Egomaniac
2 - Emerie
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Emerie
Mais quelle crétine !
Un léger coup retentit à la porte de la salle de bains.
– Tout va bien ?
– Oui, je vais bien.
Je suis humiliée. Stupide. Naïve. Complètement fauchée. Mais je vais bien.
Je me lave le visage et me regarde dans le miroir. Bon sang, qu’est-ce que je vais faire, maintenant ? Ma ligne de téléphone fixe allait enfin être installée cette semaine et j’étais sur le point de recevoir mes cartes de visite et autres courriers à en-tête. Mes belles cartes de visite. Avec le joli logo et l’adresse chic sur Park Avenue. Aaargh. Encore deux cent cinquante dollars jetés par la fenêtre. Je penche la tête vers le fond du lavabo, incapable de supporter plus longtemps ma tête de cruche.
Au bout d’un moment, j’entrouvre la porte des toilettes et sors. Le locataire légitime est adossé contre le mur ; il m’attend. Évidemment, il fallait qu’il soit super craquant. Parce que je ne pouvais pas me contenter de me ridiculiser devant un moche. Ben non, ça, pas possible.
– Vous êtes sûre que ça va bien ?
J’évite de croiser son regard.
– Non. Mais ça va aller. (J’hésite, puis j’ajoute :) Ça ne vous dérange pas si je retourne à mon bureau… enfin, votre bureau… pour ramasser mes affaires ?
– Bien sûr. Prenez votre temps.
Il n’y a pas grand-chose à remballer. Tous mes meubles allaient eux aussi m’être livrés cette semaine. À l’instar des dossiers de mon armoire de rangement. Ça aussi, il faudra que je l’annule. Punaise, où est-ce que je vais mettre toutes mes affaires ? Mon appartement n’est pas beaucoup plus grand que la salle des archives où j’étais assise quand le type est arrivé.
Alors que j’entasse mes dernières bricoles dans le carton que j’avais utilisé pour les apporter ici, il vient se planter dans l’encadrement de la porte. Je m’adresse à lui avant qu’il n’ait le temps d’ouvrir la bouche.
– Je suis vraiment navrée… d’être tombée dans le piège, de vous avoir menacé d’appeler les flics…
– Et d’avoir menacé mon intégrité physique grâce à vos talents de krav-maga, ne l’oubliez pas.
Je lève les yeux sur son sourire moqueur. Qui lui va bien. Trop bien. Son beau visage me rend nerveuse, mais pas nerveuse au sens où je me sens obligée de sauter sur une chaise et d’appeler la police. Non, le sourire de cet homme est arrogant et il me fait trembler les genoux – entre autres parties du corps.
– Je fais vraiment du krav-maga, vous savez.
– C’est bien. Vous m’avez fait un peu peur, quand je suis arrivé. Je parie que vous leur bottez les fesses, aux petites filles de votre cours.
Je me pétrifie au milieu de mon rangement.
– Des petites filles ? Mon instructeur est un homme.
Il croise les bras sur son torse. Son torse large et musclé.
– Et vous prenez des leçons depuis combien de temps ?
– Presque trois mois.
– Vous ne risquez pas de faire grand mal à un gars de ma taille avec trois mois de cours de krav-maga.
Peut-être est-ce l’heure tardive, ou le constat que je me suis fait arnaquer de mes économies de toute une vie et que je n’ai plus de bureau où recevoir mes patients, bref, sa remarque me fait perdre les pédales. Je fonds sur le pauvre homme qui s’attendait à tout sauf à ça. Je bondis littéralement sur ma chaise, puis sur la table pliante, et je lui saute dessus. Je lui saute dessus.
J’ai beau l’avoir pris au dépourvu, il m’a complètement maîtrisée en moins d’une fraction de seconde. Je ne sais même pas dire quel mouvement il a utilisé pour ça. J’ignore comment, il a réussi à me faire pivoter, si bien que je suis de dos contre son torse, avec mes bras liés derrière moi, entre nous.
Ça me rend folle de rage qu’il n’ait même pas l’air remonté quand il reprend la parole. Son souffle me chatouille le cou tandis qu’il me maintient immobile. Sa voix est basse et mesurée.
– C’était quoi, ça ?
– J’essayais de vous faire une petite démonstration.
Je sens son corps s’agiter derrière moi, sans qu’aucun son n’en sorte.
– Vous vous moquez de moi ? Encore ?
– Non, répond-il… en riant !
– Je connais des mouvements. Je vous jure. C’est juste que ce soir, je suis tourneboulée à cause de tout ce qui s’est passé.
Il ne m’a toujours pas relâchée. Au lieu de quoi, il se penche vers l’avant et passe la tête par-dessus mon épaule.
– Si on en est à se faire des démonstrations de mouvements, je serais ravi de vous montrer certains des miens, à l’occasion.
Tous les poils de mon corps se dressent, la chair de poule hérisse ma peau.
– Euh… je… je…
Il relâche enfin sa prise et il me faut une minute pour retrouver mes petites affaires. Plutôt que de lui faire face, le rouge aux joues, je continue à lui tourner le dos tandis que je rassemble mes derniers papiers et débranche mon chargeur de la prise sur le mur.
– J’ai des livraisons prévues et une ligne téléphonique qui doit être installée mardi. (Mes épaules s’affaissent à nouveau.) Et j’ai payé le double le garde-meuble pour être livrée cette semaine. Je vais tout annuler dès demain matin, mais au cas où ils se pointeraient quand même… si vous êtes ici, ça ne vous dérangerait pas de les renvoyer ?
– Pas de problème.
– Merci.
Je soulève mon carton, et là, je n’ai d’autre choix que de me tourner vers lui.
Contournant la table, il vient me le prendre des mains avant de me précéder dans l’aire d’accueil. Tout est plongé dans la pénombre à l’exception de la lumière de ce que j’avais cru être ma salle des archives, qui éclaire suffisamment le couloir pour que nous nous voyions. Nous nous arrêtons devant la porte de service que j’utilise depuis le début de la semaine. L’idée me vient que le faux agent immobilier m’a convaincue d’utiliser cette entrée pour éviter que je ne sois repérée trop vite. Il a prétendu qu’il ne fallait pas passer par l’entrée principale sur Park Avenue pour ne pas apporter de la poussière partout avec nos chaussures pendant les travaux. Et moi, j’ai avalé tout ce que m’a raconté cet arnaqueur.
– Vous avez un nom, Oklahoma ? Ou est-ce que je dois continuer à vous appeler « la squatteuse » ?
– Emerie. Emerie Rose.
– Joli. Rose, c’est votre nom de famille ou votre deuxième prénom ?
– Mon nom de famille.
Il passe le carton de ses deux bras sur un seul et me tend sa main libre.
– Drew. Drew Michael.
Je plisse les paupières.
– Deuxième prénom ou nom de famille ?
Son sourire illumine l’obscurité quand je place ma main dans la sienne. Ce ne sont pas des fossettes qu’il a, mais un sourire jusqu’aux oreilles.
– Deuxième prénom. Mon nom de famille, c’est Jagger.
– Enchantée, Drew Jagger.
Il ne lâche pas ma main.
– Vraiment ? Enchantée ? Vous êtes bien plus polie que je ne le serais dans les mêmes circonstances.
– Vous avez raison. À l’heure qu’il est, je regrette presque que vous ne soyez pas un cambrioleur, tout compte fait.
– Vous avez une voiture ? Il est tard et ce carton est plutôt lourd.
– Ça ira. Je vais prendre un taxi.
Il hoche la tête.
– Faites tout de même attention en montant et en sortant de voiture. Cette jupe, là, il semblerait qu’elle ait son petit caractère.
Cette fois, la pénombre ne suffira pas à masquer mon embarras.
– Avec toutes les hontes que j’ai subies ce soir, vous n’auriez pas pu m’épargner celle-là ? Faire comme si ça n’était pas arrivé ?
Sourire narquois.
– Impossible de faire comme si je n’avais pas vu vos fesses.
Je suis mince, mais mes fesses sont plutôt du genre imposant. Cela a toujours été un complexe pour moi.
– C’est censé vouloir dire quoi, ça ?
– C’était un compliment.
– Ah.
– Pourquoi votre jupe est tombée ? Vous avez perdu du poids récemment ou quoi ?
À ce stade, rien ne peut me gêner plus que je ne le suis déjà, alors je préfère éclater de rire et lui raconter la vérité.
– J’ai mangé un gros hamburger pour le dîner et ma jupe était trop serrée, alors je l’ai dégrafée. La porte était fermée à clé, je ne pensais pas que quelqu’un entrerait.
– Une femme qui mange des hamburgers et qui a une silhouette comme la vôtre ? N’en parlez pas aux New-Yorkaises, elles vont vous remettre dans un bus pour l’Oklahoma direct.
Il ponctue sa remarque d’un clin d’œil. Et moi, pathétique bécasse, je sens les battements de mon cœur s’accélérer.
Nous sortons dans la rue et Drew attend avec moi, mon carton sous le bras, jusqu’à ce qu’un taxi se gare le long du trottoir. Il se penche par la portière une fois que je suis installée à l’intérieur.
– Le réveillon du Nouvel An, c’est toujours naze. Demain, ça ira mieux. Faites la grasse matinée, commandez-vous un autre gros hamburger et tâchez de vous reposer. Retrouvons-nous au commissariat après-demain. 19 e circonscription, sur la 67e er rue. Disons huit heures du matin ? Parce que le 1
janvier, ça va être la folie chez les flics, avec tous les imbéciles saouls de la veille qu’ils auront à gérer.
La police. Je n’y avais même pas pensé. En effet, il va bien falloir que je dépose une plainte.
– Vous n’êtes pas obligé de m’accompagner. Je vous ai déjà assez dérangé.
Il hausse les épaules.
– Ils vont réclamer ma déposition, de toute façon. En plus, je suis assez pote avec l’un des gars. Ça vous aidera à passer plus vite.
– OK.
Il donne deux petits coups de phalange sur le toit du taxi et se penche pour parler au chauffeur.
– Prenez bien soin de la demoiselle, elle a passé une sale soirée.
Dès que nous sommes avalés par la circulation, les événements de l’heure écoulée me reviennent comme un boomerang. L’adrénaline qui était montée en flèche entame une chute libre.
Je me suis fait arnaquer de toutes mes économies.
Je n’ai plus de bureau.
J’ai donné ma nouvelle adresse à tous mes patients.
La tête se met à me tourner.
Où vais-je aller ?
Comment vais-je pouvoir verser un dépôt de garantie, si jamais je trouve un nouveau local ?
La nausée me reprend et je renverse la tête contre le siège de cuir. Les yeux fermés, je prends quelques profondes inspirations. Bizarrement, la première vision qui s’affiche est celle du beau brun aux lèvres sensuelles, adossé à l’encadrement de ma porte. De sa porte. Et avec cette image en tête, au milieu du tourbillon qui me propulse vers le bas et l’amorce d’une énorme crise d’angoisse, je ne peux empêcher mes lèvres de s’étirer sur un petit sourire.
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