Egomaniac
32 - Drew
32
Drew
Le lendemain matin, à une demi-douzaine de reprises, je m’interroge sur l’idée d’aller chez Emerie, avant de décider que je vais aggraver la situation si je m’y rends. Pas question qu’elle pense que mes excuses sont en fait un prétexte pour empêcher que Crétin la conduise au travail. Évidemment, je ne veux pas que ce connard lui serve de chauffeur. Enfin, vers deux heures du matin, après avoir longuement frappé mon oreiller, j’ai retrouvé mon bon sens.
Mon attitude agressive n’a rien à voir avec Emerie. Entre mon ex-femme malhonnête et ma dose quotidienne de clients qui ont été trompés ou ont trompé leur conjoint, je ne suis pas le type le plus confiant du monde. Je continue à penser que j’ai raison concernant Baldwin : ce mec est une tête de nœud et mon instinct me souffle que quelque chose va se produire quand il se rendra compte qu’Emerie ne se contente plus de rester sur la touche à l’attendre patiemment. Mais ce n’est pas sa faute à elle non plus.
Il est presque dix heures quand enfin elle montre le bout de son nez au bureau. Beck n’ayant école que le matin, j’espère qu’elle n’a pas un rendez-vous à assurer sitôt arrivée. Je suis en mode alerte rouge, à l’affût de tous les bruits me signalant son entrée, alors dès qu’elle a franchi la porte, je suis déjà dans la zone d’accueil.
Et l’autre enfoiré est avec elle. Un bras passé autour de sa taille, il tente de l’aider à marcher. Je vois sur le visage d’Emerie que la situation la met mal à l’aise.
– Salut.
– Bonjour, me répond-elle avec un sourire forcé. J’ai dit à Baldwin qu’il n’avait pas besoin de m’accompagner jusqu’à l’intérieur. Mais il a insisté.
Je parviens à lui répondre avec une pointe de sincérité.
– Tu as effectivement besoin d’aide. Le docteur a dit : « Pas de poids sur cette cheville. »
Pour tester ma résolution, je recule et le laisse l’accompagner sur tout le trajet jusqu’à son bureau et je retourne au mien. Je mentirais en affirmant que je ne tends pas l’oreille, cela dit. Il lui demande à quelle heure il doit repasser la prendre, à quoi elle répond qu’elle a des projets après le travail et qu’on la ramènera.
Une fois Crétin parti, je prends une profonde inspiration et m’en vais la trouver dans son bureau. Elle est en train d’installer son ordinateur portable sur sa station d’accueil.
– Tu as un patient maintenant ?
– Non.
Elle ne lève pas les yeux.
– Donc on peut discuter ?
Elle me regarde.
– Oh. Tu es d’humeur à discuter, maintenant ?
Réplique méritée.
– Je devrais peut-être commencer par te présenter mes excuses.
Son expression s’adoucit, mais elle croise les bras, résolue à ne pas céder trop vite.
– Ce serait un bon début, oui.
– Excuse-moi pour la façon dont j’ai agi hier soir.
– Tu veux dire quand tu m’as accusée de vouloir baiser un autre homme alors qu’on s’était déjà mis d’accord tous les deux sur le fait qu’on avait une relation sexuelle exclusive, toi et moi ?
– Oui, ça.
Elle pousse un soupir.
– Je ne suis pas ce genre de personne, Drew. Même si j’avais envie de coucher avec un autre, je ne le ferais pas si je me suis engagée auprès de quelqu’un.
Elle vient sans le savoir de mettre le doigt pile sur mon point sensible. J’ai passé la moitié de la nuit et de la matinée à admettre que mes problèmes de confiance viennent de moi. Il est facile d’en attribuer la faute à d’autres. C’est à cause d’Alexa. Mon boulot a tué ma foi dans la race humaine. Mais quand j’y réfléchis mieux, je vois bien que j’apprécie cette femme, peut-être plus que je ne le devrais après si peu de temps, et ça me file une trouille de dingue. Elle a passé les dernières années de sa vie à attendre qu’un autre type la remarque, et je ne suis pas sûr de ce qui arrivera quand enfin ça se produira.
Bien sûr que je suis jaloux. Mais j’ai aussi une frousse de malade. Et je n’aime pas, mais alors pas du tout ressentir ça.
Je m’approche d’elle, pas vraiment parce que je dois lui parler mais parce que je déteste rester à l’autre bout de la pièce quand je peux être près d’elle.
Il fait particulièrement frais dehors, aujourd’hui, et ses joues ont rosi, tout comme la pointe de son nez. Je prends son visage froid entre mes paumes, me penche et dépose délicatement un baiser sur ses lèvres.
Puis je m’écarte afin que nous soyons les yeux dans les yeux.
– Je suis désolé de m’être comporté comme un connard jaloux. J’avais prévu de t’expliquer pourquoi ça n’est pas ma faute si je suis jaloux, que mon histoire et mon boulot m’ont rendu comme ça, et peut-être que ça en fait partie. Mais ça n’est pas tout. Pour être honnête, la vérité m’a frappé il y a quelques minutes seulement.
– Et quelle est-elle ?
– J’ai besoin d’entendre où tu en es avec ce type, dans ta tête. Tu as traversé la moitié du pays pour le rejoindre, il y a quelques mois. Je sais que tu éprouvais des sentiments forts à son égard. Et si tu m’affirmes que tu me le diras, si jamais tu souhaites un jour t’extraire de cette exclusivité qu’on a décidée, je te croirai. Mais ce que j’ai besoin de savoir, c’est s’il t’avouait aujourd’hui qu’il a des sentiments pour toi, est-ce que tu me quitterais, moi ?
Emerie se fige, une lueur de quelque chose passe sur son visage avant que nos regards se nouent.
– Assieds-toi.
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