Egomaniac

Vi Keeland · Chapitre 35 sur 46

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Egomaniac

35 - Emerie

35

 

Emerie

 

– Vous êtes qui ?

Trois mots m’ont suffi pour deviner que la femme qui entre dans le bureau le lendemain matin est une garce.

Jean ultramoulant, bottes en cuir marron à hauts talons sur de longues jambes minces et une taille toute menue dans un haut à travers lequel on voit la peau alors même qu’on est fin janvier et qu’il fait un froid de canard à New York. Je n’ai pas envie de lever les yeux. J’ai envie de rentrer à la maison et d’enfiler une tenue moins professionnelle et plus sexy. Dans ma tête, aucun doute sur son identité.

Redoutant ce que je vais découvrir encore, je poursuis mon observation et tombe sur un visage tout aussi beau que le corps. Évidemment.

– Je suis Emerie Rose. Et vous êtes ?

– Alexa Jagger. La femme de Drew.

Ce dernier se matérialise soudain à côté de moi dans le hall d’entrée.

– Mon ex-femme.

Ses paupières plissées s’accordent au ton sec de sa réplique.

Alexa lève les yeux au ciel.

– Peu importe. Il faut qu’on parle.

– Prends rendez-vous. Je suis occupé, ce matin.

Sans prêter la moindre attention à ce qu’il vient de dire, elle le frôle en se dirigeant d’un pas assuré vers son bureau.

Drew et moi restons plantés là un moment. Puis je lui dis à voix basse :

– Eh bien, elle est charmante.

Drew prend une profonde inspiration.

– Tu devrais peut-être mettre des boules Quiès.

 

*

* *

 

– On s’en va !

– Pas question que tu l’emmènes sur les routes pour suivre une troupe de pilotes de course à travers le pays en lui faisant l’école toi-même ! Si tu veux y aller, fais-toi plaisir, mais Beck reste ici.

– Qu’est-ce qu’il va faire, ici avec toi ? Tu bosses soixante heures par semaine.

– Je me débrouillerai. Au moins, ici, il a son école, ses habitudes, sa maison.

– Tu ne te débrouilles pas. Tu le refiles à une baby-sitter. Ce matin, j’en ai plus entendu sur la nouvelle que sur toi. En plus, elle n’est apparemment même pas capable de le surveiller, vu qu’il s’est brûlé la main.

Merde.

Les hurlements se taisent et je devine que Drew est en train d’essayer de se maîtriser. Je visualise sa mâchoire crispée tandis qu’il inspire du feu et tâche d’expirer de la glace.

Quand enfin il reprend la parole, le ton est plus que furieux, à deux doigts d’être assassin.

– Tu parles sans rien savoir du tout. Je ne « refile » pas mon fils à une baby-sitter. Tout son temps, il l’a passé soit avec moi, soit avec ma petite amie, et on s’est très bien occupés de lui.

– Ta « petite amie » ? crache Alexa. Tu présentes mon fils à ta pute du mois, maintenant ?

– Notre fils, grogne Drew. Et ce n’est pas la fille d’un mois. Contrairement à toi, je n’ai jamais présenté à Beck des personnes que je ne voyais qu’en passant. Toutes les fois où il m’a parlé d’hommes qui allaient et venaient chez toi, je n’ai pas ouvert la bouche et t’ai fait confiance pour te montrer prudente et respectueuse en sa présence. J’attends la même attitude en retour à l’égard d’Emerie.

– Emerie ? La fille que j’ai croisée dans le hall ? Tu baises avec la remplaçante ?

– Nous partageons ces bureaux. Elle est psychologue, pas assistante ou vacataire. Et de toute façon, qu’est-ce que ça pourrait bien te foutre, à toi, si elle faisait le ménage ici ? Au moins, elle a un job, elle. Tu devrais essayer, ça t’aiderait peut-être à apprécier la valeur des bottes à mille dollars que tu portes.

– J’élève notre fils. C’est un boulot à plein temps.

– C’est drôle comme il redevient « notre » fils, quand je paie la facture de ce fameux boulot à plein temps, mais reste « ton » fils quand tu prévois de l’emmener sur le circuit NASCAR de ton péquenaud.

– Il vient avec moi, siffle-t-elle.

– Il reste ici.

– Je ne pense pas que tu aies envie de te battre sur ce point. Beck a le droit de connaître son père et de passer du temps avec lui.

Je me prépare à la tempête qui ne va pas manquer d’arriver.

– Justement, il passe du temps avec son père maintenant !!

– Je parlais de son père biologique.

– Je n’ai pas eu le choix, en l’occurrence, tout ça, c’est à cause de toi. Dieu sait que je ne t’aurais jamais épousée si j’avais su que tu étais une garce qui portait l’enfant d’un autre !

– Va te faire foutre !

– Fiche le camp d’ici, Alexa. Je te jure, va-t’en.

Même si je m’attendais au bruit, je sursaute quand elle ouvre en grand la porte du bureau de Drew en la cognant contre le mur. Alexa sort dans un vacarme de martèlements et de claquements de talons.

J’attends quelques minutes dans mon bureau, ne sachant pas trop s’il vaut mieux laisser à Drew le temps de se calmer ou tenter de le réconforter. Au bout d’un moment, n’entendant plus que le silence, je décide d’aller voir comment il va.

Son fauteuil est écarté du bureau et il est assis, les coudes plantés sur les genoux et la tête dans ses mains.

– Tu vas bien ? je lui demande d’une petite voix.

Il me répond sans lever les yeux. Sa voix est rauque.

– Oui.

J’avance de quelques pas hésitants.

– Qu’est-ce que je peux faire ?

Il secoue la tête à plusieurs reprises avant de la redresser.

– Tu peux faire que je sois le vrai père de ce petit garçon ?

Mon cœur se serre dans ma poitrine en voyant son expression défaite. Il a les yeux rougis et remplis de larmes, et moi, je ressens la douleur que je lis sur son visage.

Je m’agenouille devant lui.

– Tu es son vrai père, Drew.

Il m’écoute, mais je sens que mon message ne lui parvient pas. Alors je fais le choix de partager avec lui une histoire que je n’ai jamais racontée à personne.

– Quand j’avais dix-neuf ans, j’ai décidé que je voulais découvrir qui était ma mère biologique. J’ignore pourquoi. Rien ne clochait, je crois que j’étais juste curieuse. Bref, mon adoption était ouverte, donc les informations étaient consultables si je voulais. Ne souhaitant pas blesser mes parents, j’ai choisi de leur taire la démarche et me suis procuré les infos par moi-même.

Drew est attentif, maintenant.

– Un samedi, j’ai annoncé à mes parents que j’allais chez une amie. Au lieu de ça, j’ai traversé l’État en voiture, quatre heures de route, pour me rendre à l’adresse que j’avais de ma mère. Je suis restée dans la voiture, devant sa maison, et j’ai attendu qu’elle sorte. Ensuite, je l’ai suivie jusqu’à son travail, dans un restaurant. Au bout de quelques heures supplémentaires, j’ai enfin trouvé le courage d’entrer. Je l’avais observée par la vitre, je savais dans quelle section du restaurant elle servait et j’ai demandé une table près de la fenêtre afin qu’elle soit ma serveuse.

Même si c’est lui qui souffre, Drew tend le bras et exerce une pression sur mon épaule pour m’encourager à poursuivre.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

– Elle est venue prendre ma commande et, en bredouillant tout du long, j’ai réussi à commander un thé et des toasts sans jamais la lâcher des yeux. (Je marque une pause au souvenir de ce jour.) Elle était rousse.

Drew me caresse la joue.

– Bref, pendant qu’elle prenait une commande à une table voisine, mon téléphone a sonné et j’ai vu que c’était ma mère. J’ai laissé l’appel basculer sur la boîte vocale parce que je croyais qu’elle avait peut-être compris ce que je faisais et qu’elle était en colère. Pourtant, quand j’ai écouté son message, j’ai découvert qu’elle voulait juste s’assurer que j’allais bien. Elle disait qu’elle m’avait trouvée un peu tristounette la veille. Inutile de te décrire à quel point je culpabilisais. À mort. Quand la serveuse, ma mère biologique, est venue m’apporter mes toasts quelques minutes plus tard, je pleurais. Elle m’a dévisagée, mais elle ne m’a même pas demandé si tout allait bien. Elle n’avait qu’une hâte : larguer ses toasts sur la table et disparaître.

Je lâche un soupir.

– J’ai jeté un dernier regard vers la femme qui m’avait donné la vie et j’ai compris que ma mère, c’était la femme qui m’avait laissé le message vocal. La biologie me liait à cette serveuse, pourtant je ne ressentais rien de plus pour elle que pour une parfaite inconnue. Parce que c’était ce qu’elle était : une parfaite inconnue. J’ai jeté un billet de vingt sur la table et je suis partie sans me retourner.

Je croise le regard de Drew.

– Être parent, c’est un choix, pas un droit. Jusqu’à ce jour, je n’avais pas pigé pourquoi mes parents fêtaient le jour de mon arrivée chez eux chaque année. Tu es le papa de Beck, de la même façon que Martin Rose est le mien. N’importe qui peut devenir père, mais il faut être un vrai papa pour aimer et élever un enfant comme le sien.

– Viens par ici.

Drew me soulève du sol et m’installe sur ses genoux. Il glisse une mèche de cheveux derrière mon oreille. Ses yeux tout à l’heure en colère et tristes se sont réchauffés.

– D’où viens-tu ?

– Je me suis introduite ici par mégarde et je t’ai montré mes fesses, tu te rappelles ?

Il éclate de rire et je sens un peu de tension se dissiper quand il m’enlace et me dépose un baiser au sommet du crâne.

– Merci. J’avais besoin de ça.

Je suis ravie de l’avoir réconforté. Vu que Drew a eu Beck toute la semaine, c’est notre premier après-midi seul depuis tout ce temps.

– Je n’ai pas de rendez-vous avant deux bonnes heures, au cas où tu aurais besoin d’autre chose.

Il s’est mis debout, moi dans ses bras, presque avant que j’aie terminé ma phrase. Je lâche un hoquet, surprise par ce brusque mouvement. Et encore plus quand il se dirige vers la porte, moi qui m’attendais à ce qu’il m’écarte les cuisses ici même sur son bureau.

– Pas de sexe au bureau ? je lui demande.

– Le bureau, c’est pour le sexe, justement. Là, je veux te faire l’amour.

 

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