamais montré vers qui penchait son cœur, jusqu’à présent, et j’avais cru qu’il était tombé sous le charme sudiste d’Alexa, dont elle n’a pas hésité à faire usage en couches bien épaisses depuis le début. Ce qui sort de sa bouche ensuite me sidère encore plus.

– Monsieur Jagger, je voudrais vous féliciter pour votre dévouement au jeune Beckett. Il est clair que vous aimez cet enfant et que vous vous souciez de lui aussi bien que si les résultats du test de paternité avaient été différents, il y a plusieurs années.

Intérieurement, je saute en l’air poing levé. Pourtant, je parviens à feindre l’humilité.

– Merci, Votre Honneur. Venant de vous, cela signifie beaucoup.

– Bien. Cela étant dit, passons à l’affaire qui nous occupe aujourd’hui. Concernant la demande de modification des modalités de garde déposée par madame Jagger, je ne vois rien qui justifie cette modification. L’ordre définissant le droit de visite d’Andrew M. Jagger est donc confirmé sans changement. (Il tourne les yeux vers Alexa.) Madame Jagger, le fait que votre requête d’augmenter votre droit de garde ait été déposée afin de permettre à monsieur Bodine d’entrer en contact avec votre fils est un pas dans la bonne direction. Cependant, il n’apparaît pas que monsieur Bodine se soit montré ne serait-ce qu’une fois au tribunal au cours de cette procédure. Pour être très honnête, son manque d’intérêt et de participation m’amène à m’interroger sur ses priorités et sur son intérêt pour son fils. Quoi qu’il en soit, il est le père de l’enfant et je vais accorder un droit de visite à monsieur Bodine. En revanche, ce temps devra entrer dans celui qui vous est imparti à vous avec votre fils et n’empiétera pas sur le temps de monsieur Jagger. En conséquence, cette cour accorde huit heures de garde par semaine à Levi Bodine. Une fois qu’une relation sera établie et que monsieur Bodine aura montré à cette cour son désir de s’impliquer dans la vie de son fils, j’envisagerai une augmentation de ses visites. Qui toutefois seront toujours prises sur votre temps, madame Jagger.

Je me tiens devant la cour, complètement hébété. Dans ma tête, je franchis le ruban jaune de la ligne d’arrivée, les bras levés. Je viens de terminer un marathon de presque quatre semaines. Et je n’en reviens pas d’avoir gagné.

Derrière moi, Roman lâche un « oui ! » triomphal et moi, je reste planté là, sidéré, avec l’impression que tout cela n’est qu’un rêve et que je vais me réveiller d’une seconde à l’autre pour être rattrapé par le cauchemar de la réalité.

Le juge Walliford en termine.

– Dernier point, concernant la contre-requête de monsieur Jagger visant à obliger le retour d’Alexa et Beckett Jagger dans leur demeure de New York, cette demande est refusée.

Minute. Quoi ?

– Votre Honneur, si je conserve mon droit de garde, comment pouvez-vous refuser ma demande que mon fils rentre à la maison ?

– N’est-ce pas évident, monsieur Jagger ? Votre fils va vivre ici, dans le grand État de Géorgie. Vous devriez envisager un déménagement.

Sur quoi il abat son marteau et se lève pour quitter la salle.

– Mais c’est des conneries ! J’ai un cabinet à New York. Alexa n’a même pas de travail ici.

Walliford s’immobilise.

– Cela vous fera mille dollars pour avoir usé de ce langage et de ce ton dans mon tribunal. Si ma décision ne vous convient pas, portez-la devant la cour d’appel.

 

*

* *

 

Je m’appuie d’une main au mur des W.-C., le temps de pisser, puis je regagne mon tabouret de bar d’un pas mal assuré. Je n’ai aucune idée de l’endroit où sont passées ma cravate et ma veste, braguette toujours ouverte, chemise à moitié rentrée dans le pantalon et à moitié pendouillante. Bref, j’ai l’air aussi en vrac que je le suis.

– Je vais prendre un autre whisky on the rocks, j’annonce au barman, en poussant mon verre dans sa direction.

Il regarde Roman, puis moi à nouveau.

– Quoi ? Y vous faut la permission de mon père ? Filez-moi à boire, merde.

Est-ce que j’avais déjà mentionné que je suis encore plus con qu’à l’habitude quand je suis bourré ?

Mon portable vibre sur le comptoir. Emerie. C’est la troisième fois qu’elle appelle. Et la troisième fois que je ne décroche pas.

– Tu réponds toujours pas ? me demande Roman.

– Çasssèràquoi ? je bredouille.

– Ben par exemple à permettre à la dame de bien dormir cette nuit ? Parce que toi, tu vas pioncer à poings fermés, une fois que tu vas tomber vers dix-sept heures, espèce de sale égoïste. (Roman boit une gorgée de sa bière et la repose sur le bar.) Elle t’aime. Tu vas trouver la solution.

– Quelle solution ? C’est fini.

– Qu’est-ce que tu racontes ? Fais pas le con. C’est la première nana dont je te vois tomber vraiment amoureux. Depuis combien de temps on est amis ?

– Trop longtemps, apparemment, si tu te mets à me faire la leçon.

– Qu’est-ce que je t’ai dit derrière l’église, juste avant que tu épouses Alexa ?

Vu l’état dans lequel je suis, ma vie n’est guère qu’un vaste brouillard, pourtant ce fameux matin reste toujours très clair. J’y ai repensé plus d’une fois depuis, à la proposition de Roman qui parlait de me passer ses clés pour que je m’en aille. « Ma voiture est garée derrière, si tu veux t’enfuir. » Quand je lui avais rappelé qu’Alexa portait mon bébé et que j’agissais en adulte responsable, il avait répliqué : « On s’en fout, du devoir. »

Le barman m’apporte mon verre, et vu que je suis encore en mesure de me rappeler une partie de ma vie dont je n’ai nulle envie de me souvenir, je me dépêche de m’envoyer la moitié de son contenu.

Ensuite je me tourne vers Roman… enfin, vers deux Roman.

– Tu n’as jamais dit : « Je t’avais prévenu », par contre.

Il secoue la tête.

– Non. Et je le dirai pas non plus si tu rechignes à suivre mon conseil et que tu merdes avec Emerie, d’ailleurs. Je suis pas trop du genre à mettre le nez des gens dans leurs mauvaises décisions.

– Parfois, les décisions, c’est les circonstances qui les prennent pour toi.

Roman ricane.

– Ça, c’est des conneries et tu le sais. (Il marque une pause.) Tu te souviens de Nancy Irvine ?

Il me faut une minute pour fouiller dans les méandres abyssaux de mon cerveau mariné à l’alcool.

– Mademoiselle Varicelle ?

Il incline sa bière dans ma direction.

– Elle-même.

– Et alors ?

– Tu te rappelles le pacte qu’on avait passé de ne jamais draguer la même fille ?

– Ouais.

– Ben quand tu auras emménagé à Atlanta, en laissant Emerie le cœur brisé parce que tu es trop bête pour essayer de trouver un moyen de faire en sorte que ça fonctionne, je serai là pour la consoler… entre autres choses. Ouais, la vengeance est un plat qui se mange froid.

– Va te faire foutre.

– Qu’est-ce que ça peut te faire, de toute façon ? C’est juste une fille que tu as levée pour t’occuper en attendant mieux, non ? Elle ne vaut pas la peine que tu te soucies d’elle.

Comme par hasard, mon téléphone s’allume sur le prénom d’Emerie, m’indiquant l’arrivée d’un SMS. Je m’en saisis, ainsi que de mon verre, et me mets debout.

Vacillant, je me penche vers mon ami.

– Va te faire foutre.

Sur quoi je fonce vers l’ascenseur de l’hôtel.

 

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