Egomaniac

Vi Keeland · Chapitre 19 sur 46

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Egomaniac

19 - Drew

19

 

Drew,

 

réveillon du 31 décembre,

 

quatre ans plus tôt 

 

– Putain, mais c’est qui, tous ces gens ?

Quand je sors sur le balcon de mon appartement pour m’échapper quelques minutes, Roman est assis là, dans le noir, qui fume une cigarette roulée.

– Tu le saurais peut-être, si tu étais dedans au lieu d’ici. (Je m’assieds à côté de lui et m’abîme dans la contemplation de l’océan de lumière qu’est New York.) Il fait un froid de gueux.

– T’as vu les nichons de la blonde au pull bleu ?

– Elle s’appelle Sage, c’est l’une des nouvelles amies d’Alexa.

– Elle n’est pas très finaude. En déconnant, je lui ai affirmé que je pouvais deviner son âge rien qu’en la touchant.

– Ne me dis pas qu’elle t’a laissé la peloter ?

La pointe de la cigarette de Roman s’allume en rouge vif quand il tire une longue taffe.

– Si. Et une fois que je l’aie eu bien tripotée, elle m’a demandé quand elle était née. (Il souffle un chapelet d’anneaux de fumée.) Je lui ai répondu « hier » et je suis sorti m’asseoir ici.

Je lâche un rire. Sacré Roman. Soit il se prend une baffe, soit il a de la chance. Parfois je me demande laquelle des deux options il préfère, en fait.

– Ouais, Alexa a le don pour choisir ses copines.

– Au moins, elle a l’air de s’être bien acclimatée à New York.

Vu de l’extérieur, en tout cas, on aurait pu le croire, ce soir. Enfin, la soirée se passe mieux que celle de l’année passée, où elle était sortie seule et où on avait eu une énorme dispute pour fêter le passage à la nouvelle année quand je l’avais questionnée sur le type qui l’avait raccompagnée à la maison. Cette année, notre maison est remplie de tous les amis qu’elle s’est faits au cours des quatre mois écoulés, soit depuis notre déménagement d’Atlanta à New York. Mais à la vérité, elle continue de se plaindre tous les jours au motif qu’elle a dû abandonner ses potes.

– Elle a fait des connaissances. Surtout dans le cours de comédie qu’elle prend et à la salle de sport. J’espérais qu’elle trouverait des amies qui auraient plus de points communs avec elle, genre des femmes de « La mère et l’enfant », mais elle prétend que ce ne sont que des garces vieux jeu mal habillées.

– Si leurs pulls ressemblent à celui de la blonde, je vais t’emprunter ton gosse pour assister au cours de « La mère et l’enfant ».

Nous restons muets quelques minutes, à profiter du calme d’une nuit claire. Quand il reprend la parole, Roman le fait d’une voix sérieuse.

– Comment va AJ ?

AJ, c’est le surnom de mon père, Andrew Jagger. Ni lui ni moi n’utilisons notre nom de naissance : moi, on m’appelle toujours Drew et lui, AJ.

– Pas bien. Ça s’est étendu à un poumon, maintenant. Apparemment, ils vont devoir lui en retirer un morceau.

– Merde. Désolé, mon pote. AJ est trop jeune pour cette saloperie.

Quatre mois plus tôt, mon père était allé consulter son médecin pour son check-up annuel et ses analyses de sang ont révélé un souci avec ses enzymes hépatiques. Deux jours plus tard, on lui a diagnostiqué un cancer du foie. Même si les statistiques ne sont pas favorables, quinze pour cent de chances de survie à partir du diagnostic, il reste optimiste. Il a enduré des mois de chimio à haute dose qui l’ont rendu malade comme un chien, pour s’entendre expliquer le lendemain de sa dernière série de piqûres que le cancer avait métastasé sur le poumon.

– Oui. Je suis content d’avoir pu être là pour lui. Il a une palanquée d’amis et d’associés de boulot, mais sans une femme pour prendre soin de lui, il fallait que je revienne à New York.

– Je commençais à craindre que tu ne reviennes jamais.

– Je pense que c’était le plan d’Alexa.

Moi, j’ai toujours eu l’intention de revenir à New York pour travailler dans le cabinet de mon père. Mais quand j’ai passé le barreau, Alexa m’a supplié de rester à Atlanta une année supplémentaire. Ce qui impliquait de passer une seconde fois le barreau, mais je m’efforçais de la rendre heureuse, d’autant qu’elle peinait à s’ajuster à son rôle de mère. Alors on est tombés d’accord pour rester un an de plus à Atlanta. Un an qui s’est changé en deux et, jusqu’à ce que mon père tombe malade, je crois qu’Alexa prévoyait de renouveler sa demande chaque année.

– Elle s’adapte. Ici, elle aime faire du shopping et elle a décidé de prendre des cours de comédie. Apparemment, c’est un truc dont elle avait toujours rêvé, même si elle n’en avait jamais parlé avant son inscription. (Je hausse les épaules.) Peu importe, ça la rend heureuse.

Roman me regarde.

– Et toi ? Elle te rend heureux ?

– C’est une bonne mère.

– Ma mère aussi. Ce qui ne signifie pas que j’aie envie de la baiser et de passer le reste de ma vie à ses côtés.

– Tu as une façon unique d’envisager les trucs, toi.

– Je me tape une prof de yoga, elle est à fond dans ces conneries sur l’introspection et tout ça.

– Et bien sûr, c’est pour ça que tu sors avec elle. Pas parce qu’elle est capable de lever la jambe par-dessus son épaule.

– Les seuls moments où elle la ferme et cesse de tenter de m’inculquer ses grandes théories de sagesse inutile, c’est justement quand elle a les jambes écartées. Ma queue agit comme une bonde dans une baignoire remplie d’aphorismes à la noix.

Je me lève en ricanant et assène une tape dans le dos de mon pote.

– Allez, viens, revenons à la fête. Je me les gèle ici, et puis je veux aller voir si Beck dort. Ça devient plutôt bruyant, là-dedans.

En naviguant à travers la fête qui bat son plein, je me dirige vers la chambre de mon petit garçon. Il est si mignon qu’il sourit même dans son sommeil. OK, bon, c’est peut-être juste un réflexe, mais ensuite sa bouche se détend, pour sourire à nouveau à intervalles réguliers. Il doit rêver à ses voitures de course ou à du raisin, les deux trucs qu’il préfère ces derniers mois. Je remonte la couverture sous son menton et effleure ses joues si douces du bout des doigts. Bon Dieu, jamais je n’aurais pensé pouvoir aimer quelqu’un autant. Mon cœur se serre dans ma poitrine quand je me demande si mon père me regardait comme ça, il y a vingt et quelques années. Il faut vraiment qu’il guérisse, je veux qu’il apprenne à connaître mon fils et m’aide à devenir le genre de père qu’il a été pour moi.

Je n’ai pas la foi ; la dernière fois que je suis entré dans une église, c’était pour mon mariage précipité avec Alexa. Et avant ça, sans doute pour un enterrement. Pourtant, une petite croix est suspendue au-dessus du berceau de mon fils. Je la regarde tous les jours, sans jamais la voir autrement que comme un objet de décoration.

Ça ne peut pas faire de mal d’essayer.

Debout auprès du berceau de Beck, je lance une prière à Dieu, qu’il veille sur mon père et sur mon fils.

Cela fait quatre mois qu’on est revenus à New York, et cette croix n’a pas bougé de sa place depuis, accrochée au mur près du berceau. Mais quand j’ouvre la porte pour retourner à la fête, elle tombe au sol.

Pourvu que ce ne soit pas un signe de mauvais augure.

 

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